CXXIV

À Paris, le 2 septembre 1769.

Mais, ma bonne amie, vous n'aviez pas raison de vous plaindre: je

vous avais écrit; et dans ce moment, vous recevez une autre lettre

de moi; car je n'ai point de foi aux lettres perdues. Comment

vouliez-vous que j'oubliasse que le 25 était le jour de votre fête?

Aussi assuré que je le suis de l'intérêt que vous prenez à ce qui me

touche, comment pouvais-je manquer à vous instruire de mon succès? A

qui vouliez-vous donc que j'en parlasse? Quoiqu'il n'y ait presque

personne à Paris, le spectacle a toujours été plein jusqu'à la

dernière représentation, et quiconque voulait y trouver place devait

s'y prendre de bonne heure. Les comédiens ont été forcés de donner la

pièce deux fois de plus qu'ils ne se l'étaient proposé, le parterre

l'ayant redemandée. C'est M. Digeon qui m'a instruit de cette

particularité que j'ignorais; car je vous proteste que mes amis ont

été plus sensibles à cet événement que moi-même. Il y avait longtemps

que je m'étais expliqué avec moi-même sur la considération publique;

mais l'expérience m'a bien appris que le peu de cas que j'en faisais

était très-réel. Enfin Mme Diderot prit, le vendredi au soir, la

veille de la dernière représentation, le parti d'y aller avec sa

fille: elle sentit l'indécence qu'il y avait à répondre, à tous ceux

qui lui faisaient compliment, qu'elle n'y avait pas été. Les comédiens

jouèrent ce jour-là comme ils n'avaient pas encore fait; elle fut

obligée de se prêter, malgré elle, au prestige de l'ouvrage et du jeu.

Sa fille me dit qu'elle avait été aussi fortement remuée qu'aucun des

spectateurs. Ce qui m'a plu davantage de tout cela, c'est d'avoir

été embrassé bien serré par toutes ces actrices parmi lesquelles il

y en a trois ou quatre qui ne sont pas trop déchirées. Comme tout

s'arrange dans ce monde-ci! De tous ceux que j'aurais désirés là, et

à qui ce succès aurait tourné la tête, l'un n'est plus, l'autre court

les champs[224], et vous êtes à votre campagne. Ils prétendent que

cela doit m'encourager à reprendre ce genre de travail; pour moi, je

n'en crois rien. La tête qui s'exalte à ce point-là, je ne l'ai plus.

Soyez bien convaincue qu'un poète qui devient paresseux fait fort

bien de l'être; et quel que soit son prétexte, la vraie raison de sa

répugnance, c'est que le talent l'abandonne; c'est comme un vieillard

qui ne se soucie plus de courir: si maman aime encore à galoper, malgré

sa patte douloureuse, c'est qu'elle n'est pas encore vieille. Puisque

je me plais tant à lire les ouvrages des autres, c'est qu'apparemment

le temps d'en faire est passé. Nous verrons pourtant: j'ai un certain

<i>Shérif</i> par la tête et dont il faudra bien que je me délivre[225],

ainsi que des importuns qui me le demandent. En attendant, j'ai de la

besogne jusque par-dessus les oreilles; je suis trois ou quatre jours

de suite enfermé dans la robe de chambre. La boutique de Grimm sera

bien fourrée à son retour. Je me suis mis à deux ou trois ouvrages

après lesquels les auteurs qui mes les avaient confies soupiraient

depuis longtemps. Je vais au Grandval; je n'en reviendrai pas

sans avoir mis la dernière main à ma correspondance avec Falconet.

Je suis à présent à la révision de l'ouvrage de l'abbé Galiani, et

à la correction de ses épreuves. Tandis que je serai absent, qui me

remplacera pour cette édition? À vous dire vrai, il y a un homme qui

en aurait la bonne volonté, mais à qui je n'en crois pas le talent.

Tout cela me soucie: je voudrais bien contenter le Baron, et je ne

voudrais pas délaisser l'abbé, d'autant plus qu'il est absent, et

que je ne voudrais pas qu'il dît que les absents ont tort. Autre

aventure; je viens de recevoir une comédie de Voltaire[226] à présenter

aux comédiens: c'est Gourville qui donne la moitié de sa fortune à

un dévot, qui nie le dépôt, et l'autre moitié à Ninon, qui le rend

fidèlement, quoique, dans l'absence de Gourville, elle se soit trouvée

dans la plus grande détresse. Tout cela est encore fourré de trois ou

quatre personnages bizarres et comiques. Elle est en vers et en cinq

actes. Je doute que les comédiens l'acceptent; et quand les comédiens

l'accepteraient, je doute que la police la permette: c'est une copie

du <i>Tartuffe.</i> Deuxième aventure dont je ne sais, ma foi, comment nous

sortirons. Le censeur que M. de Sartine nous a donné pour l'ouvrage est

un capucin renforcé qui joue de la serpe à tort et à travers. J'en ai

déjà écrit quatre ou cinq fois au sublime magistrat, lui protestant sur

mon honneur que celui qui faisait les lacunes aurait pour agréable de

les remplir.

Tout mon plaisir se réduit à vous écrire quelques lignes à la dérobée,

et à m'en aller dans la chambre voisine, quand la tête est bien lasse,

persifler la mère et l'enfant. Hier, l'enfant était sur le point de

sortir, et voici une petite ébauche de notre causerie. «Qu'as-tu

là sur la tête, qui te la rend grosse comme une citrouille?--C'est

une calèche.--Mais on ne saurait te voir au fond de cette calèche,

puisque calèche il y a.--Tant mieux: on en est plus regardée.--Est-ce

que tu aimes à être regardée?--Cela ne me déplaît pas.--Tu es donc

coquette?--Un peu. L'un vous dit: Elle n'est pas mal; un autre: Elle

est bien; un troisième: Elle est jolie. On revient avec toutes ces

petites douceurs-là, et cela fait plaisir.--Beau plaisir!--Tenez,

mon papa, à tout prendre, j'aimerais mieux plaire un peu à beaucoup

de gens que de plaire beaucoup à un seul--Ah ça, va-t'en vite

avec ta calèche.--Allez, laissez-nous faire; nous savons bien ce qui

nous va, et croyez qu'une calèche a bien ses petits avantages.--Et ces

avantages?--D'abord, les regards partent en échappade (c'est son mot);

le haut du visage est dans l'ombre; le bas en paraît plus blanc; et

puis l'ampleur de cette machine rend le visage mignon,» etc., etc.

Je crois vous avoir dit que j'avais fait un Dialogue entre d'Alembert

et moi En le relisant, il m'a pris fantaisie d'en faire un second, et

il a été fait. Les interlocuteurs sont d'Alembert, qui rêve, Bordeu,

et l'amie de d'Alembert, Mlle de l'Espinasse. Il est intitulé <i>le Rêve

de d'Alembert.</i> Il n'est pas possible d'être plus profond et plus fou.

J'y ai ajouté après coup cinq ou six pages capables de faire dresser

les cheveux à mon amoureuse; aussi ne les verra-t-elle jamais. Mais ce

qui va bien vous surprendre, c'est qu'il n'y a pas un mot de religion,

et pas un seul mot déshonnête. Après cela je vous délie de deviner

ce que ce peut être. À propos de mon amoureuse, eh bien, je lui ai

envoyé une lettre de M. Dubucq, qui la doit mettre un peu à son aise.

Dites-lui que j'ai fait toutes ses commissions, et que je ne l'en aime

pas moins, quoiqu'elle ne cesse de me gronder: les amoureux qui ne se

querellent pas de temps en temps ne s'aiment guère. Je n'ai pas vu Mme

Bouchard, depuis que je lui ai fait le petit plaisir de l'envoyer à

la Comédie: eh bien, elle m'embrassera donc dans la rue si elle m'y

rencontre! Ma foi, partout où elle voudra: il est difficile d'être

cruel avec ces femmes-là. Ma comédienne de Bordeaux me ferait enrager,

si je m'y intéressais jusqu'à un certain point[227]. Imaginez qu'elle

est fille de protestants, et qu'elle jouit d'une pension de deux cents

livres, en qualité de nouvelle convertie, qui touche tous les ans

deux cents francs pour se mettre à genoux quand le bon Dieu passe,

s'est avisée de s'en moquer un jour qu'il passait; on a rapporté ses

propos au procureur général: elle a été décrétée, prise et mise en

prison, d'où elle n'est sortie qu'à force d'argent. M. Perronet est

très-sérieusement malade; il est renfermé, il ne parle à personne.

L'abbé Morellet passe les jours et les nuits à répondre à M. Necker.

J'étais invité à aller dîner aujourd'hui à Châtillon, avec M. et

Mme de Trudaine, qui ont de l'amitié pour moi Je m'en suis excusé comme

j'ai pu; mais tout cela n'est que reculer pour mieux sauter. Oh! cette

pièce a fait une diable de sensation. Comme un autre en tirerait bon

parti pour se faufiler avec toute la terre! Cela ne m'arrivera pas, ou

je changerais bien. Je n'ai pourtant pas pu me tirer des avances et des

cajoleries de M. et de Mme de Salverte. J'en suis à mon second voyage

à leur maison de campagne, une des plus agréables qu'il y ait aux

environs de Paris; elle est située comme la maison du père Lachaise:

Paris paraît avoir été bâti pour elle.

Bonsoir, bonnes amies; aimez-moi toujours, malgré mon indignité.

Portez-vous bien; que M. Gras guérisse, et que ces maudites pluies-ci

ne vous chagrinent pas. J'ai écrit à ma sœur pour avoir du vin; à peine

en fera-t-elle pour sa provision; et si ce temps dure, il sera cher et

détestable. Mais attendons, et voyons ce que les vendanges deviendront.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 161 / 189 题