Paris, 11 octobre 1767.
Je n'y saurais tenir. J'interromps mon Salon pour causer un petit
moment avec vous. Quelle différence de la vie du Grandval et de celle
que je mène ici! Aussi ma santé s'en est-elle ressentie: je dors mal;
je ne saurais digérer; j'ai eu une migraine à devenir fou. Tout cela
s'est dissipé; et il me reste des courses que j'ai faites une liberté
de membres, une fermeté de jarret que je croyais perdues pour toujours.
Je ne marche pas, je vole.
Depuis deux jours, je n'ai point vu les chères sœurs. J'ai passé la
matinée de samedi à travailler; le reste de la journée à mes affaires.
J'ai sanctifié mon dimanche en taisant compagnie à un malade: c'est M.
Devaisnes, qui a la grippe la mieux conditionnée.
Je n'ai point encore vu les Van Loo; mais je les verrai demain. Michel
m'a envoyé le beau portrait qu'il a fait de moi; il est arrivé,
au grand étonnement de Mme Diderot, qui le croyait destiné à
quelqu'un ou à quelqu'une. Je l'ai placé au-dessus du clavecin de ma
petite bonne.
Mme Diderot prétend qu'on m'a donné l'air d'une vieille coquette qui
fait le petit bec et qui a encore des prétentions. Il y a bien quelque
chose de vrai dans cette critique. Quoi qu'il en soit, c'est une marque
d'amitié de la part d'un excellent homme, qui doit m'être et qui me
sera toujours précieuse.
J'attends un buste de l'impératrice. Elle a écrit une lettre charmante
à Marmontel sur son <i>Bélisaire.</i> Il en a reçu une autre du fils de la
reine de Suède, avec un très beau présent de sa mère: c'est une boîte
d'or où l'on a exécuté en émail toutes les estampes de son ouvrage. La
belle lettre du fils est encore plus précieuse que le présent de sa
mère. Je tâcherai d'obtenir la communication de tout cela, et de vous
en régaler. Il a vu, aux eaux d'Aix-la-Chapelle, le prince héréditaire
de Brunswick, qui l'a comblé d'amitiés. Après cela, croyez-vous qu'il
puisse être sensible aux persécutions de la Sorbonne? J'oubliais de
vous dire que la digne Sorbonne est bafouée dans toutes ces lettres.
Le grand inquisiteur d'Autriche, le médecin Van Swieten, a eu l'ordre
de l'empereur et de l'impératrice de faire compliment à Marmontel, et
il s'en est reposé sur son fils qui s'en est acquitté on ne peut pas
mieux. Savez-vous ce que je vois dans tout cela? C'est que les cours
étrangères sont charmées de nasarder un peu notre ministère, et n'en
perdent pas la moindre occasion. Il faut que notre langue soit bien
commune dans toutes les contrées du Nord, car ces lettres auraient
été écrites par les seigneurs de notre cour les plus polis qu'elles
ne seraient pas mieux. Ce que je vois encore, c'est qu'à en juger par
l'estime qu'on accorde à l'ouvrage de Marmontel dans ces pays, il faut
même qu'en politique on n'y soit pas si avancé qu'ici Cependant ils ont
là Montesquieu. Ajoutez à tous ces honneurs le plaisir d'être vengé par
Voltaire. Celui-ci vient de décocher contre les Cogé, les Riballier et
autres théologiens fanatiques, auteurs de la censure, une satire d'une
gaieté d'enfant, mais d'une méchanceté effroyable. Elle est intitulée:
<i>Honnêteté théologique.</i>[201] Tout cela vous attend, mais vous ne venez
point.
Marmontel a encore trouvé aux eaux deux évêques avec lesquels il
a eu le plaisir de ferrailler tant qu'il a voulu, et c'en est un grand
pour lui. Ces saints pasteurs disaient, en soupirant, que, du train
dont on y allait, la religion n'avait pas cinquante ans à durer. C'est
bien dommage! Ils prétendent que les portes de l'enfer sont à Ferney,
et ils oublient qu'il est écrit qu'elles ne prévaudront jamais.
La petite sœur s'est si bien trouvée du voyage de Sceaux, qu'elle ne
demanderait pas mieux que d'y retourner. Nous attendons le retour du
prince et du beau temps pour avoir des chevaux. Il serait bien plaisant
qu'elle trouvât sa défaite dans le lieu même où elle s'égara une fois
très-inutilement avec M. de ***. Vous en souvenez-vous? Mais, à propos,
n'avez-vous point entendu parler de M. Vialet? Je suis un peu curieux
de revoir Suard, et pour cause. Adieu; bonsoir, bonnes amies. Vous
deviez être à Paris le 4 ou le 5 d'octobre. C'est donc comme cela que
vous tenez parole? Je vous embrasse de tout mon cœur et je vous aime
bien.