LXV

À Paris, le 25 octobre 1761.

Voyons si je parviendrai à vous écrire un mot. Me voilà dans l'état

d'un corps sain, ou je n'y serai jamais. Depuis plusieurs jours, j'ai

supprimé toute nourriture solide, et il ne me reste pas la moindre

impureté; car où serait-elle encore? et comment serait-elle produite?

J'ai souffert des tranchées bien cruelles et sans savoir à quoi m'en

prendre; car j'ai été sobre comme un anachorète. Le ton gai dont je

vous parle de mon indisposition vous rassurera sur ses suites, et

le premier courrier vous apprendra que ce n'est plus rien. Sans le

caractère de philosophe dont il faut soutenir la dignité, surtout aux

yeux du vulgaire qui nous entoure, je vous assure que j'aurais crié

plus d'une fois, au lieu qu'il a fallu soupirer, se mordre les lèvres

et se tordre. Si je ne craignais de me perdre dans votre esprit, je

vous avouerais que j'ai même fait par forfanterie quelques mauvaises

plaisanteries. N'en dites mot; elles m'ont fait un honneur infini.

Eh non! cette femme n'est pas heureuse. Est-ce que le bonheur est fait

pour les âmes d'une certaine trempe? Dites comme moi; elle se désespère

dans des moments où l'on ne soupçonne pas seulement la faute qu'on a

commise. Si elle se plaignait, on entendrait à peine ce qu'elle veut

dire. Aussi prend-elle le parti de souffrir et de se taire. Nous y

dînions la semaine passée, lorsque notre repas fut troublé par une

aventure effroyable. Imaginez un enfant qui se présente à sa mère

dans un tourbillon de feu. Si cette femme eût été seule, l'enfant

était bridé, elle peut-être et toute la maison; car, à cette vue, elle

ne fit que pousser un cri et tomber évanouie. Voilà à quoi sert la

sensibilité, quand elle est excessive. Vous devinez de reste la cause

de cet accident. Le lendemain, notre ami envoya savoir comment elle se

portait; mais il fallait venir.

Vous avez fait un voyage bien maussade. L'unique ressource en ces

occasions, c'est de tout regarder d'un œil ironique. Je me souviens

de m'être trouvé fort bien dans un château tel que celui que vous me

peignez. Tout nous apprêtait à rire, jusqu'aux pots de chambre qu'on

avait remplacés par des pots de fleurs de faïence, dont on avait bouché

les trous du fond avec des bouchons de bouteille. On réduirait à bien

peu de choses les misères de la vie, si on les envisageait du côté

ridicule, car la méchanceté est toujours ridicule par quelque endroit;

mais c'est que l'indignation s'en mêle, on est offensé, ou l'on se met

à la place de celui qui l'est, et l'on se fâche au lieu de rire.

Nos deux petits Allemands ont tant fait qu'ils m'ont entraîné à leur

auberge. Leur dîner fut détestable; cela ne l'empêcha pas d'être gai.

Ils prétendirent qu'il avait été apprêté d'après les maximes d'Apicius

Cælius, ce fameux gourmand romain, qui se tua parce qu'il ne lui

restait plus que deux millions, avec lesquels, selon lui, il était

impossible à un honnête homme de vivre. Mais une chose qui m'aurait

fait oublier les mets les plus grossiers, c'est la vue de deux jeunes

hommes pleins d'innocence, d'esprit et de candeur, et s'aimant d'une

amitié qui se montrait à chaque instant de la manière la plus douce

et la plus fine. Ils me récitèrent quelques-uns de leurs ouvrages; il

fallait voir quel plaisir ils avaient à se préférer l'un à l'autre:

«Cette prose est charmante.--Eh, non, mon ami, c'est celle que vous

avez écrite sur tel sujet qu'il faut entendre, pour être dégoûté de

la mienne. Dites-nous-la...» Le plus jeune, qui s'appelle Nicolaï,

nous récita la fable suivante: «Sur la fin de l'été, des fourmis,

les plus laborieuses du canton, avaient rempli leurs magasins; elles

regardaient leurs provisions avec des yeux satisfaits, lorsque tout à

coup le ciel s'obscurcit de nuages, et il tombe sur la terre un déluge

d'eau qui disperse tous les grains amassés à si grande peine, et qui

noie une partie du petit peuple. Celles qui restaient, poussant leurs

plaintes vers le ciel, disaient, en demandant raison de cet outrage:

«Pourquoi ce déluge? à quoi servent ces eaux?» Et, pendant que ces

fourmis se plaignaient, Marc-Aurèle et toute son armée mouraient de

soif dans un désert.» Méditez cela, mes amies. L'autre, qui s'appelle

M. de La Fermière, nous dit qu'un père avait un enfant. Il avait tout

fait pour le rendre heureux; mais il s'apercevait bien que tous ses

soins seraient inutiles, si le ciel ne les secondait en écartant les

circonstances malheureuses. Il alla au temple; il s'adressa aux dieux,

il les pria sur son enfant: «Dieux, leur dit-il, j'ai fait tout ce

que je pouvais; l'enfant a fait tout ce qu'il pouvait, remplissez

aussi votre fonction.» Les dieux lui répondirent: «Homme, retourne

chez toi; nous t'avons entendu; ton fils et toi, vous jouirez du plus

grand bonheur que les mortels puissent se promettre.» Ce père, bien

satisfait, s'en retourne; il trouve son fils mort, et il tombe mort

sur son fils. Il faut que la vie soit en effet une mauvaise chose: car

cette prière, j'en devinai la fin, et je ne l'ai presque récitée à

personne qui n'en ait deviné la fin comme moi.

Si j'étais à côté d'Uranie, je lui baiserais la main pour la fleur

posthume qu'elle me présente; acquittez-moi... Eh bien! il vous vient

donc quelquefois des idées folles? Continuez de vous bien porter, et

conservez-moi cette santé.

Vous devez avoir à présent la lettre de M. Vialet. Je vous l'ai dit

cent fois, et vous ne vous corrigez point; vous vous pressez toujours

trop de me gronder. Le morceau <i>Sur les probabilités</i> est un grimoire

qui ne vous amusera pas. Les chansons écossaises sont entre les mains

de M. de Saint-Lambert qui ne rend rien, parce qu'il communique

tout ce qu'on lui prête à Mme d'Houdetot, qui perd tout. Grimm a

le morceau que j'ai traduit. Je tremble de vous envoyer Miss Sara

Sampson[128], de peur qu'il ne vous en arrive comme à moi, et que si

l'on venait, comme on vient de me foire, à décacheter le paquet, on ne

le taxât, et qu'il ne vous en coûtât une vingtaine de francs. Malgré

cela, nous risquerons, si vous l'ordonnez. Il y a cent à parier contre

un que nous réussirons; voyez.

Vous n'aimez pas que mes amis, les hommes les plus volontaires du

monde, et surtout Grimm, le plus volontaire d'entre eux, me boudent de

ce que je m'émancipe quelquefois à faire ma volonté; ni moi non plus,

je ne l'aime pas. Mais soyons justes. Ont-ils eu tort de prendre et

d'exercer un empire que je leur abandonnais? Aurais-je, à leur place,

été plus sage, plus discret qu'eux? N'y a-t-il personne que je domine

sans en avoir d'autre droit que la faiblesse de celui qui se laisse

dominer?

Ne me parlez pas de cette petite guenon de Mlle Arnould. S'il lui

restait l'ombre du sentiment, la lettre d'excuse que le comte vient

de lui écrire, en lui faisant six mille livres de pension, la ferait

crever de douleur. C'est une lettre bien faite; c'est une excuse bien

cruelle. Il n'aurait jamais cru qu'il fût un jour dans le cas de mettre

un prix à sa tendresse, et cætera, et cætera. Le texte est beau, comme

vous voyez. Il vient de publier un novel amphigouri; c'est Mlle Arnould

qu'il promène chez des prêtres, chez l'archevêque, chez M. de Rombaude,

et enfin chez l'ami Pompignan. Le morceau de Pompignan est assez bien.

Il l'avait vu la nuit en vision: c'est avec elle qu'il doit consommer

l'effet de la grâce anti-philosophique. Comme l'Antéchrist doit naître

d'une religieuse qui apostasie et d'un pape sans mœurs, le destructeur

de la philosophie moderne doit naître d'un poète qui a renoncé à toute

vanité, et d'une actrice qui a quitté le péché, etc., encore: car il

suffit de vous mettre sur la voie.

Vous jugez bien vite mon avocat. Uranie, je vous le recommande; prenez

un peu sa défense. Aurez-vous donc bien de la peine à prouver que

le comble de la perfection est de préférer l'intérêt public à tout

autre, et le comble du désordre de préférer l'intérêt étranger, quel

qu'il soit, au personnel, à l'intérêt public? Quoi! rien au monde ne

doit-il nous faire tromper la confiance qu'on a en nous? Oserez-vous

bien avouer ce principe généralement? Car, après tout, c'est le seul

moyen que l'on puisse employer contre mon avocat.

Enfin vous l'avez donc deviné, mon cénobite[129]! c'est bien de ma

faute; il n'a tenu qu'à moi de vous y intéresser plus d'un mois, sans

que vous trouvassiez le mot de l'énigme; mais, si je vous trompais

jamais, je voudrais que ce fût en matière plus grave. Oh! quel bond

vous faites en arrière! Rassurez-vous, je ne vous tromperai jamais.

À propos d'Uranie et de vous, qu'elle y prenne garde; rien n'est si

indécent que cette occupation. Quand les idées sont douces, agréables,

la manivelle va doucement; sont-elles violentes, impétueuses, colères,

la manivelle va comme le vent.

Nous avons fait un dîner sous les chevaux[130], un dîner chez Montamy,

un autre je ne sais où. N'allez pas imaginer que ce sont ces dîners

qui m'ont tué; encore une fois, j'ai été sobre au grand scandale des

convives. Le Baron, qui était du dîner, avait eu l'intention d'écrire

à Le Breton, pour qu'il me laissât respirer un moment que j'irais

passer au Grandval. Tout était arrangé; nous avions redoublé de voiles,

et, après cela, l'indisposition importune qui me retient; plus de

Chevrette, plus de Grandval, plus de Massy, et puis il fait un temps,

un temps! Mais, quelque temps qu'il fasse, je suis bien avec mes amis.

S'il m'était donné d'aller passer la mauvaise saison à Isle, je vous

jure que ce serait bien la plus belle. Eh bien! c'est donc pour la fin

du mois prochain, ou le milieu, ou la fin de l'autre! car le premier

mot de Morphyse est bien loin de son dernier mot. Adieu, mes amies;

portez-vous bien. Il n'y a personne au monde qui vous estime plus que

moi; il n'y a personne au monde que j'estime plus que vous.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 81 / 189 题