À propos du chant des oiseaux, on demanda ce qui avait fait dire aux
anciens que le cygne, qui a le cri nasillard et rauque, chantait
mélodieusement en mourant.
Je répondis que peut-être le cygne était le symbole de l'homme qui
parle toujours au dernier moment, et j'ajoutai que si j'avais jamais
à mettre en vers les dernières paroles d'un orateur, d'un poëte, d'un
législateur, j'intitulerais ma pièce <i>le chant du cygne.</i>
La conversation en prit un tour un peu sérieux. On parla de l'horreur
que nous avons tous pour l'anéantissement.
«Tous! s'écria le père Hoop; vous m'en excepterez, s'il vous plaît. Je
m'en suis trop mal trouvé la première fois pour y revenir. On me
donnerait l'immortalité bienheureuse pour un seul jour de purgatoire
que je n'en voudrais pas: le mieux est de n'être plus.»
Cela me fit rêver, et il me sembla que tant que je serais en santé,
je penserais comme le père Hoop; mais qu'au dernier instant peut-être
achèterais-je le bonheur d'exister encore une fois de mille ans, de dix
mille ans d'enfer. Ah! chère amie, nous nous retrouverions! je vous
aimerais encore! je me persuaderais ce qu'une fille réussit à persuader
à son père qui se mourait. C'était un vieil usurier; un prêtre lui
avait juré qu'il serait damné, s'il ne restituait. Il y était résolu,
et ayant fait appeler sa fille, il lui dit: «Mon enfant, tu as cru que
je te laisserais fort riche, et tu l'aurais été en effet; mais voilà
un homme qui va te ruiner; il prétend que je brûlerai dans l'enfer
à jamais, si je meurs sans restituer.--Vous vous moquez, mon père,
lui répliqua la fille, avec votre restitution et votre damnation; du
caractère dont je vous connais, vous n'aurez pas été damné dix ans que
vous y serez fait.»
Cela lui parut vrai, et il mourut sans restituer. Une fille se résoudra
à damner son père, un père à l'être pour enrichir sa fille; et un amant
passionné, un honnête homme s'en effraiera. N'est-il pas bien doux
d'être, et de retrouver son père, sa mère, son amie, son ami, sa femme,
ses enfants, tout ce que nous avons chéri, même en enfer!
Et puis nous voilà discourant de la vie, de la mort, du monde et de son
auteur prétendu.
Quelqu'un remarqua qu'il y ait un Dieu ou qu'il n'y en ait point, il
était impossible d'introduire cette machine soit dans la nature, soit
dans une question, sans l'obscurcir.
Une autre, que si une supposition expliquait tous les phénomènes, il ne
s'ensuivrait pas qu'elle fût vraie: car qui sait si l'ordre général n'a
qu'une raison? Que faut-il donc penser d'une supposition qui, loin de
résoudre la seule difficulté pour laquelle on l'imagine, en fait éclore
une infinité d'autres?
Chère amie, je pense que notre babil de dessous la cheminée vous amuse
toujours, et je le suis.
Parmi ces difficultés il y en a une qu'on a proposée depuis que le
monde est monde: c'est que les hommes soufflent sans l'avoir mérité. On
n'y a pas encore répondu. C'est l'incompatibilité du mal physique
et moral avec la nature de l'être éternel.
Voici comment on la propose: c'est en lui impuissance ou mauvaise
volonté; impuissance s'il a voulu empêcher le mal et qu'il ne l'ait pu;
mauvaise volonté, s'il a pu empêcher le mal et qu'il ne l'ait pas voulu.
Un enfant entendrait cela. C'est là ce qui a fait imaginer la faute
du premier père, le péché originel, les peines et les récompenses à
venir, l'incarnation, l'immortalité, les deux principes des Manichéens,
l'Oromase et l'Arimane des Perses, les émanations, l'empire de la
lumière et de la nuit, la succession des vies, la métempsycose,
l'optimisme, et d'autres absurdités accréditées chez les différents
peuples de la terre où l'on trouve toujours une vision creuse en
réponse à un fait clair, net et précis.
Dans ces occasions quel est le parti du bon sens? Celui, mon amie,
que nous avons pris: quoi que les optimistes nous disent, nous leur
répliquerons que si le monde ne pouvait exister sans les êtres
sensibles, ni les êtres sensibles sans la douleur, il n'y avait qu'à
demeurer en repos. Il s'était bien passé une éternité sans que cette
sottise-là fût.
Le monde, une sottise! Ah! mon amie, la belle sottise pourtant! C'est,
selon quelques habitants du Malabar, une des soixante-quatorze comédies
dont l'Éternel s'amuse.
Leibnitz, le fondateur de l'optimisme, aussi grand poëte que profond
philosophe, raconte quelque part qu'il y avait dans un temple de
Memphis une haute pyramide de globes placés les uns sur les autres;
qu'un prêtre, interrogé par un voyageur sur cette pyramide et ces
globes, répondit que c'étaient tous les mondes possibles, et que le
plus parfait était au sommet; que le voyageur, curieux de voir ce plus
parfait des mondes, monta au haut de la pyramide, et que la première
chose qui frappa ses yeux attachés sur le globe du sommet, ce fut
Tarquin qui violait Lucrèce.
Je ne sais qui est-ce qui rappela ce trait que je connaissais et dont
je crois vous avoir entretenue.
C'est une chose singulière que la conversation, surtout lorsque la
compagnie est un peu nombreuse. Voyez les circuits que nous avons
faits; les rêves d'un malade en délire ne sont pas plus hétéroclites.
Cependant, comme il n'y a rien de décousu ni dans la tête d'un
homme qui rêve, ni dans celle d'un fou, tout se tient aussi dans la
conversation; mais il serait quelquefois bien difficile de retrouver
les chaînons imperceptibles qui ont attiré tant d'idées disparates. Un
homme jette un mot qu'il détache de ce qui a précédé et suivi dans sa
tête; un autre en fait autant, et puis attrape qui pourra. Une seule
qualité physique peut conduire l'esprit qui s'en occupe à une infinité
de choses diverses. Prenons une couleur, le jaune, par exemple: l'or
est jaune, la soie est jaune, le souci est jaune, la bile est jaune, la
paille est jaune; à combien d'autres fils ce fil ne répond-il pas? La
folie, le rêve, le décousu de la conversation consistent à passer d'un
objet à un autre par l'entremise d'une qualité commune.
Le fou ne s'aperçoit pas qu'il en change. Il tient un brin de paille
jaune et luisante à la main, et il crie qu'il a saisi un rayon du
soleil. Combien d'hommes qui ressemblent à ce fou sans s'en douter! et
moi-même, peut-être dans ce moment.
Le mot de <i>viol</i> lia le forfait de Tarquin avec celui de Lovelace.
Lovelace est le héros du roman de <i>Clarisse</i>, et nous voilà sautés de
l'histoire romaine à un roman anglais. On disputa beaucoup de Clarisse.
Ceux qui méprisaient cet ouvrage le méprisaient souverainement; ceux
qui l'estimaient, aussi outrés dans leur estime que les premiers dans
leur mépris, le regardaient comme un des tours de force de l'esprit
humain. Je l'ai: je suis bien fâché que vous ne l'ayez pas enfermé
dans votre malle. Je ne serai content ni de vous ni de moi que je ne
vous aie amenée à goûter la vérité de <i>Paméla</i>, de <i>Tom-Jones</i>, de
<i>Clarisse</i>, et de <i>Grandisson.</i>
Il s'est dit et fait ici tant de choses sages et folles, que je ne
finirais pas si je ne rompais le fil pour aller tout de suite à deux
petites aventures burlesques dont je ne saurais vous faire grâce,
quoique je sache très-bien qu'elles sont puériles et d'une couleur qui
ne revient guère à la situation d'esprit où vous êtes.
Nous sommes tous logés au premier, le long d'un même corridor; les
uns sur la cour d'entrée et les fossés, les autres sur le jardin et
la campagne. Oh! chère amie, combien je suis bavard! «Ne pourrai-je
jamais», comme disait Mme de Sévigné, qui était aussi bavarde et aussi
gloutone, quoi! «ne plus manger et me taire!»
Le soir nous étions tous retirés. On avait beaucoup parlé de
l'incendie de M. de Bacqueville[76] et voilà Mme d'Aine qui se
ressouvient, dans son lit, qu'elle a laissé une énorme souche embrasée
sous la cheminée du salon; peut-être qu'on n'aura pas mis le garde-feu,
et puis la souche roulera sur le parquet comme il est déjà arrivé une
fois. La peur la prend; et, comme elle ne commande rien de ce qu'elle
peut faire, elle se lève, met ses pieds nus dans ses pantoufles, et
sort de sa chambre en corset de nuit et en chemise, une petite lampe
de nuit à la main. Elle descendait l'escalier, lorsque M. Le Roy,
qui veille d'habitude, et qui s'était amusé à lire dans le salon,
remontait; ils s'aperçoivent. Mme d'Aine se sauve, M. Le Roy la
poursuit, l'atteint, et le voilà qui la saisit par le milieu du corps,
et qui la baise; et elle crie: À moi! à moi! à mon secours! Les baisers
de son ravisseur l'empêchaient de parler distinctement. Cependant on
entendait à peu près: À moi, mes gendres! s'il me fait un enfant, tant
pis pour vous. Les portes s'ouvrent; on passe sur le corridor, et l'on
n'y trouve que Mme d'Aine fort en désordre, cherchant sa cornette et
ses pantoufles dans les ténèbres; car sa lampe s'était éteinte et
renversée, et notre ami s'était renfermé chez lui.
Je les ai laissés dans le corridor, où ils faisaient encore, à deux
heures du matin, des ris semblables à ceux des dieux d'Homère, qui ne
finissaient point, et qui en avaient quelquefois moins de raison; car
vous conviendrez qu'il est plus plaisant de voir une femme grasse,
blanche et potelée, presque nue, entre les bras d'un jeune homme
insolent et lascif qu'un vilain boiteux, maladroit, versant à boire
à son père et à sa mère après une querelle de ménage assez maussade.
C'est la fin du premier livre de l'<i>Iliade.</i>
Cette aventure a fait la plaisanterie du jour. Les uns prétendent que
Mme d'Aine a appelé trop tôt, d'autre qu'elle n'a appelé qu'après
s'être bien assurée qu'il n'y avait rien à craindre, et qu'elle eût
tout autant aimé se taire pour son plaisir que de crier pour son
honneur; et que sais-je quoi encore?
L'autre historiette est une impertinence du premier ordre. Imaginez
que nous sommes quatorze ou quinze à table. Sur la fin du repas,
<i>mon fils</i> était assis à la gauche de Mme de C... Il est ordinairement
familier avec elle. Il lui prend la main, il veut voir le bras, il
relève les manchettes. On le laisse faire, exprès ou de distraction. Il
voit sur une peau assez blanche de grands poils noirs; il se met à lui
plumer le bras; elle veut retirer sa main, il tient ferme; rabattre sa
manchette, il la relève et plume. Elle crie: «Monsieur, voulez-vous
finir?» Il lui répond: «Non, madame; à quoi diable cela sert-il là?»
et plume toujours. Elle se fâche: «<i>Vous êtes un insolent.</i>» Il la
laisse se fâcher, et n'en plume pas moins. Mme d'Aine étouffent moitié
de rire, moitié de colère, se tenant les côtes, et cherchant un ton
sérieux, lui disait: «Monsieur, y pensez-vous?» Et puis elle riait.
«Qui est-ce qui a jamais épluché une femme à table?» Et puis elle
riait. «Où est l'éducation qu'on vous a donnée?» Et tous les autres
d'éclater: pour moi, les larmes m'en tombaient des yeux, et j'ai cru
que j'en mourrais.
Cependant, un moment après, sa mère a fait signe à son fils, et il est
allé se jeter aux pieds de la dame et lui demander pardon. Elle prétend
qu'il lui a fait mal, mais cela n'est pas vrai; c'est la mauvaise
plaisanterie et nos ris inhumains qui lui ont fait mal.
Le Baron est malade. C'est la dyssenterie et de la fièvre. Je viens
de descendre dans le salon, où lui, le père Hoop, Mme d'Aine et Mme
d'Holbach prenaient du thé. J'en pris avec eux. Voilà le Baron, à qui
la colique n'a pas ôté son ton original: «Maman, connaissez-vous
le grand Lama?--Je ne connais ni le grand ni le petit.--C'est un
prêtre du Thibet.--Du Thibet ou d'ailleurs, si c'est un bon prêtre,
je le respecte.--Un jour de l'année qu'il a bien dîné, il passe dans
sa garde-robe.--Grand bien lui fesse.--Et là....--Voici quelque
cochonnerie.--Qu'appelez-vous une cochonnerie, s'il vous plaît? Un
besoin, ce me semble, assez simple, assez naturel et assez général,
et que malgré votre spiritualisme, vous satisfaites comme votre
meunière.--Mais puisque cochonnerie il y a, quand le grand Lama a
fait sa cochonnerie--On la prend comme une chose sacrée, on la met
en poudre, et on l'envoie par petits paquets à tous les princes
souverains, qui la prennent en thé les jours de dévotion.--Quelle
folie!--Folie ou non, c'est un fait. Mais vous croyez donc que si
l'on vous faisait présent d'une crotte de Jésus-Christ, vous n'en
seriez pas bien fière; et vous croyez que si l'on faisait présent à un
janséniste d'une crotte du bienheureux diacre[77], il ne la ferait pas
enchâsser dans l'or, et qu'elle tarderait beaucoup à opérer un miracle?»
Ne lisez pas cela à Mme Le Gendre, elle n'aime pas ce ton-là. Mais à
vous, je vous dirai que le fait du grand Lama est certain, et malgré sa
mauvaise odeur, vous y reconnaîtrez une des plus fortes preuves de ce
que les prêtres peuvent sur les esprits.
Voici pour M me Le Gendre. Damilaville m'a envoyé l'Histoire du czar,
et je l'ai lu[78].
Elle est divisée en trois parties: une préface sur la manière d'écrire
l'histoire en général, une description de la Russie, et de l'histoire
du czar, depuis sa naissance jusqu'à la défaite de Charles XII à la
journée de Pultawa.
La préface est légère. C'est le ton de la facilité. Ce morceau
figurerait assez bien parmi les Mélanges de littérature de l'auteur.
On y avance sur la fin qu'il ne faut point écrire la vie domestique
des grands hommes. Cet étrange paradoxe est appuyé de raisons que
l'honnêteté rend spécieuses; mais c'est une fausseté, ou mon ami
Plutarque est un sot.
Il y a dans ce premier morceau un mot qui me plaît, c'est que s'il n'y
avait eu qu'une bataille donnée, on saurait les noms de tous ceux qui
y ont assisté, et que leur généalogie passerait à la postérité la plus
reculée.
Qu'est-ce qui montre mieux que l'évidence de cette pensée combien c'est
une étrange chose que des hommes attroupés qui se rendent dans un même
lieu pour s'entr'égorger?
Si les animaux, dont nous sommes un fléau, réfléchissaient sur l'homme,
comme l'homme réfléchit sur eux, ne regarderaient-ils pas cet événement
comme une attention particulière de la Providence? et ne diraient-ils
pas entre eux: Sans cette fureur que la nature inspire à l'homme, et
qu'elle le presse de satisfaire par intervalle, sans cette soif qu'il
a de son semblable, cette race maudite couvrirait toute la surface de
la terre, et ce serait fait de nous? Si les cerfs pensaient, le
grand événement pour les cerfs de la forêt de Fontainebleau que la mort
de Louis XV! qu'en diraient-ils?
Et les poissons de nos fossés à qui nous nous amusons à jeter du pain
après le dîner, que pensent-ils de cette manne qui leur tombe du ciel
en automne? N'y a-t-il pas là quelque Moïse écaillé qui se fait honneur
de notre bienfaisance?
Quoiqu'il en soit, il me prend envie de vous réconcilier un peu avec
les guerres, les pestes et les autres fléaux de l'espèce humaine.
Savez-vous que si tous les empires étaient aussi bien gouvernés que la
Chine, le pays le plus fécond de la terre, il y aurait trois fois plus
d'hommes qu'ils n'en pourraient nourrir? Il faut que tout ce qui est
soit, bien ou mal.
La description de la Russie est commune; on y étale par-ci par-là des
prétentions à la connaissance de l'histoire naturelle.
Quant à l'Histoire du czar, on la lit avec plaisir; mais si l'on se
demandait à la fin: Quel grand tableau ai-je vu? Quelle réflexion
profonde me reste-t-il? on ne saurait que se répondre.
L'écrivain de la France ne s'est peut-être pas élevé au niveau du
législateur de la Russie. Cependant, si toutes les gazettes étaient
faites comme cela, je n'en voudrais perdre aucune.
Il y a un très-beau chapitre des cruautés de la princesse Sophie. On
ne voit pas sans émotion le jeune Pierre âgé de douze à treize ans,
tenant une vierge entre ses mains, conduit par ses sœurs en pleurs à
une multitude de soldats féroces qui le demandent à grands cris pour
l'égorger, et qui viennent de couper la tête, les pieds et les mains à
son frère. Cela me rappelle certains morceaux de Tacite, tels que la
consternation de Rome lorsque l'on y apprit la mort de Germanicus, et
la douleur du peuple lorsqu'on y apporta les cendres de ce prince.
Il y a dans la description du pays un endroit sur les mœurs des
Samoïèdes qui est très-bien. Mais pourquoi cette pente à déprimer les
ouvrages estimés? On y prend à tâche en deux endroits de déprimer
l'<i>Histoire naturelle</i> de M. de Buffon. On y relève des minuties de
géographie, et la critique est assaisonnée d'éloges ironiques.
Damilaville a trouvé tout fort beau; je lui en ai lavé la tête; mais
j'ai tempéré l'amertume de ma leçon, en lui disant avec la même
sincérité que je le dirais à vous et à sœur Uranie: Ne soyez point
mortifiées que je vous apprenne quelque chose en littérature et en
philosophie. Ne seriez-vous pas assez fières toute votre vie d'être mes
maîtresses en morale, et surtout en morale pratique? Vous connaissez
le bien, vous sentez juste, vous avez le cœur sensible et l'esprit
délicat; c'est vous qui êtes des hommes, et c'est moi qui suis la
cigale qui fait du bruit dans la campagne.
Mais enfin quand nous reverrons-nous? sera-ce à la Toussaint ou à la
Saint-Martin que les affaires me ramèneront celle que j'aime, et que
les mauvais temps lui rendront son philosophe? Le philosophe doit se
montrer avec le mauvais temps; c'est sa saison.
Je me sentais disposé à vous dire des choses douces; car c'est pour
vous aimer qu'il faut que je commence et que je finisse.
Si les endroits de mes lettres où je vous entretiens de mes sentiments
sont ceux qu'Uranie aime le mieux à lire, ce sont aussi ceux qui ne
m'ont rien coûté, et qui me plaisent le plus à écrire.
Mais voilà la messe qui sonne; le petit Croque-Dieu[79] est arrivé. Je
l'entends rire, pour me servir de la comparaison de M. Le Roy, comme un
cerf au mois d'octobre; il prétend qu'on s'y tromperait dans la forêt.
Moitié de ces femmes iront entendre la messe dans le billard, moitié
dans ma chambre, d'où l'on voit la porte de la chapelle qui est l'autre
côté de la cour: elles prétendent que l'efficacité d'une messe s'étend
au moins à cinquante pas à la ronde. Pour nous, nous n'avons point
d'opinions là-dessus.
J'ai dit un mot à Grimm de votre affaire avec Vissen; il m'a répondu
que tous ces gens-là étaient des fripons, que Vissen passait pour avoir
plus de cinquante mille livres de rente, qu'il fallait tenir ferme;
qu'il était pusillanime, qu'il n'aurait jamais le courage de faire
une grande vilenie, et que, sans avoir peut-être beaucoup d'honneur,
il serait assez attaché à la considération publique pour craindre un
esclandre: d'où je conclus qu'il faudrait faire entendre adroitement
à l'oncle combien son mémoire est inique et contraire à la toi,
le jugement qu'on porterait dans le monde de lui et de son neveu, si
une pièce pareille devenait publique. Il faut la conserver, et ne pas
répondre qu'elle ne soit rentrée dans vos mains.
Je répondrai par le premier courrier à vos numéros 27 et 28.
Il y a longtemps que vous ne m'avez rien dit du <i>bobo.</i> Avez-vous
entendu parler des pilules de ciguë? On leur attribue des prodiges dans
toutes les maladies d'obstructions, loupes, glandes engorgées, tumeurs
cancéreuses.
Je m'arrondis comme une boule. Mme le Gendre, combien vous m'allez
détester! Mon ventre lutte avec effort contre les boutons de ma veste,
et s'indigne de ne pouvoir briser cet obstacle, surtout après dîner.
Adieu, ma tendre amie. Je suis tout à vous pour jamais; c'est surtout
dans les malheureuses circonstances que mon cœur me le dit.
Nous n'avons plus personne, tout le bruit de la maison s'est dissipé.
Nous allons nous rapprocher, le Baron, le père Hoop et moi. Ils s'en
sont allés, Dieu merci, tous les indifférents qui nous séparaient.
Je vais faire partir, avec celle-ci, celle que vous m'avez adressée
pour M. de Prisye.
Savez-vous, mon amie, que vous l'avez terminée par une phrase
équivoque, dont un fat tirerait grand avantage et qui serait bien
capable d'alarmer un jaloux? «Je verrais la bonne compagnie, ma sœur,
ses enfants, est-ce tout? Oh! non, je ne finirais pas si je voulais
tout dire.» Il paraît y avoir bien de la coquetterie là dedans, ou
même pis; mais je n'y entends rien, et M. de Prisye n'y mettra que ce
qu'il faut. Ce n'est pas un fat, et je ne suis pas jaloux.
Damilaville est un homme admirable; il me vient trois fois la semaine
un homme de sa part, qui m'apporte vos lettres, et qui prend les
miennes.
Adieu, adieu! Prévenez-moi de loin sur votre retour, afin qu'il n'y ait
pas une douzaine de mes lettres en l'air qui aillent vous chercher à
Isle, quand vous n'y serez plus.
Vous m'êtes plus chère que jamais; l'absence n'y fait rien: si, elle y
fait: elle impatiente.
Je viens de relire cette lettre. J'avais presque envie de la
brûler; j'ai craint que la lecture que vous en ferez ne vous fatiguât.
Pour peu qu'elle vous applique, laissez-la. Vous y reviendrez, elle
n'est obscure que par l'impossibilité de ne rien omettre de ce qui
s'est dit.
Et puis ces matières ne vous sont pas aussi familières qu'à nous. Je
brûle de vous revoir.