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À Paris, le 25 novembre 1760.

C'est, je crois, vendredi passé que je devais prendre l'émétique. Ils

disaient tous que c'était le seul remède aux défaillances et aux envies

de vomir dont je suis attaqué tous les matins, depuis environ deux ans.

Mais j'eus la fièvre le soir, la nuit fut mauvaise, et je me trouvai

si échauffe, si brûlant, quand on m'apporta le purgatif que je vis

trop d'imprudence à le prendre. Depuis j'ai vécu sobrement, j'ai pris

du thé, j'ai humecté, et je guérirai, si je ne me trompe, par le seul

régime. Je dîne seul; quelque frugal que soit le repas que je fais, il

est suivi d'un mal de tête, léger à la vérité, mais signe d'un estomac

qui fatigue, et qui digère avec peine. Laissons là ma santé, qui se

raccommodera plus aisément encore qu'elle ne s'est dérangée, pourvu

surtout que la faculté ne s'en mêle pas. Or, elle ne s'en mêlera pas;

je crains ses formules.

J'allai chez Mlle Boileau, où j'espérais que l'ami Gaschon m'aurait

précédé: point d'ami Gaschon. Mlle Boileau, en jupon court et en

casaquin blanc, blanc si vous voulez, était chez Berger. Le fils de

M. de Solignac s'écrivait à la porte; sur mon nom il sortit; je lui

demandai des nouvelles de monsieur son père, de madame sa mère; sa

mère était à la messe. Cependant Mlle Boileau descend, je la vois

traverser la cour sur la pointe du pied; je laisse M. de Solignac le

fils, et je la vais trouver chez elle. Nous causâmes d'abord de vous,

puis d'elle, de M. de Prisye, de moi, de Mme Le Gendre, de madame

votre mère, de vos affaires, de votre absence, de votre retour. Nous y

serions encore, mais Mme de Solignac arriva au milieu de notre ramage

et le rendit un peu plus réservé. Je lui dis que j'aurais eu l'honneur

de lui présenter mon respect plus tôt, que j'étais venu, entre deux

voyages à la campagne, dans ce dessein, qu'elle n'y était pas, et que

je m'y étais fait écrire par M. de Solignac; et puis le bavardage

banal commença. Je ne sais comment je m'en tirai, je lui demandai des

nouvelles de madame.... et de vous surtout, si elles étaient fraîches.

Elle me répondit qu'elle en avait de trois jours par madame sa mère,

mais non par vous. Est-ce que vous négligeriez de lui écrire? Elle

se leva; je lui demandai la permission de lui faire une visite; elle

me l'accorda, et elle s'en alla, appelée par les soins que demandait

d'elle Mlle de Solignac attaquée d'un érysipèle.

Mlle Boileau n'était ni habillée ni emmessée, et elle dînait en ville,

ce qui nous sépara promptement. Je donnai à M. Gaschon trois quarts

d'heure dont Mlle Boileau ne voulait point. Je le trouvai. Oh! combien

nous dîmes de folies! Je le quittai pour me rendre à dîner chez le

Baron; mais nous nous retrouverons, rue Pavée, Mlle Boileau et moi,

après-demain. Il faut pourtant que j'aie vu Mme de Solignac chez elle

avant voire retour, que l'on ne croit pas ici aussi voisin que vous

l'imaginez. En vérité, je jure qu'avec ces malles descendues, ces

chevaux demandés, madame votre mère vous joue.

Je dînai chez le Baron avec l'auteur de <i>Caliste.</i> Il n'a pas une

once de chair sur le corps; un petit nez aquilin, une tête allongée,

un visage effilé, de petits yeux perçants, de longues jambes, un

corps mince et fluet; couvrez cela de plumes, ajoutez à ses maigres

épaules de longues ailes, recourbez les ongles de ses pieds et de ses

mains, et vous aurez un tiercelet d'épervier. Je lui fis beaucoup

de compliments sur sa pièce, et ils étaient sincères. Nous nous

promîmes de nous revoir. Ce sera quand il voudra; c'est son affaire.

La présence de Saurin renferma un peu les amitiés que j'aurais faites

à Colardeau, je craignis d'allumer de la jalousie; Grimm et Colardeau

allèrent sur les cinq heures à la Comédie. Moi je vins ici sur

les sept heures chercher une lettre de vous, que j'y trouvai; c'est

la quarante-deuxième. Morphyse sera donc toujours Morphyse, un gros

écheveau brouillé de secrets et de mystères. M. Fourmont n'était

pas encore hier à Paris; car on n'aurait pas manqué de me le dire.

Emballez toujours vos chiffons, mais emballez les uns après les autres;

sans cette précaution, craignez que l'impatience ne vous prenne trop

violente, lorsque vous n'aurez plus rien à serrer, et que le premier

pas réel ne se fera point, et que vous aurez fait le dernier pas

imaginaire vers Paris.

Je suis bien aise qu'il y ait par-ci par-là, dans mes griffonnages,

quelques mots que vous puissiez lire à madame votre mère, et qui vous

fassent pardonner un peu l'exactitude de ce commerce; car je crois que,

sans un peu d'intérêt, elle me pardonnerait aisément une passion qui

vous rendrait malheureuse.

Ce vers qui vous plaît tant, et qui me fait tourner la tête, à moi:

/$

Peut-être que mon père y mêla quelques pleurs[96],

$/

croyez-vous bien qu'il y a ici des gens d'un goût assez gauche pour

oser l'attaquer, et à qui il a fallu que je disse: Grosses bêtes, ne

voyez-vous pas comme ces pleurs excusent son père, dans le moment le

plus cruel? Et comme cette réflexion, au moment de mourir, fait honneur

à cette fille! Et puis, quel tableau que celui d'un père qui laisse

tomber des larmes dans la même coupe où il verse des poisons pour

sa fille! Il n'y a rien de sacré pour la sottise, la méchanceté et

l'envie; elles portent leurs mains sacrilèges sur tout.

Depuis que je suis revenu de la campagne, il me semble que je ne

sens plus si bien que je vous aime. C'est un bruit autour de moi; ce

sont des saccades: c'est un charivari qui m'arrache à moi-même. Je

ne saurais plus donner d'attention aux mouvements de cœur. Il fut de

la retraite, du repos, du silence aux amants. Le tumulte des grandes

villes ne fatigue personne comme eux. Ils soupirent après la fin du

jour; c'est lorsque le sommeil enchaînera tous ces êtres bruyants

qui les distraient et qui les importunent qu'ils se retrouveront avec

leur amie.

Vous voilà donc bien fière de sa bonne humeur. Jouissez-en. Pour

moi, j'en serais affligé. Je ne pourrais souffrir de devoir à

la satisfaction d'une misérable petite fantaisie le prix de mon

attachement, de mes soins, de ma tendresse, d'une infinité de qualités

personnelles. Il est bien malheureux qu'elle n'ait pas tous les

jours des casaquins estropiés à raccommoder; vous seriez dispensée

d'être vraie, douce, honnête, attentive, franche, soumise, vertueuse,

désintéressée; vous seriez chérie sans toutes ces misères-là.

C'était bien mon dessein de ne pas écrire à ce méchant et

extraordinaire enfant des Délices[97]; mais comment pourrai-je à

présent m'en tirer? Voilà-t-il pas que Damilaville et Thiriot m'ont mis

dans la nécessité de lui faire passer mes observations sur <i>Tancrède!</i>

<i>Le chevalier de Jaucourt.</i> Ne craignez pas qu'il s'ennuie de moudre

des articles; Dieu le fit pour cela. Je voudrais que vous vissiez comme

sa physionomie s'allonge quand on lui annonce la fin de son travail,

ou plutôt la nécessité de le finir. Il a vraiment l'air désolé. Je

serai quitte de mon ouvrage avant Pâques, ou je serai mort. Vous en

croirez tout ce qu'il vous plaira, mais cela sera. Ce qui me prend un

temps infini, ce sont les lettres que je suis forcé d'écrire à mes

paresseux de collègues, pour les accélérer. Ils ont la peau si dure,

que j'ai beau piquer des deux, ils n'en vont pas plus vite; mais,

sans l'attention de leur tenir sans cesse l'éperon dans le flanc, ils

s'arrêteraient tout court.

Thiriot est un bon homme qui n'est ni suffisant, ni fat. Il a une

mémoire étonnante, et il aurait assez d'esprit s'il savait moins. Il

a tout retenu. Au lieu de dire d'après lui, il cite toujours; ce qui

fatigue et déplaît.

Je trouve que vous avez envisagé la question de la louange sous bien

plus de faces que je n'ai fait. Mais vous m'avez seulement demandé

pourquoi elle embarrassait. Il est vrai que vous êtes un peu baroque.

Mais c'est que les autres ont eu beau se frotter contre vous, ils n'ont

jamais pu émousser votre aspérité naturelle. J'en suis bien aise.

J'aime mieux votre surface anguleuse et raboteuse que le poli maussade

et commun de tous ces gens du monde. Au milieu de leur bourdonnement

sourd et monotone, si vous jetez un mot dissonant, il frappe, et on le

remarque. Tant mieux si elle n'a rien vu de votre trouble; car je pense

que sa réflexion vous troubla. Ses principes, ses principes! Tout cela

vaudrait bien la peine d'être discuté. Je trouve qu'elle se permettrait

aisément la chose importante, et qu'elle se ferait un grand mérite de

s'interdire l'accessoire qui n'est rien.

Non, chère amie, vous avez beau prêcher la sobriété, vous ne

m'ennuierez point; je verrai toujours l'intérêt que vous prenez à ma

santé, et je ne m'en corrigerai pas davantage. Pourquoi voulez-vous que

votre sermon m'ennuie? Et puis je mange de distraction; que faut-il que

j'y fasse? Comment parvient-on à n'être pas distrait?

Je suis fâché que vous n'ayez pas pu parler à votre sœur de mon

avis sur le philosophe. Peut-être c'est ce qu'il y a de mieux et de

singulier dans ma lettre. J'insiste. Un homme aimable, qui resterait

froid à côté d'une femme à prétention, finirait par en être haï. On ne

sait jamais ce que feraient ceux qui cherchent à droite et à gauche des

appuis à leur malhonnêteté secrète. Je hasarde cette phrase, parce que

j'espère que vous ne vous rappellerez point l'endroit de votre lettre

auquel elle a rapport. Mais je m'aperçois que je vous écris d'humeur,

et j'en ai en effet.

Vous savez que ce pauvre La Condamine a perdu ses oreilles, à Quito,

en mesurant un angle de l'équateur et du méridien, pour déterminer la

figure de la terre. Il court une place vacante à l'Académie française,

et on lui objecte sa surdité. Ne trouvez-vous pas cela bien cruel? Il

ne lui manquait qu'à perdre les yeux dans les sables brûlants des bords

de la rivière des Amazones, et puis ils auraient dit que cet homme

n'était plus bon qu'à noyer. Ces injustices me désespèrent. D'Alembert

vient de faire une action qui trouve des apologistes. Vous savez que

La Condamine est l'apôtre de l'inoculation en France; eh bien! à la

rentrée publique de l'Académie des sciences, d'Alembert vient de lire

un Mémoire que tous les sots doivent prendre pour un écrit contre

l'inoculation, et que tous les gens d'esprit disent n'être pas

pour. Je n'en sais rien. Je ne l'ai pas entendu. Je laisse là les

équations, je juge du procédé.

Est-ce toujours le 4 décembre que vous partez? Et cette lettre

sera-t-elle enfin la dernière? Votre lettre ne sera remise à Mlle

Boileau qu'après-demain; mais aussi elle lui sera remise de la main

à la main. Mme d'Épinay a eu un accès de migraine dont elle a pensé

périr. J'allai la voir le lendemain. Nous passâmes la soirée tête à

tête. La sévérité des principes de son ami[98] se perd; il distingue

deux justices, une à l'usage des souverains. Je vois tout cela comme

elle, cependant je l'excuse tant que je puis. À chaque reproche,

j'ajoute en refrain: Mais il est jeune, mais il est fidèle, mais

vous l'aimez, et puis elle rit. Nous en étions là lorsque Saurin

entra. Comme il était réservé! comme il était froid! comme il était

révérencieux! et comme, un moment après, il était violent, emporté,

bourru, impoli! Il est plus clair que le jour qu'il en est tombé

amoureux. Ce n'est pas là son allure ordinaire. Saurin sortit, et

l'abbé Galiani entra, et avec le gentil abbé, la gaieté, l'imagination,

l'esprit, la folie, la plaisanterie, et tout ce qui fait oublier

les peines de la vie. Dieu sait les contes qu'il lit. À propos des

faux jugements que nous portons sur le préjugé que la chose étant

communément comme nous l'attendons, elle ne sera point autrement; il

disait qu'un voiturier qui menait, avec ses chevaux et sa chaise, le

public, fut appelé au couvent des Bernardins pour un religieux qui

avait un voyage à faire. Il propose son prix, on y tope; il demande

à voir la malle, elle était à l'ordinaire. Le lendemain, de grand

matin, il arrive avec ses chevaux et sa chaise; on lui livre la

malle, il l'attache. Il ouvre la portière; il attend que son moine

vienne se placer. Il ne l'avait point vu ce moine; il vient enfin.

Imaginez un colosse en longueur, largeur et profondeur. À peine toute

la place de la chaise y suffisait-elle. À l'aspect de cette masse de

chair monstrueuse, le voiturier s'écrie: «Une autre fois je me ferai

montrer le moine.» Tous les jours nous demandons à voir la malle, et

nous oublions le moine. Une femme a les yeux charmants, la plus jolie

bouche, des tétons à affoler: voilà la malle. Il nous vint à Grimm et

moi, en même temps, une bonne application de ce conte. La comédienne

Lepri n'aurait pas été dans le cas de s'écrier: <i>Ah! scellerato!</i>

si elle se fût fait montrer le moine.

Et puis à propos de ce qu'il ne faut point faire faire son rôle à

un autre, il racontait qu'un général d'ordre fit une visite à un

cardinal dans un moment où, en petite veste, la tête nue et déshabillé,

il s'amusait avec ses amis. Jamais visite ne lui sembla plus à

contre-temps. Il en prit de l'humeur. Il fallait s'habiller décemment,

ou renvoyer le général. Mais il n'était guère possible de prendre

ce dernier parti. Un des amis du cardinal lui dit: «Monseigneur,

laissez-moi faire. Je vais prendre vos habits, et dans un moment je

vous débarrasse de ce maudit général.» Le cardinal y consentit,

et voilà la toque jetée sur sa tête, et la barrette jetée sur les

épaules du représentant de Son Éminence. Mais Son Éminence était

grasse et replète, et son représentant était un petit homme maigre et

fluet. Ajoutez que le général avait vu, par hasard, une fois ou deux

Son Éminence; aussi le premier mot dont il le salua, c'est qu'il le

trouvait bien changé. «Il est vrai, lui répondit le feux cardinal;

c'est l'effet d'une maladie vénérienne qu'on n'a jamais bien pu guérir.»

Et l'Éminence vraie, qui était aux aguets pour voir comment son

représentant s'en tirerait, et qui entendit cette réponse, d'oublier

son déshabillé indécent, et de se jeter tout au milieu du salon, et de

crier au général: «Cet homme ne sait ce qu'il dit; c'est moi qui suis

Son Éminence, et qui n'ai point eu le mal qu'il me donne, mais bien

la honte de vous recevoir dans l'état où vous me voyez.» J'en aurais

bien un autre meilleur à vous faire, mais je n'en ai pas le temps, et

puis cela ne vous amuserait peut-être pas autant écrit que cela nous

amuse récité. Sans cela, je vous peindrais un archevêque contrefaisant

une duchesse dans le lit de la duchesse, et se taisant donner le pot

de chambre par un cardinal. Mais pour cela il faut savoir, comme

l'abbé, tous les propos de l'archevêque en duchesse, tous les propos

du cardinal trompé, les sonnettes tirées, et personne ne venant, les

sonnettes toujours tirées et personne toujours ne venant, le besoin

pressant de la duchesse, enfin l'offre officieuse du cardinal, et la

manière dont il est détrompé.

Adieu, ma tendre amie! je vous embrasse de toute mon âme. J'ai la

folie de croire que cette lettre vous rencontrera à Vitry-le-François.

Ah! c'est bien une folie! Madame se porte assez bien, Angélique à

merveille, moi couci couci. La chère sœur m'a enfin répondu; je mens,

car sa réponse est adressée à madame. Le saint prêtre n'a pas encore

fait tout le mal qu'il a à faire, mais je vois qu'il est en bon train.

Ce tempérament, qu'on a imaginé pour ne le point offenser, montre toute

la faiblesse qu'on aura s'il insiste, et il insistera. Si les choses

en viennent à un certain point, je vais en province, je vends mon

patrimoine, et j'oublie des gens qui ne méritent pas un frère tel que

moi. Les oublier! je ne sais ce que je dis, je ne le saurais jamais;

c'est comme si j'avais à me plaindre de vous, et que je disse dans un

moment de dépit: Voilà qui est fait, je ne l'aimerai plus.

J'ai reçu, ce matin, la visite de M. de Buffon. J'irai un de ces soirs

passer quelques heures avec lui. J'aime les hommes qui ont une grande

confiance en leurs talents. Il est directeur de l'Académie française,

et, en cette qualité, chargé de trois ou quatre discours de réception;

c'est une cruelle corvée. Que dire d'un M. de Limoges[99]? Que dire

d'un M. Watelet[100]? Que dire des morts et des vivants? Cependant il

n'est pas permis de les offenser par le mépris; il faudra donc qu'il

les loue, et il disait: «Eh bien! je les louerai, je les louerai bien,

et l'on m'applaudira. Est-ce que l'homme éloquent trouve quelque sujet

stérile? Est-ce qu'il y a quelque chose dont il ne sache pas parler?»

'est bien par désintéressement que je loue cette confiance: car je

ne l'ai point. Tout m'effraie au premier coup d'œil, et il faut que je

sois de cent coudées au-dessus d'une besogne, quand je ne la trouve pas

de cent pieds au-dessus de moi.

Adieu, ma tendre amie, quand est-ce que je vous embrasserai vraiment?

Sera-ce demain, après, ou après? Cela me fera bien autant de plaisir

qu'à vous: car votre absence a bien été pour moi aussi longue

que la mienne pour vous. Tenez, la première fois qu'on nous séparera,

prenons le parti de ne nous plus aimer.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 71 / 189 题