Oh! qu'il fait chaud! Il me semble que je vous vois toutes trois en
chemise de bain. Vous avez grande raison, mademoiselle, lorsque vous
dites qu'il est bien cruel de travailler par ce temps-là; mais il le
faut: on en est quitte pour penser lâchement et pour écrire de même.
Mais savez-vous mon grand chagrin? c'est de n'avoir personne à qui lire
une foule de petits papiers délicieux. Comme cela vous amuserait, et
comme l'espérance de vous amuser me soutiendrait dans mon travail! À
l'occasion d'un poème médiocre, intitulé Narcisse[221], j'en ai fait un
papier joli pour la naïveté, la chaleur et les idées voluptueuses. Tout
ce qu'il est possible d'imaginer y est, et cependant Mme de Blacy le
lirait en société sans rougir et sans bégayer.
Je ne saurais écrire l'après-midi, et quand j'en aurais envie, ma fille
m'en empêcherait; elle prétend que quand je ne suis pas seul, il faut
que je sois avec elle. Oh! le beau chemin que cette enfant-là a
fait toute seule! Je m'avisai, il y a quelques jours, de lui demander
ce que c'était que l'âme. «L'âme! me répondit elle; mais, on fait de
l'âme quand on fait de la chair.»
J'étais appelé au Grand val, et si je n'ai pas fait ce petit voyage,
j'en ai été bien fâché: je ne manque jamais une occasion d'être utile
sans regret. J'étais allé dîner à la Chevrette; je comptais reprendre
mon bâton à la chute du jour, et regagner mon logis; point du tout; j'y
soupai. Sedaine vint. J'entendis la lecture d'un ouvrage de sa façon,
<i>le Faucon</i>[222], opéra-comique: et à deux heures du matin, e n'étais
pas encore à ma porte.
L'abbé Le Monnier m'écrit des duretés; et il se soucie fort peu que je
lui réponde ou non; mais je ne lui réponds pas; il faut qu'il ignore
si vous vous portez bien, si vous l'aimez toujours; il faut que vous
ignoriez aussi qu'il jouit de la plus belle santé; que mieux il se
porte, plus il se souvient de vous! et voilà ce qu'il ne saurait me
pardonner. Vous ne m'avez point fait de reproches; cela se peut; vous
n'avez peut-être pas même pensé que j'en méritais; Mme de Blacy qui
m'aime, elle, me l'a bien témoigné, et je vous réponds que ses lettres
ne sont pas de paille. Je croyais qu'il n'y avait que les prêtres et
les curés qu'elle sût malmener; oh! elle ose les gros mots aussi pour
les philosophes.
Tenez, mesdames et bonnes amies, je suis et serai le même tant que je
vivrai, et si je me casse une jambe, comme j'ai pensé faire hier, je
vous l'écrirai tout de suite. Dites-moi, mon amie, est-ce que vous êtes
malade? J'accepte la main de maman; je me relève, car j'étais resté à
genoux depuis quinze jours; je prends la plume et je m'amende.
Il y eut hier un bacchanal du diable à la Compagnie des Indes. Le
ministre l'anéantit. L'abbé Morellet a publié un mémoire qui a
fort mal pris. On compare l'abbé attaquant la Compagnie à l'abbé
Terrasson défendant le système de Law. À sa place, je n'aimerais pas
ce parallèle. Le comte de Lauraguais a écrit une lettre infâme contre
l'abbé. Mais ce n'est pas là tout: il se fait un autre charivari à la
Comédie-Française; et devineriez-vous bien la cause de ce charivari?
C'est moi, c'est <i>le Père de Famille</i> qu'on y joue aujourd'hui, malgré
toutes les menées de mes ennemis. Brizard fait le père; Molé,
l'amant; Mlle Doligny, Sophie; Mme Préville, Cécile; le Commandeur,
je ne sais qui. Ce pauvre Commandeur a du malheur. Je vous jure que
je trouve bien mauvais qu'on me traîne ainsi en public, malgré moi La
première fois, je vous instruirai de ma chute ou de mon succès.
Bonjour, mesdames et bonnes amies. La sueur de mes mains mouille mon
papier. Vos récoltes sont-elles faites? Je vous salue, je vous embrasse
sur le front, sur les yeux, partout où vous le permettez.