Ils ont bien dit que c'était un songe. Mais pourquoi n'ont-ils pas
dit tout d'une voix que c'était un mauvais songe? Y en avait-il parmi
eux quelques-uns à qui la nature eût accordé un meilleur esprit, une
âme plus douce, une santé plus continue, plus d'amis sûrs qu'à moi,
une meilleure amie que la mienne? Non. C'est que cette nature est
une folle qui gâte d'une main ce qu'elle fait bien de l'autre, c'est
qu'elle s'est amusée à mêler de chicotin le peu de bonbons qu'elle
donne à ses enfants; c'est que le système des deux principes, l'un
bienfaisant, l'autre malfaisant, système qui a été si généralement
répandu sur la terre, n'est pas aussi extravagant qu'on le dit en
Sorbonne; c'est qu'il faut en passer par là, ou croire au Jupiter
d'Homère qui a renfermé dans deux tonneaux tous les biens et tous les
maux de la vie dont il forme une pluie mêlée qui tombe sans cesse sur
la tête des pauvres mortels, dont les uns un peu plus ou un peu moins
mouillés de mal ou de bien que les autres, mais qui tous arrivent au
dernier gîte presque également trempés. Si la vie n'allait pas ainsi,
qui est-ce qui pourrait se résoudre à la quitter? Si c'était un fil de
bonheur pur et sans mélange, qui est-ce qui voudrait l'exposer pour sa
patrie, la sacrifier pour son père, sa mère, sa femme, ses enfants, son
ami, sa maîtresse? Personne. Les hommes ne seraient qu'un vil troupeau
d'êtres heureux; plus d'actions héroïques. Ils vivraient ivres, et
mourraient enragés. Voilà, mon amie, un préambule honnêtement long;
c'est qu'il faut que tout, jusqu'à cette lettre, ait le caractère des
choses d'ici-bas.
Depuis le bienfait de l'impératrice, si vous en exceptez quelques
moments doux que vous savez, tout le reste n'a été qu'ennuis,
déplaisances ou chagrins. Ce sont des bonnes amies qu'on faisait
raffoler et sécher sur pied; et quand ces bonnes amies-là ne sont pas
heureuses, il faut aussi que je souffre. Ce sont les embarras de leur
déménagement, qui m'a fait trembler pour leur santé: croyez-vous que
tandis qu'elles se brisaient les reins à faire des paquets, à les
porter, à les arranger, et qu'elles avalaient de la poussière, moi je
fusse à mon aise? C'est un départ qui me sépare d'elles, Dieu sait pour
combien de temps, et qui me laisse désolé. C'est, depuis que je ne les
ai plus, un enchaînement d'événements qui finiront par me chasser,
sinon de Paris, du moins de la société. Vous savez que M. Tronchin
avait été appelé en poste à Lyon pour la maladie de son associé, et
que mes seize mille livres[157] étaient restées entre les mains de M.
Colin de Saint-Marc. D'abord, il est inouï combien ma sécurité, bien
ou mal fondée là-dessus, m'a attiré de petites querelles domestiques.
J'en étais là, lorsque je reçois de M. Tronchin une lettre pour M. de
Saint-Marc. Je la garde sept ou huit jours, parce que les choses
d'intérêt ne sont pas celles qui me remuent; cependant sur les six
heures du soir, un jour que j'allai causer avec la chère sœur, je
me trouve à la porte de l'hôtel des Fermes; je me ressouviens de ma
lettre, et j'entre. M. de Saint-Marc n'était pas à son bureau, mais il
allait y entrer: c'est ce que ses commis me dirent, car ils sont fort
polis. En effet il arrive, comme ils me parlaient. Je vais au-devant de
M. Colin de Saint-Marc, qui ne m'entend pas. M. Colin de Saint-Marc, le
chapeau sur la tête, marche; je le suis presque en courant. Il arrive
dans la seconde pièce de son bureau; il s'assied dans son fauteuil, et
je reste droit. Je lui présente ma lettre; il la prend, l'ouvre, et la
lit; se met à regarder un moment au plafond, et, me rendant ma lettre
en la jetant sur un coin de sa table, me dit: <i>Je n 'ai pas mémoire de
cela</i>; puis il prend une plume, se met à écrire, et me laisse debout,
là, sans me parler davantage. Tandis qu'il écrivait sans me regarder,
je lui déclinais mon nom, et je lui faisais mon histoire. Sur la fin
de cette histoire, mon homme s'arrête, et ce tracassant avec un de ses
doigts la main droite, il me dit: «Ah! oui, je me rappelle cela.
J'ai touché vos lettres de change. Je n'ai point de billets à vous
donner. Ils veulent tous de ces billets; c'est une rage, je ne sais pas
pourquoi. Je ne sais pas quand j'en aurai; je n'irai point dépouiller
pour vous ceux qui en ont. Revenez; mais ne revenez pas demain: dans
huit jours, dans un mois, dans deux»; et puis mon homme se remet à
écrire, et moi je m'en vais.
Eh bien, comment cela vous semble-t-il? Parce que M. Colin de
Saint-Marc a cent mille écus de rente, il faut qu'il me traite comme
un faquin. J'étais enragé dans ce moment de n'être pas le comte de
Charolais, ou quelque autre personnage important, et de ne pouvoir
renouveler avec M. Colin de Saint-Marc la scène du président de
Meinières[158] avec un procureur au Parlement. C'était le matin; il
était en redingote, en mauvaise perruque ronde, en bas de laine gris,
un mouchoir de soie autour du cou, ce qui n'était pas propre à
sauver sa mauvaise mine. Il était pour une somme considérable dans un
état de créances que ce procureur ne se pressait pas d'acquitter. Il
entre dans l'étude sans façon, il s'adresse au procureur honnêtement,
parce que le président de Meinières est l'homme de France le plus
doux et le plus honnête, qu'il en a la réputation, et que c'est ainsi
que je l'ai vu chez lui et chez moi «Monsieur, il y a longtemps que
j'attends, pourriez-vous me dire quand je serai payé?--Je n'en sais
rien.» Le président était debout, le procureur assis; le président
chapeau bas, le procureur la tête couverte de son bonnet; le président
parlait, le procureur écrivait. «Monsieur, c'est que je suis
pressé.--Ce n'est pas ma faute.--Cela se peut. Cependant voilà mes
titres; je les ai apportés, et vous m'obligerez de les regarder.--Je
n'ai pas le temps.--Monsieur, de grâce, faites-moi ce plaisir.--Je
ne saurais, vous dis-je.--Monsieur...--Vous m'interrompez. Est-ce
que vous croyez, mon ami, que je n'ai que votre affaire en tête?
Vous serez payé avec les autres. Allez-vous-en, et ne m'ennuyez pas
davantage.--Monsieur, je suis fâché de vous ennuyer, mais vous n'êtes
pas le premier.--Tant pis, il ne faut ennuyer personne.--Il est vrai,
mais il ne faut brusquer personne.--Cela fait le plaisant!--Le plus
plaisant des deux, je vous jure, monsieur, que ce n'est pas moi; on me
doit, j'ai besoin, je voudrais toucher mon argent. Je ne vous demande
que de jeter un coup d'œil sur mes titres.--Voyons donc, voyons ces
titres; si on avait affaire à deux hommes comme vous par jour, il
faudrait renoncer au métier.» Le président déploie ses titres, et le
procureur lit: Monsieur le président de Meinières, etc.; et aussitôt
le voilà qui se lève: «Monsieur le président, je vous demande mille
pardons...; je n'avais pas l'honneur de vous connaître...; sans cela...»
Le président le prend par la main, l'éloigné de son fauteuil, s'y
place, et lui dit: «Maître un tel, vous êtes un insolent; il ne s'agit
pas de moi, je vous pardonne; mais je viens de voir la manière indigne
et cruelle dont vous en usez avec les malheureux qui ont affaire à
vous. Prenez garde à ce que vous ferez à l'avenir; s'il me revient
jamais une plainte sur votre compte, je vous fais perdre un état que
vous remplissez si mal. Adieu.» Eh bien, qu'en pensez-vous? Tandis que
M. Colin de Saint-Marc me traitait comme le procureur, n'aurait-il
pas été fort doux d'être le président? Vous riez de cela, et j'en ris
aussi à présent. Mme Le Gendre dit qu'elle se serait assise sur la
table de M. Colin de Saint-Marc; mais on est si surpris, si peu fait à
se trouver tout à coup un valet...
Autre chose. Thomas concourt pour le prix de l'Académie; il me lit
son discours: j'en suis confondu. Plein de l'impression que j'en ai
reçue, je vais dîner chez le Baron. Après dîner, nous nous trouvons
seuls; nous allons nous promener au bout des Champs-Élysées. Là, à
propos d'éloquence, le Baron me dit: «Ma foi, nous ne manquerons
pas d'orateurs, il y a dix-sept <i>Éloges de Descartes</i>.» Je lui
réponds que j'en connais un qui pliera les seize autres comme des
capucins de cartes. «N'est-ce pas celui qui commence par ces mots:
<i>En quinze cent et tant, on apporta de Stockholm les cendres de
Descartes...?</i>--Celui-là même. Oui, on dit qu'il est beau. Vous en
connaissez donc l'auteur?--Je le connais, et il ne faut pas avoir le
moindre tact en style pour n'en pas savoir autant que moi à la dixième
ligne: son nom est écrit partout.»
Là-dessus le Baron devine Thomas, et s'en va confier à d'autres que
Thomas m'a lu son discours, que c'est une belle chose; et il oublie que
la loi de l'Académie exclut du concours tout homme qui s'est nommé[159]
Le bavardage du Baron revient à Thomas; Thomas se désespère. Barthe
vient m'apporter le désespoir de son ami, et je vous laisse à juger de
mon état. Le bienfait de l'impératrice ne m'a pas fait un plaisir que
je puisse comparer à la peine que j'ai soufferte. J'ai cessé de boire,
de manger, de dormir, je me traîne, la tête me tourne. Mais il y a bien
pis... Voilà Barthe lui-même qui m'interrompt, et il but que j'entende
la lecture d'une comédie et que je rie.
Eh bien, mon amie, il a lu sa comédie, et j'ai ri; c'est le genre de
Molière pour le fond, avec le ton d'aujourd'hui[160]. Vous croyez qu'il
n'y avait plus rien à dire sur les maladies et les médecins; vous
verrez.
Le pis pour Thomas et pour moi, c'est qu'on ignorait qu'il eût
concouru; c'est qu'il a des ennemis dans l'Académie; c'est que parmi
tes Éloges, il y en a de la plus grande force et qu'on pourrait bien
préférer au sien; c'est que, quelque bien fondée que cette préférence
puisse être, à moins qu'elle ne soit justifiée par un suffrage
universel, Thomas croira toujours que c'est mon indiscrétion qui lui
ôte le prix et qui peut-être l'éloigne de l'Académie, où il eût été
reçu s'il ne se fût retiré lorsque Marmontel se présenta. Je verrai
Marmontel aujourd'hui; je ne lui dirai que deux mots, mais ils sont
propres à faire impression: c'est qu'il risque, si Thomas n'est pas
couronné et qu'il te mérite, à passer non-seulement pour un homme sans
goût, reproche qu'il partagera avec te reste des juges, mais pour un
ingrat, reproche infiniment plus cruel, qui restera sur lui seul.
Vous croyez que c'est là tout? Franchement c'en était bien assez; mais
écoutez. Je vais avant-hier dîner chez le Baron, au lieu d'aller rompre
le tête-à-tête en question. Après le dîner, Marmontel me tire à l'écart
et me dit: «Mon ami, je suis perdu.--Qu'est-ce qu'il y a?--Je suis
perdu, on a une copie de mon poëme[161]. C'est Damilaville qui l'a
dit à Merlin, et c'est Merlin qui me l'a dit. Je ne l'ai prêté qu'à
vous et à un autre. Ne l'avez-vous confié à personne?--Non, je l'ai lu
à des amies, mais je ne te leur ai pas laissé. Grimm, Mme d'Épinay,
Damilaville, M. de Saint-Lambert l'ont lu, mais sous mes yeux. Qui
est-ce cet autre à qui vous l'avez encore confié?--J'étais à une maison
de campagne; je n'eus pas le courage de te refuser au fils de la
maison, qui te prit pour une nuit. Le lendemain il partit pour Paris;
il fut quatre jours absent, et dans cet intervalle je sais déjà qu'un
de ses amis l'a possédé pendant deux fois vingt-quatre heures. J'ai vu
cet ami qui a été violemment tenté d'en prendre copie, mais il n'en a
rien fait.»--Je lui dis: «Envoyons chercher une voiture, et courons
chez Damilaville; car je ne saurais vivre que cette affaire ne
soit éclaircie.--Ni moi non plus.»
Nous allons chez Damilaville. Il n'y était pas. Nous nous y donnons
rendez-vous pour te lendemain. Cependant quelle nuit à passer! Et
personne à qui l'on puisse dire sa peine et qui la partage! Où
étiez-vous, mon amie? Hier, nous vîmes Damilaville. Il tenait la chose
d'un certain Naigeon; c'était un certain Du Coudray qui avait dit à
Naigeon qu'il avait possédé <i>la Neuvaine.</i> Ce Du Coudray était cet ami
du jeune homme à qui Marmontel l'avait prêtée à la campagne... Que
dites-vous de tout cela? Marmontel se maudissait d'avoir fait ce poëme,
et moi je me maudissais de l'avoir demandé. Il jurait bien de profiter
de cette leçon; c'en était une pour moi que je me promettais bien de ne
pas oublier.
Dépêchez-vous, faites-moi préparer une niche grande comme la main,
proche de vous, où je me réfugie loin de tous ces chagrins qui viennent
m'assaillir. Il ne peut y avoir de bonheur pour un homme simple comme
moi au milieu de huit cent mille âmes. Que je vive obscur, ignoré,
oublié, proche de celle que j'aime, jamais je ne lui causerai la
moindre peine, et près d'elle le chagrin n'osera pas approcher de moi.
Est-il prêt, ce petit asile? Venez le partager! Nous nous verrons le
matin; j'irai, tout en m'éveillant, savoir comment vous avez passé
la nuit; nous causerons; nous nous séparerons pour brûler de nous
rejoindre; nous dînerons ensemble; nous nous promènerons au loin,
jusqu'à ce que nous ayons rencontré un endroit dérobé où personne ne
nous aperçoive. Là nous nous dirons que nous nous aimons, et nous
nous aimerons; nous rapporterons sur des fauteuils la douce et légère
fatigue des plaisirs et nous passerons un siècle pareil sans que notre
attente soit jamais trompée. Le beau rêve!