XLVII

Du Grandval, le 20 octobre 1760[74].

Voici, ma bonne amie, la suite de nos journées. Je vous en aurais

peut-être fait un récit amusant; mais le moyen de plaisanter et de

rire, lorsque nos âmes sont dans la tristesse. Je parle de votre

mère, de votre sœur et de vous. Qu'il est heureusement né cet ami!

que j'envie son caractère! L'espérance reste toujours au fond de sa

boîte; au contraire, le hasard vient-il à entr'ouvrir le couvercle de

la mienne, c'est la première chose qui s'en va. Ce n'est pas que je

n'aperçoive aussi les fils auxquels je pourrais m'accrocher; mais je

les vois si faibles et si déliés que je n'oserais m'y fier. J'aime

presque autant m'abandonner au torrent que de saisir la feuille d'un

saule.

Nous avons ici beaucoup de monde; M. Le Roy, comme je vous l'ai dit,

l'ami Grimm et l'abbé Galiani, M. et Mme R... J'aime la physionomie de

M. R.... S'il avait seulement la moitié de l'esprit qu'elle promet!

C'est un mélange de finesse et de volupté. Le matin, lorsque ses longs

cheveux bruns tombent en boucles négligées sur ses épaules, on le

prendrait pour l'Hymen, mais comme il est le lendemain d'une noce,

blême et un peu fatigué. Mme R... était vêtue d'un rouge foncé qui lui

sied mal, et notre ami lui disait: «Comment, chère sœur, vous voilà

belle comme un œuf de Pâques!» D'Alinville et Mme Geoffrin presque

point ennuyés, chose rare. Mme de Charmoi toujours avec ses beaux yeux

et sa mine intéressante. Mon fils d'Aine[75], M. et Mme Schistre,

M. Schistre avec sa mandore et son tympanon, et puis deux ou trois

inconnus brochant sur le tout.

Je tiens à mon aise partout, mais plus encore à la campagne

qu'ailleurs. J'occupe un appartement de femme; c'est le plus agréable

de la maison; au milieu de ce monde il m'est resté, et j'en aime encore

un peu plus notre hôtesse.

Plus la compagnie est nombreuse, plus on est libre. Tout à moi, je n'ai

jamais eu tant de temps pour lire, pour me promener, pour être à vous,

pour vous aimer et pour vous l'écrire.

Notre dîner a été très-gai M. Le Roy racontait qu'une fois il avait été

malheureux en amour. «Rien qu'une fois?--Pas davantage.....» Alors

il dormait ses quinze heures et il engraissait à vue d'œil «Mais un

amant malheureux doit être défait.--Ou le paraître, et il n'y avait pas

moyen. C'est ce qui me désespérait.» Il reposait en raison de la peine

qu'il avait endurée; et quand il avait reposé, il pouvait souffrir

derechef en raison du repos qu'il avait pris. «Sans cela vous

n'y auriez pas suffi.--Il est vrai; mais du soir au matin j'étais tout

frais pour la peine--Mais si malheureux, vous dormez vos quinze heures;

heureux, combien dormez-vous?--Presque point.--Le bonheur vous fatigue

peu.--On ne peut moins, et puis je répare vite.»

Vous comprenez tout ce que cela doit devenir à table, au dessert, entre

douze ou quinze personnes, avec du vin de Champagne, de la gaieté, de

l'esprit, et toute la liberté des champs.

Mme Geoffrin fut fort bien; je fis un piquet avec elle, d'Alinville

et le Baron. Je remarque toujours le goût noble et simple dont cette

femme s'habille. C'était, ce jour-là, une étoffe simple, d'une couleur

austère, des manches larges, le linge le plus uni et le plus fin, et

puis la netteté la plus recherchée de tout côté. Elle me demanda de la

mère et de l'enfant. Je répondis de l'enfant que je craignais qu'elle

n'eût une vie agitée et malheureuse; car elle était ennuyée du repos.

«Tant mieux, me dit-elle, elle se remuera pour les paresseux»; et

elle en prit occasion de faire l'éloge de Mme d'Aine, que son attention

continuelle pour nous autres fainéants tenait un pied levé et l'autre

en l'air.

Ah! mon amie, où étiez-vous? Que faisiez-vous à Isle, où vous étiez,

lorsque je vous désirais ici? Partout où je rencontre le plaisir, je

vous y souhaite. Voilà M. Schistre qui prend sa mandore. Le voilà qui

joue quelque musique. Quelle exécution! Tout ce que ses doigts font

dire à des cordes est incroyable; et comme Mme d'Holbach et moi nous

n'en perdions pas un mot!--Le joli courroux!--Que cette plainte est

douce!--Il se dépite; il prend son parti.--Je le crois.--Les voilà qui

se raccommodent.--Il est vrai--Le moyen de tenir contre un homme qui

sait s'excuser ainsi!--Il est sûr que nous entendions tout cela.

M. Schistre quitta sa mandore, et la vivacité de notre plaisir devint

le sujet de la conversation. Nous les laissâmes dire tout ce qu'ils

voulurent, et nous préférâmes jouir en silence du reste de notre

émotion. Le moment de palpitation qui suit un grand plaisir est encore

un moment fort doux: car le cœur palpite avant et après le plaisir.

Mme Geoffrin ne découche point; sur les six heures du soir, elle

nous embrassa, et remonta dans sa voiture avec l'ami d'Alinville, et la

voilà partie.

Sur les sept heures, ils se sont mis à des tables de jeu, et MM. Le

Roy, Grimm, l'abbé Galiani et moi, nous avons causé. Oh! pour cette

fois, je vous apprendrai à connaître l'abbé, que peut-être vous n'avez

regardé jusqu'à présent que comme un agréable. Il est mieux que cela.

Il s'agissait entre Grimm et M. Le Roy du génie qui crée et de la

méthode qui ordonne. Grimm déteste la méthode; c'est, selon lui, la

pédanterie des lettres. Ceux qui ne savent qu'arranger feraient aussi

bien de rester en repos; ceux qui ne peuvent être instruits que par

des choses arrangées feraient tout aussi bien de rester ignorants.

«Mais c'est la méthode qui fait valoir.--Et qui gâte.--<i>Sans elle,

on ne profiterait de rien.</i>--Qu'en se fatiguant, et cela n'en serait

que mieux. Où est la nécessité que tant de gens sachent autre chose

que leur métier?» Ils dirent beaucoup de choses que je ne vous

rapporte pas, et ils en diraient encore, si l'abbé Galiani ne les eût

interrompus comme ceci:

«Mes amis, je me rappelle une fable, écoutez-la. Elle sera peut-être

un peu longue, mais elle ne vous ennuiera pas.

«Un jour, au fond d'une forêt, il s'éleva une contestation sur le

chant entre le rossignol et le coucou. Chacun prise son talent. «--Quel

oiseau, disait le coucou, a le chant aussi facile, aussi simple, aussi

naturel et aussi mesuré que moi?»

«--Quel oiseau, disait le rossignol, l'a plus doux, plus varié, plus

éclatant, plus léger, plus touchant que moi?»

«Le coucou: «Je dis peu de choses; mais elles ont du poids, de

l'ordre, et on les retient.»

«Le rossignol: «J'aime à parler; mais je suis toujours nouveau, et je

ne fatigue jamais. J'enchante les forêts; le coucou les attriste. Il

est tellement attaché à la leçon de sa mère, qu'il n'oserait hasarder

un ton qu'il n'a point pris d'elle. Moi, je ne reconnais point de

maître. Je me joue des règles. C'est surtout lorsque je les enfreins

qu'on m'admire. Quelle comparaison de sa fastidieuse méthode avec mes

heureux écarts!»

«Le coucou essaya plusieurs fois d'interrompre le rossignol Mais

les rossignols chantent toujours et n'écoutent point; c'est un

peu leur défaut. Le nôtre, entraîné par ses idées, les suivait avec

rapidité, sans se soucier des réponses de son rival.

«Cependant, après quelques dits et contredits, ils convinrent de s'en

rapporter au jugement d'un tiers animal.

«Mais où trouver ce tiers également instruit et impartial qui les

jugera? Ce n'est pas sans peine qu'on trouve un bon juge. Ils vont en

cherchant un partout.

«Ils traversaient une prairie, lorsqu'ils y aperçurent un âne des

plus graves et des plus solennels. Depuis la création de l'espèce,

aucun n'avait porté d'aussi longues oreilles. «Ah! dit le coucou en

les voyant, nous sommes trop heureux; notre querelle est une affaire

d'oreilles; voilà notre juge; Dieu le fit pour nous tout exprès.»

«L'âne broutait. Il n'imaginait guère qu'un jour il jugerait de

musique. Mais la Providence s'amuse à beaucoup d'autres choses. Nos

deux oiseaux s'abattent devant lui, le complimentent sur sa gravité

et sur son jugement, lui exposent le sujet de leur dispute, et le

supplient très-humblement de les entendre et de décider.

«Mais l'âne, détournant à peine sa lourde tête et n'en perdant pas un

coup de dent, leur fait signe de ses oreilles qu'il a faim, et qu'il

ne tient pas aujourd'hui son lit de justice. Les oiseaux insistent;

l'âne continue à brouter. En broutant son appétit s'apaise. Il y

avait quelques arbres plantés sur la lisière du pré. «Eh bien! leur

dit-il, allez là: je m'y rendrai; vous chanterez, je digérerai, je vous

écouterai, et puis je vous en dirai mon avis.»

«Les oiseaux vont à tire-d'aile et se perchent; l'âne les suit de

l'air et du pas d'un président à mortier qui traverse les salles du

palais: il arrive, il s'étend à terre et dit: «Commencez, la cour vous

écoute.» C'est lui qui était toute la cour.

«Le coucou dit: «Monseigneur, il n'y a pas un mot à perdre de mes

raisons; saisissez bien le caractère de mon chant, et surtout daignez

en observer l'artifice et la méthode.» Puis, se rengorgeant et

battant à chaque fois des ailes, il chanta: coucou, coucou, coucoucou,

coucoucou, coucou, coucoucou.» Et après avoir combiné cela de toutes

les manières possibles, il se tut.

«Le rossignol, sans préambule, déploie sa voix, s'élance dans

les modulations les plus hardies, suit les chants les plus neufs

et les plus recherchés; ce sont des cadences ou des tenues à perte

d'haleine; tantôt on entendait les sons descendre et murmurer au fond

de sa gorge comme l'onde du ruisseau qui se perd sourdement entre des

cailloux, tantôt on les entendait s'élever, se renfler peu à peu,

remplir l'étendue des airs et y demeurer comme suspendus. Il était

successivement doux, léger, brillant, pathétique, et quelque caractère

qu'il prît, il peignait; mais son chant n'était pas fait pour tout le

monde.

«Emporté par son enthousiasme, il chanterait encore; mais l'âne, qui

avait déjà bâillé plusieurs fois, l'arrêta et lui dit: «Je me doute

que tout ce que vous avez chanté là est fort beau, mais je n'y entends

rien; cela me paraît bizarre, brouillé, décousu. Vous êtes peut-être

plus savant que votre rival, mais il est plus méthodique que vous, et

je suis, moi, pour la méthode.»

Et l'abbé, s'adressant à M. Le Roy, et montrant Grimm du doigt: «

Voilà, dit-il, le rossignol, et vous êtes le coucou, et moi je suis

l'âne qui vous donne gain de cause. Bonsoir.»

Les contes de l'abbé sont bons, mais il les joue supérieurement. On n'y

tient pas. Vous auriez trop ri de lui voir tendre son cou en l'air, et

faire la petite voix pour le rossignol, se rengorger et prendre le ton

rauque pour le coucou; redresser ses oreilles, et imiter la gravité

bête et lourde de l'âne; et tout cela naturellement et sans y tâcher.

C'est qu'il est pantomime depuis la tête jusqu'aux pieds.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 61 / 189 题