Au Grandval, le 15 octobre 1760.
Des pluies continuelles nous tiennent renfermés. Mme d'Holbach s'use la
vue à broder; Mme d'Aine digère étalée sur des oreillers; le père Hoop,
les yeux à moitié fermés, la tête fichée sur ses deux épaules, et les
mains collées sur ses deux genoux, rêve, je crois, à la fin du monde.
Le Baron lit, enveloppé dans une robe de chambre et renforcé dans un
bonnet de nuit; moi, je me promène en long et en large, machinalement.
Je vais à la fenêtre voir le temps qu'il fait, et je crois que le
ciel fond en eau, et je me désespère.... Est-il possible que j'aie
déjà vécu près de quinze jours sans avoir entendu parler de vous? Ne
m'avez-vous point écrit? ou Damilaville a-t-il oublié nos arrangements?
ou ce subalterne qui devait recevoir vos lettres à Charenton, me les
apporter ici, et prendre les miennes, serait-il arrêté par les mauvais
temps? C'est cela. Quand il s'agit d'accuser les dieux ou les hommes,
c'est aux dieux que je donne la préférence. Il y a près de deux lieues
d'ici à Charenton; les chemins sont impraticables; et le ciel est
si incertain qu'on ne peut s'éloigner pour une heure, sans risquer
d'être noyé. Cependant je suis très-maussade; c'est Mme d'Aine qui me
le dit à l'oreille. Les sujets de conversation qui m'intéresseraient
le plus, si j'avais l'âme satisfaite, ne me touchent presque pas. Le
Baron a beau dire: «Allons donc, philosophe, réveillez-vous», je
dors. Il ajoute inutilement: «Croyez-moi; amusez-vous ici, et soyez
sûr qu'on s'amuse bien ailleurs sans vous.» Je n'en crois rien. Comme
il n'y a rien à tirer de moi, le voilà qui s'adresse au père Hoop. «
Eh bien, vieille momie, que ruminez-vous là?--Je rumine une idée bien
creuse.--Et cette idée, c'est?--C'est qu'il y a eu un moment où il n'a
tenu à rien que l'Europe ne vît un jour le souverain pontificat et la
royauté réunis dans la même personne et ne soit retombée à la longue
sous le gouvernement sacerdotal--Quand, et comment cela?--Ce
fut lorsqu'on délibéra si l'on permettrait ou non aux prêtres de se
marier. Les Pères du Concile de Trente, attachés à de misérables
petites vues de discipline ecclésiastique, étaient bien loin de sentir
toute l'importance de cette affaire.--Ma foi, je ne la sens pas plus
qu'eux.--Écoutez-moi. Si l'on eût permis aux prêtres de se marier,
n'est-il pas certain que le souverain marié eût pu se faire ordonner
prêtre? Et croyez-vous que, fatigué des embarras continuels que les
chefs du clergé donnent partout aux souverains, aucun d'entre eux ne
se fût avisé de les terminer en réunissant en sa personne la puissance
ecclésiastique à la puissance civile? et si cet exemple eût été donné
une fois, croyez-vous qu'il n'eût pas été suivi?--C'est-à-dire, père
Hoop, que le roi aurait dit la messe et fait le prône?--Oui, madame,
tout comme un autre. Le souverain ordonné eût fait ordonner son fils;
les princes du sang se seraient fait ordonner eux et leurs enfants.
Vous verriez aujourd'hui tous les grands engagés dans les ordres; la
nation divisée en deux classes: l'une noble et l'autre sacerdotale, qui
aurait rempli les fonctions importantes de la société, et qui aurait
attiré vers elle le respect que l'on doit à la dignité, à la naissance
et aux talents; l'autre imbécile, stupide, esclave, avilie, qui aurait
été condamnée aux travaux mécaniques et que la double autorité des
lois et de la superstition aurait tenue sans cesse courbée sous le
joug. Bientôt la science se serait retirée dans le sein des familles
nobles et sacerdotales; pontifes et juges de la nation, les grands
auraient encore été ses médecins, ses astronomes, ses théologiens,
ses jurisconsultes, ses historiens, ses poètes, ses géomètres, ses
chimistes, ses naturalistes, ses musiciens. Jaloux de la lumière qu'ils
n'auraient pas manqué d'envier à la multitude, ils n'auraient trouvé de
moyen plus sûr de la réserver à leurs enfants que par la langue secrète
et l'écriture sacrée; l'hiéroglyphe aurait reparu avec le silence et
le mystère des collèges anciens; l'imbécillité nationale s'accroissant
avec le temps, l'hiéroglyphe, qui n'eût été dans le commencement qu'un
symbole, serait devenu une idole pour le peuple, qui serait descendu
peu à peu dans les absurdités de la superstition égyptienne, et Dieu
sait quand il en serait sorti. Il y a des révolutions qui ont eu
des causes moins importantes et des suites plus étranges. Quoi
qu'il en soit, le magianisme des Perses n'a peut-être pas eu d'autre
commencement.--Et si tout cela avait eu lieu, ma fille, tu coucherais
avec un prêtre et tu ferais des petits clercs.»
Combien de choses, pour et contre cette idée, n'aurais-je pas dites,
si j'avais été capable d'attention! Mais une inquiétude a saisi mon
esprit, et je ne saurais l'en délivrer.... Arrivez donc, lettres de
mon amie; venez me rendre à mes amis, à leur entretien et aux autres
amusements de la maison où je suis.
Ils conviennent tous deux que le gouvernement sacerdotal est le pire
de tous; et les raisons qu'ils en apportent me frappent. «Point de
commandement plus dur et plus absolu que celui qui s'exerce de la part
des dieux. La masse des préjugés et des superstitions s'accroissant au
gré de la cupidité du prêtre, elle devient énorme à la fin; c'est un
fardeau sous lequel la liberté et la raison sont également étouffées.
Plus celui qui commande met de disproportion et de distance entre lui
et celui qui lui obéit, moins le sang et la sueur de celui-ci lui
sont précieux, plus la servitude est cruelle. Partout où les prêtres
ont été souverains, il reste dans la vénération que les peuples leur
portent encore, quoiqu'ils n'aient plus que le titre de prêtres, des
vestiges qui ne montrent que trop à quel indigne excès elle était
portée lorsqu'ils marchaient le sceptre dans une main et l'encensoir
dans l'autre, et qu'ils allaient s'asseoir sur le trône et sur l'autel
à côté du dieu. Dans plusieurs contrées de l'Asie, des espèces de
cénobites sortent encore aujourd'hui de leur retraite et se montrent
dans les villes; ils sont tout nus; ils se promènent dans les rues en
sonnant une clochette; et les femmes de tout état accourent en foule
autour d'eux, se prosternent à leurs pieds, et leur baisent dévotement
cette partie du corps que l'honnêteté ne permet pas de nommer.--Et vous
croyez, père Hoop, que, si j'étais dans ce pays-là, j'irais aussi!--Si
vous iriez, madame! par Dieu! je le crois: la reine y va bien.» Et
puis voilà notre Écossais et Mme d'Aine qui s'arrachent les yeux et
qui se disent les choses les plus folles. «Un vilain marsouin comme
cela, plus vieux, plus laid, plus ridé, plus crasseux! Et qui sait où
cela s'est fourré?--La piété ne fait pas ces réflexions-là.--Oh! je
les ferais, moi, s'il fallait en passer par là; je vous promets que
je l'aurais fait échauder préalablement par ma femme de chambre
comme un cochon de lait.--Madame! un prêtre, échaudé comme un cochon
de lait!--Oui, oui--Mais, sans aller si loin, a ajouté le père Hoop,
interrogez un petit sous-vicaire de Saint-Roch, qui prétend sept fois
la semaine attirer le Dieu du ciel sur la terre, s'en nourrir et le
donner à manger à Pâques à dix mille personnes, et demandez-lui ce
qu'il pense de son sublime ministère, en comparaison de la fonction du
magistrat, et de la dignité de prince et de souverain. Son tribunal
n'est pas magnifique; c'est une boîte chétive adossée contre le pilier
froid d'une église; mais quand il y est renfermé, il se regarde
comme le représentant de celui qui doit juger un jour les vivants
et les morts; c'est à lui qu'il a été donné de délier ou de lier,
d'absoudre ou de retenir; le ciel ratifie l'arrêt qu'il a prononcé,
et les portes en sont ouvertes ou fermées à son gré. Lorsqu'il voit
à ses pieds le monarque humilié confesser ses fautes, implorer sa
médiation, accepter l'expiation qu'il lui plaît de prescrire, quelle
idée trop haute peut-il concevoir de lui-même? Et si à l'orgueil de
tant de prérogatives extraordinaires il joignait celui d'imposer des
lois, de commander à des années, et de gouverner; simples mortels, que
serions-nous devant lui? Voyez les Jésuites, souverains et pontifes
au Paraguay, comme ils en usent avec leurs sujets! Ces misérables
travaillent sans relâche et ne possèdent rien. Ont-ils commis la
plus petite faute? le Père les appelle: il leur fait signe; ils se
déculottent, s'étendent à terre, reçoivent cent coups d'étrivières, se
relèvent, remettent leurs culottes, remercient le bon Père, le saluent
très-humblement, baisent le bout de sa manche, et s'en vont contents et
gais, s'ils le peuvent.»
Mais voilà un orage terrible, mêlé de pluie, de grêle et de neige; et,
au milieu de cet orage, une colonie qui nous vient de Sussy. Ils sont
au nombre de dix à douze, tant bêtes que gens. Le premier moment a été
fort tumultueux; mais, après les caresses qu'il est d'usage que les
femmes et les chiens se fassent quand ils se revoient, on s'est rassis,
on a causé de mille choses indifférentes. À propos d'emplettes et de
meubles, le Baron a dit qu'il voyait la corruption de nos mœurs et le
goût diminuant de la nation jusque dans cette multitude de meubles à
secret de toute espèce. J'ai dit, moi, que je n'y voyais qu'une
chose: c'est que l'on s'aimait autant que jadis, et qu'on se l'écrivait
un peu davantage.... Une demoiselle d'Ette[71], belle autrefois
comme un ange, et à qui il ne reste plus que l'esprit d'un démon, a
répondu que pour s'aimer bien on était trop distrait. J'ai répliqué
qu'autrefois on buvait plus qu'on ne fait, on ne jouait guère moins,
on chassait, on montait à cheval, on tirait des armes; on s'exerçait à
la paume, on vivait en famille, on avait des coteries, on fréquentait
le cabaret, on n'admettait point les jeunes gens en bonne compagnie;
les filles étaient presque séquestrées; à peine apercevait-on les
mères; les hommes étaient d'un côté, les femmes de l'autre; à présent
on vit pêle-mêle, on admet en cercle un jeune homme de dix-huit ans;
on joue d'ennui, on vit séparés; les petits ont des lits jumeaux,
les grands des appartements différents; la vie est partagée en deux
occupations, la galanterie et les affaires. On est dans son cabinet
ou dans sa petite maison avec ses clients ou chez une maîtresse. Or,
imaginez qu'une nation fût tout à coup saisie d'un goût général pour la
musique: il est sûr qu'on n'y aurait jamais tant fait de mauvais airs,
tant chanté faux, tant mal joué des instruments; mais en revanche tous
ceux qui auraient eu du talent, soit pour la composition, soit pour
l'exécution, ayant été à portée de le montrer, jamais on n'aurait si
bien joué des instruments, jamais si bien chanté, jamais fait autant
et de si beaux airs. À l'application, l'esprit de la galanterie étant
général, s'il y a aujourd'hui plus de fourberie, plus de fausseté, plus
de dissolution que jamais, il y a aussi plus de sincérité, plus de
droiture, plus de véritable attachement, plus de sentiments, plus de
délicatesse, plus de passion durable qu'aux temps précédents. Ceux qui
sont nés pour bien aimer et pour être bien aimés aiment bien et sont
bien aimés. C'est ainsi qu'il en sera de toute autre chose: plus il y
aura de gens qui s'en mêleront, plus il y en aura qui la feront mal, et
plus qui la feront bien.
Lorsque le législateur publie une toi, qu'en arrive-t-il? Il donne
lieu à cinquante méchants de l'enfreindre, et à dix honnêtes gens de
l'observer. Les dix honnêtes gens en sont un peu meilleur; et
l'espèce humaine en mérite un peu plus de blâme et d'éloge. Donner des
mœurs à un peuple, c'est augmenter son énergie pour le bien et pour le
mal; c'est l'encourager, s'il est permis de parler ainsi, aux grands
crimes et aux grandes vertus. Il ne se fait aucune action forte chez
un peuple faible. Un Sybarite est également incapable d'assassiner
son voisin et d'emporter sa maîtresse au travers de la flamme.
Qu'il y ait eu parmi nous un homme qui ait osé attenter à la vie de
son souverain[72]; qu'il ait été pris; qu'on l'ait condamné à être
déchiré avec des ongles de fer, arrosé d'un métal bouillant, trempé
dans le bitume enflammé, étendu sur un chevalet, démembré par des
chevaux; qu'on lui ait lu cette sentence terrible, et qu'après l'avoir
entendue, il ait dit froidement: <i>La journée sera rude</i>, à l'instant
j'imagine aussi qu'il respire à côté de moi une âme de la trempe de
celle de Régulus, un homme qui, si quelque grand intérêt, général ou
particulier, l'exigeait, entrerait sans pâlir dans le tonneau hérissé
de pointes. Quoi donc! le crime serait-il capable d'un enthousiasme que
la vertu ne pourrait concevoir! ou plutôt y a-t-il sous le ciel quelque
autre chose que la vertu qui puisse inspirer un enthousiasme durable
et vrai? Sous le nom de vertu, je comprends, comme vous imaginez
bien, la gloire, l'amour, le patriotisme, en un mot tous les motifs
des âmes grandes et généreuses. Au reste, les hommes destinés par la
nature aux tentatives hardies ne sont peut-être jetés les uns du côté
de l'honneur, les autres du côté de l'ignominie, que par des causes
bien indépendantes d'eux Qu'est-ce qui fait notre sort? Qui est-ce qui
connaît la destinée?...
Cette demoiselle d'Ette a été autrefois l'amie intime de Mme de....;
c'est à présent son ennemie déclarée. «Il me semble, ajouta-t-elle,
qu'il n'y a plus guère de passions fortes.--C'est que de tout temps
les hommes à passions fortes ont été rares.--Cependant il n'y a
qu'elles qui donnent de grands plaisirs.--Et de grandes peines.»
Quand on fait tant que d'aimer une femme, il en faut être éperdu, mon
amie, comme je le suis de vous... Mais j'attends toujours une de vos
lettres, et il n'en vient point. Mes fenêtres donnent sur le chemin;
je jette les yeux au loin, et si quelqu'un s'avance de ce côté,
je le prends tout de suite pour le commissionnaire de Damilaville.
Combien y serai-je encore trompé de fois?... Le mauvais temps a fort
allongé la visite de nos habitants de Sussy. On a dit <i>que celle qui
n'aurait pas été aimée d'un homme faible ignorerait les caresses de
l'amour.</i> Autre thèse: <i>Qu'il y avait plus de rapport qu'on ne croyait
entre la dévotion et la tendresse: que la dévotion, tout bien pesé,
consistait à se priver des choses qui ne nous plaisaient plus et
qui nous échappaient, et à expier par des sacrifices qui ne coûtent
rien la jouissance de celles qu'on aimait encore et qu'on se pouvait
procurer.</i> Il m'a semblé que cela avait été mieux dit que je ne vous
l'écris. Cependant les voilà partis, et nous revenus à notre première
conversation.
Il y a plusieurs contrées où les premières nuits d'une nouvelle mariée
appartiennent aux prêtres, à condition cependant que la nouvelle
mariée sera d'une famille illustre. Les Nambouris, c'est ainsi que
l'on appelle ce clergé, n'accordent pas cette faveur à tous les maris.
Là on croit ces hommes impeccables, tout ce qu'ils font est bien;
c'est-à-dire qu'ils disposent de tout comme il leur plaît, sans avoir à
répondre de leurs actions. Les Juifs, qui avaient vécu longtemps sous
la théocratie, n'étaient pas exempts de ce préjugé. Le prophète <i>Osée</i>
disait à une courtisane: <i>L'amie, couchez-vous là, et que je vous fasse
un enfant de fornication</i>, et personne n'était scandalisé ni du propos
ni de la chose. Le péché irrémissible, c'est de frapper un prêtre;
celui qui le tuerait, par accident serait condamné à mendier toute sa
vie, le crâne du prêtre à la main.
Ah! chère amie, où est cette sérénité d'âme que j'avais l'an passé?
Mme d'Holbach a la même finesse, Mme d'Aine la même gaieté; le Baron
est aussi aimable, l'Écossais aussi original, mais je n'ai plus le
pinceau avec lequel je vous les peignais... Le ciel continue de se
résoudre en eau, et moi de me désoler. Mes lettres sont arrêtées à
Charenton. Quand arriveront-elles ici? Quand aurez-vous celle-ci? En
attendant, vous souffrirez beaucoup! la même peine que moi! Cette idée
double la mienne. Vous vous plaindrez à votre sœur, et elle, qui ne
demande pas mieux que de me trouver des torts, m'en supposera, et ses
discours iront me chercher jusqu'au fond de votre cœur, et m'y blesser.
Ce sont des coups d'épingle qui, réitérés, font mourir... je
vous en avertis... Notre piquet est fait. Le Baron peut essuyer deux
quatre-vingt-dix de suite sans se fâcher. Nous avons soupé. Nos femmes
sont étendues sur un même canapé, et nous autres nous sommes rassemblés
autour du foyer. Encore un mot de nos Chinois. Ils ne savent ce que
c'est que la promenade. Celui qui sortirait de chez lui sans affaire et
qu'on verrait aller et venir sous des arbres passerait pour un fou. On
les accoutume dès leur plus tendre enfonce à durer des heures entières
dans la même attitude; dans un âge plus avancé, semblables à des
statues, ils restent un temps incroyable, le corps, la tête, les pieds,
les mains, les jambes, les bras, les sourcils, les paupières immobiles.
Ils doivent en contracter la facilité de méditer profondément. Il
est incroyable jusqu'où ils se possèdent. On a beau faire, on ne les
tire point de leur assiette tranquille. Fripons entre eux et avec
l'étranger, ils disent que ce sont leurs dupes qui sont des sots ou
des étourdis. «Une fois, dit le père Hoop, je fus un de ces sots,
de ces étourdis-là; c'est-à-dire que je fus trompé par un commerçant
chinois et fripon. J'allai lui représenter combien il m'avait lésé: «
<i>Cela est vrai</i>, me répondit-il, <i>vous l'êtes beaucoup, mais il faut
payer.</i>--Mais où est la bonne foi, la droiture?--<i>Je n'en sais rien,
mais il faut payer.</i> «Après avoir essayé les paroles douces, j'en vins
aux gros mots, je l'appelai coquin, maraud, fripon. <i>Tout ce qui vous
plaira, mais il faut paver.</i>» Je n'en pus jamais tirer autre chose,
et je payai. En recevant mon argent: «<i>Étranger</i>, me dit-il, <i>tu vois
bien que tu n'as pas gagné un sou à te mettre en colère. Eh! que ne
payais-tu tout de suite, sans te fâcher? cela eût été beaucoup mieux.</i>»
Mais ne vous ai-je pas écrit, ou parlé d'une bizarrerie de toute
cette nation? En regardant les meubles et les porcelaines peintes qui
nous viennent de ce pays, il n'est pas que l'extravagance des figures
ne vous ait frappée. Savez-vous d'où cela vient? C'est que, loin de
prendre la nature pour modèle, ils cherchent à s'en écarter le plus
qu'ils peuvent; ils disent pour leur raison qu'on la voit sans cesse,
et quelque talent qu'on ait, quelque peine qu'on se dorme, qu'on n'en
approche pas; d'où ils concluent que tout ouvrage exécuté dans ce genre
d'imitation doit dégoûter et faire pitié, au lieu qu'en s'abandonnant
au délire de l'imagination, les plantes, les animaux, les hommes, les
êtres qu'on crée, ne ressemblant à rien, ne peuvent être accusés
de défaut. Mais, dirais-je à un Chinois, je voudrais bien savoir quelle
perfection on y peut louer. On assure cependant qu'ils font d'après
nature des choses prodigieuses, quand on l'exige d'eux, et qu'ils
saisissent singulièrement la ressemblance. Pour moi, j'aurai toujours
peine à croire que la vérité de la couleur, la correction du dessin,
et l'intelligence des ombres et des lumières soient portées jusqu'à un
certain point chez un peuple qui méprise ces qualités; à moins que la
perfection du travail ne soit le résultat de l'abondance dont il jouit
et de la patience de son caractère.
Chère amie, je vais laisser là notre radotage philosophique, pour
vous entretenir de sujets plus familiers... Comme nous étions occupés
une de ces après-midi, le père Hoop, le Baron et moi, à faire une
partie de billard, on entend le bruit d'une voiture légère sur la
chaussée; la porte de la salle de billard s'ouvre subitement. C'est Mme
d'Holbach qui entre, et qui nous demande avec une joie qui rayonnait
autour de son visage comme une auréole: «Devinez la visite qui nous
vient?» Comme nous ne devinions personne qui nous aimât assez pour
venir s'enfermer avec nous par le temps qu'il faisait: «C'est M.
Le Roy[73]», nous dit-elle. Nous allâmes tous l'embrasser. Si vous
savez combien je l'aime, vous saurez aussi combien il m'a été doux
de le voir. Il y avait près de trois mois que j'en avais besoin. Il
avait passé tout ce temps à jouir d'une petite retraite qu'il s'est
faite dans la forêt. Cette retraite s'appelle les Loges. Malheur aux
paysannes innocentes et jeunes qui s'amuseront aux environs des Loges!
Paysannes innocentes et jeunes, fuyez les Loges! C'est là que le satyre
habita. Malheur à celle que le satyre aura rencontrée auprès de sa
demeure! C'est en vain qu'elle tendra ses mains au ciel, et qu'elle
appellera sa mère; le ciel ni sa mère ne l'entendront plus; ses cris
seront perdus dans la forêt; personne ne viendra qui la délivre du
satyre; et quand le satyre l'aura surprise une fois aux environs
de sa demeure, elle y retournera pour en être surprise encore. Si le
hasard conduit encore les pas du satyre vers elle, elle s'enfuira comme
auparavant, mais plus lentement, et peut-être retournera-t-elle la tête
en fuyant; et quand le satyre l'atteindra, elle ne l'égratignera plus;
elle dira qu'elle va crier, mais elle ne criera plus; elle n'appellera
plus sa mère. Mais le satyre ne la cherchera pas longtemps; car il
est plus inconstant encore que libertin. Le bélier qui paît l'herbe
qui croît autour de sa cabane n'est pas plus libertin; le vent qui
agite la feuille du lierre qui la tapisse est moins changeant. Celles
qu'il ne recherchera plus et qui se seront amusées inutilement autour
de sa cabane, et il y en aura beaucoup, s'en retourneront tristes
et chagrines en disant au dedans d'elles-mêmes: Ô méchant satyre! ô
satyre inconstant! si je l'avais su! Et leurs compagnes, qui verront
leur tristesse, leur en demanderont la cause; et elles ne la diront
pas: et les autres bergères innocentes et jeunes continueront de
s'amuser autour de la cabane du satyre; et lui de les surprendre, de
les surprendre encore une fois, de ne les surprendre plus; et elles
de se taire. Voilà, mon amie, ce qu'on appelle une idylle que je vous
fois, tandis que le satyre, l'oreille dressée, se réjouit à dire des
contes à nos femmes. À propos de beaux yeux, il leur dit qu'un jour
Saint-Évremond s'endormit entre deux femmes qui se disputaient sur ce
qu'il faut appeler de beaux yeux. La matière était importante; chacune
avait la prétention. On allégua beaucoup de choses fines et profondes;
on en allégua beaucoup de brillantes, et de réfléchies. Cependant
Saint-Évremond, qui goûtait au milieu de la dispute le sommeil le
plus doux, fût pris pour juge. Une des deux femmes, le tirant par le
bras, lui dit: «À votre avis, monsieur, quels sont les plus beaux?»
Saint-Évremond se frottant les yeux, leur dit: «Les plus beaux!...
Ce sont les petits et ridés.--Les yeux petits et ridés sont les plus
beaux! y pensez-vous?--Ah! ah! vous parlez d'yeux! Ma foi, j'ai cru
que deux femmes de cour s'entretenaient d'autre chose.» Et voilà
Mme d'Holbach qui baisse les yeux et qui joue l'inattention, et Mme
d'Aine qui se met à rire comme une folle, en disant: «C'est une bonne
connaissance à voir.--Mais pourquoi si bonne? Il est toujours trop tard
pour s'en servir.» Voilà encore un endroit qu'il ne faut pas
lire à notre sœur Uranie.
Mais puisque je suis en train de vous écrire toutes nos minuties, il
ne faut pas que j'oublie de vous raconter comme quoi Pouf, le fils de
Thisbé, qui avait fait concevoir de lui de si grandes espérances, a
jeté la division parmi nous. Thisbé est une élégante, Sibéli la vit
et l'aima. Sibéli a été élevé à la cour des rois. D'abord Thisbé fit
la coquette, Sibéli se piqua de constance, et au bout de trois heures
Thisbé couronna ses feux: trois heures de coquetterie pour des êtres
dont la passion ne dure que quelques jours, c'est beaucoup. Je dis
cela, parce que je serais fâché qu'on prît une idée défavorable des
mœurs de Thisbé. Thisbé mit au monde au temps prescrit deux jumeaux
charmants; <i>Pouf</i> en fut un. Plusieurs grandes dames demandèrent
Pouf; la dame D.... fut préférée, et voilà Pouf installé dans son
château, et maître de ses oreillers et de ses coussins dont il usait
peu discrètement, lorsqu'un ami de la dame regarda Pouf entre les
deux yeux, et prononça que malgré tout l'esprit du père et toute la
gentillesse de la mère, cet enfant ne serait jamais qu'un sot. Aussitôt
la dame D.... qui ne voit que par les yeux de son ami, comme cela
se pratique, se met à répéter que Pouf malgré toute la gentillesse
de sa mère et tout l'esprit de son père, ne sera jamais qu'un sot,
quoiqu'elle eût dit auparavant qu'on en pouvait espérer beaucoup; et
puis elle écrit une lettre qu'elle remet à un de ses gens, avec un
panier qui renferme Pouf, et Pouf, porté par le domestique, n'a pas
sitôt fait quatorze lieues dans son panier qu'il est remis aux lieux
de sa naissance. Avec quelles démonstrations de joie n'y est-il pas
reçu! Ah! c'est toi, mon pauvre Pouf, mon petit ami; et quand on l'a
bien fêté, bien baisé, bien caressé, on lit la lettre de renvoi où
l'on ne trouve que faussetés, injures, détours et calomnies; et l'on
dit beaucoup de mal de la dame D.... et l'on félicite Pouf de ne plus
appartenir à une aussi méchante maîtresse. J'ai voulu défendre la dame
D.....
(<i>Le reste manque.</i>)