XCV

À Paris, le 10 novembre 1765.

Enfin, chère amie, m'en voilà quitte après quinze jours du travail

le plus opiniâtre. Grimm, qui porte l'intégrité en tout, se reproche

l'interruption de notre commerce qu'il regarde avec juste raison comme

l'unique douceur qui nous reste; mon absence de la synagogue de la

rue Royale où j'étais désiré par mes amis; le danger auquel il croit

qu'il a exposé ma santé par une aussi longue solitude, et des tours de

force qu'il prétend qu'on ne fait impunément à aucun âge, moins encore

au mien et au sortir d'un travail de vingt années; au demeurant il

est resté stupéfait. Il jure sur son âme, dans deux ou trois de ses

lettres, qu'aucun homme sous le ciel n'a fait et ne fera jamais un

pareil ouvrage sur cette matière. Quelquefois c'est la conversation

toute pure comme on la fait au coin du feu; d'autres fois, c'est tout

ce qu'on peut imaginer ou d'éloquent ou de profond. Je me trouve

tiraillé par des sentiments tout opposés. Il y a des moments où je

voudrais que cette besogne tombât du ciel tout imprimée au milieu de

la capitale; plus souvent, lorsque je réfléchis à la douleur profonde

qu'elle causerait à une infinité d'artistes qui ne méritent pas d'être

si cruellement punis d'avoir fait des efforts inutiles pour mériter

notre admiration, je serais désolé qu'elle parût. Je suis bien loin

encore de garder dans mon cœur un sentiment de vanité aussi déplacé,

lorsque j'imagine qu'il n'en faudrait pas davantage pour décrier

et arracher le pain à de pauvres artistes qui font à la vérité de

pitoyables choses, mais qui ne sont plus d'âge à changer d'état et

qui ont une femme, et une famille bien nombreuse; alors je condamne

à l'obscurité une production dont il ne me serait pas difficile de

recueillir gloire et profit. C'est encore un des chagrins de Grimm

que de voir enfermer dans sa boutique, comme il l'appelle, une chose

qui certainement ne paraît pas avoir été faite pour être ignorée. Ç'a

été une assez douce satisfaction pour moi que cet essai Je me suis

convaincu qu'il me restait pleinement, entièrement toute l'imagination

et la chaleur de trente ans, avec un fonds de connaissances et de

jugement que je n'avais point alors; j'ai pris la plume; j'ai écrit

quinze jours de suite, du soir au matin, et j'ai rempli d'idées et

de style plus de deux cents pages de l'écriture petite et menue dont

je vous écris mes longues lettres, et sur le même papier; ce qui

fournirait un bon volume d'impression; j'ai appris en même temps que

mon amour-propre n'avait pas besoin d'une rétribution populaire, qu'il

m'était même assez indifferent d'être plus ou moins apprécié par ceux

que je fréquente habituellement, et que je pourrais être satisfait,

s'il y avait au monde un homme que j'estimasse et qui sût bien ce que

je vaux. Grimm le sait, et peut-être ne l'a-t-il jamais su comme à

présent! Il m'est doux aussi de penser que j'aurai procuré quelques

moments d'amusement à ma bienfaitrice de Russie, écrasé par-ci, par-là,

le fanatisme et les préjugés, et donné par occasion quelques leçons

aux souverains, qui n'en deviendront pas meilleurs pour cela; mais ce

ne sera pas faute d'avoir entendu la vérité, et de l'avoir entendue

sans ménagement; ils sont de temps en temps apostrophés et peints comme

des artisans de malheur et d'illusions, et des marchands de crainte

et d'espérance. Cette longue retraite a intrigué M. Gaschon; il s'est

donné la peine de venir chez moi. Il s'y est trouvé en même temps

que M. Le Gendre. Vous ne tarderez pas à voir ce dernier. Pour moi, je

vous apparaîtrai lorsque votre solitude sera complète et que le mauvais

temps vous aura renfermée. Je vous arriverai avec les glaces, les

neiges et les frimas. Bonjour, mon amie; continuez de vous bien porter.

Présentez mon respect à madame votre mère, et à tous ses enfants et

petits-enfants. Je vous aime de tout mon cœur, et votre sœur aussi

De quelque manière que vous entendiez cette dernière ligne, elle est

vraie. Bonjour, bonjour.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 114 / 189 题