XLIV

Au Grandval, le 13 octobre 1760.

Pourquoi n'entends-je plus parler de vous? Ah! mon amie, la chère sœur

est à côté de vous; vous m'oubliez; vous me négligez!

Je suis parti jeudi dans l'après-midi, pour me rendre au Grandval;

je l'avais bien deviné, qu'on ne m'y attendait plus et qu'on y

médisait de moi; on en a été d'autant plus content de me voir.

«Eh! vous voilà, philosophe, j'en suis enchantée. Venez, que je vous

baise; je ne suis plus jeune, mais je me porte bien et je ne suis pas

toujours bon.» Ce <i>je ne suis pas toujours bon</i> est bien méchamment

dit. Vous comprenez que c'est Mme d'Aine qui a dit comme cela.

Le Baron et le père Hoop sont descendus et m'ont embrassé. D'abord

nous avons parlé tous à la fois, comme il arrive quand il y a du temps

qu'on ne s'est vu, qu'on est bien aise de se retrouver, et qu'on a

l'empressement de se le témoigner.

Mme d'Holbach était à son métier; je me suis approché d'elle. Oh!

qu'elle était belle! le beau teint! la belle santé! et puis, quel

vêtement! C'est une coiffure en cheveux avec une espèce d'habit de

marmotte d'un taffetas rouge, couvert partout d'une gaze à travers la

blancheur de laquelle on voit percer, çà et là, la couleur de rose....

«Vous revenez de la Chevrette?--Oui, madame.--Vous vous y êtes

amusé?--Oui, madame, assez.--Aussi, vous y êtes resté longtemps?--M.

Grimm et Mme d'Épinay m'ont retenu un jour, et puis encore un jour, et

puis de jour en jour on touche au bout de la semaine.--En attendant

que vous vinssiez, maman en a fait de bons contes.--Cela se peut,

madame; mais ce sont des contes.--Pourquoi? Je n'entends pas.--Vous

n'entendez pas qu'il y a des choses sacrées dans ce monde?--Eh! oui,

a-t-elle ajouté en baissant les yeux et en souriant avec malice, et

dont il est bien de se tenir à quelque distance.» Voilà de ces mots

qu'elle a appris de M. Le Roy. Entendez-vous celui-là? Le reste de la

soirée s'est passé à m'installer; la matinée d'hier à prendre du thé

et à arranger mon atelier; car j'ai apporté ici beaucoup d'ouvrages en

me doutant bien que je ne ferai rien. Le Baron et M. d'Aine s'en sont

allés à Gros-Bois dîner chez l'ancien ministre Chauvelin; nous avons

été fort gais sans eux.

Il a beaucoup plu la nuit du vendredi au samedi, beaucoup encore la

matinée du samedi; la terre était molle, et nos dames ont mieux aimé

demeurer à la maison que de s'exposer à laisser leurs souliers dans la

glaise et à revenir pieds nus. Nous nous sommes donc promenés seuls,

le père Hoop et moi, depuis trois heures et demie jusqu'à six.

Cet homme me plaît plus que jamais. Nous avons parlé politique. Je

lui ai fait cent questions sur le parlement d'Angleterre. C'est un

corps composé d'environ cinq cents personnes. Le lieu où il tient ses

séances est un vaste édifice; il y a six à sept ans que l'entrée en

était ouverte à tout le monde et que les affaires les plus importantes

de l'État s'y discutaient sous les yeux même de la nation assemblée

et assise dans de grandes tribunes, élevées au-dessus de la tête des

représentants[68]. Croyez-vous, mon amie, qu'un homme osât en face de

tout un peuple proposer un projet nuisible ou s'opposer à un projet

avantageux, et s'avouer publiquement méchant ou stupide? Vous me

demanderez sans doute pourquoi les délibérations se font aujourd'hui

à porte fermée: «C'est, me répondit le père Hoop (car je lui fis la

même question), qu'il y a je ne sais combien d'affaires dont le succès

dépend du secret et qu'il était impossible qu'il fut gardé. Nous avons,

ajouta-t-il, des hommes qui possèdent une écriture abrégée et dont la

plume devance la plus grande volubilité de la parole[69]. Les discours

des Chambres paraissent ici et en pays étranger, mot pour mot, comme

ils avaient été tenus. Cela était d'un grand inconvénient.»

La politique et les mœurs se tiennent par la main, et conduisent à une

infinité de textes intéressants sur lesquels on ne finit point.

À propos du bonheur de la vie, je lui ai demandé quelle était la

chose qu'il estimait le plus dans ce monde. Après un petit moment

de réflexion: «Celle qui m'a toujours manqué, m'a-t-il dit, la

santé.--Et le plus grand plaisir que vous ayez goûté?--Je le sais;

mais pour l'expliquer, il faut que je vous entretienne de ma famille.

Nous sommes deux frères et trois sœurs. En Écosse, comme en quelques

provinces de France, la loi absurde assure tout à l'aîné; mon aîné fut

la coqueluche de mon père et de ma mère; c'est-à-dire qu'ils mirent

tout en œuvre pour en faire un mauvais sujet, et ils ne réussirent que

trop bien. Ils le marièrent le plus tôt et le plus richement

qu'ils purent; ils se dépouillèrent en sa faveur de tout ce qu'ils

avaient. Mais cet enfant mal né et mal élevé les fit bientôt repentir

de l'indépendance totale où ils avaient eu la faiblesse de le mettre.

Il leur manqua de respect, les traita durement, s'ennuya d'eux, les

fit souffrir, et contraignit son bon vieux père et sa bonne vieille

mère à abandonner leur maison, emmenant avec eux leurs filles, et

ayant à peine de quoi se nourrir, bien loin d'avoir de quoi marier ces

filles déjà grandes; leur frère avait encore arrangé les affaires de

manière qu'on n'en pouvait même exiger leur dot. Le dessein à tous ces

malheureux était de sortir d'Édimbourg et d'aller cacher en Castille

leur misère et l'ingratitude de leur fils. Cependant la mélancolie, qui

m'a promené presque dans toutes les contrées du monde, m'avait conduit

à Carthagène. Ce fut là que j'appris le désastre et la détresse de mes

parents. Je tâchai de les consoler et de les tranquilliser pour le

présent et sur l'avenir. Je vendis le peu que j'avais et je leur en

envoyai le prix. Jetant ensuite les yeux sur les fortunes rapides qui

se faisaient autour de moi, je me mis à commercer; je réussis: en moins

de sept ans, je fus riche. Je me hâtai de revenir; je rétablis mes

parents dans l'aisance; je châtiai mon frère, je mariai mes sœurs, et

je fais, je crois, l'homme le plus heureux qu'il y eût au monde.»

En achevant ce récit, il avait l'air fort touché. «Mais à quoi,

lui demandai-je, avez-vous employé les premières années de votre

jeunesse?--A l'étude de la médecine, me répondit-il.--Mais pourquoi

n'avez-vous pas suivi cet état?--Parce qu'il fallait ou rester ignoré

dans la foule, ou faire le charlatan pour en sortir.--Il est bien dur

de renoncer à son état, après en avoir fait tous les frais.--Il est

bien plus dur de ramper, de languir dans l'indigence, ou de fourber.»

Cette conversation nous conduisit aux moyens les plus sûrs de

s'enrichir. Je lui disais que pour devenir quelque chose dans la suite

il fallait se résoudre à n'être rien d'abord: et à ce propos, je me

rappelai celui que j'avais tenu à un jeune ambitieux qui ne savait

par où débuter.--Vous savez lire? lui dis-je.--Oui--Écrire?--Oui--Un

peu calculer?--Oui--Et vous voulez être riche à quelque prix que ce

soit?--À peu près.--Eh bien, mon ami, faites-vous secrétaire d'un

fermier général.»

Voilà, ma bonne amie, notre causerie: elle vous amusait l'an passé;

pourquoi vous ennuierait-elle cette année?

Après l'étude, ce qui lui avait plu davantage c'étaient les voyages;

il voyagerait encore à l'âge qu'il a. Pour moi, je n'approuve qu'on

s'éloigne de son pays que depuis dix-huit ans jusqu'à vingt-cinq. Il

faut qu'un jeune homme voie par lui-même qu'il y a partout du courage,

des talents, de la sagesse et de l'industrie, afin qu'il ne conserve

pas le préjugé que tout est mal ailleurs que dans sa patrie; passé ce

temps, il faut être à sa femme, à ses enfants, à ses concitoyens, à

ses amis, aux objets des plus doux liens. Or, ces liens supposent une

vie sédentaire. Un homme qui passerait sa vie en voyage ressemblerait

à celui qui s'occuperait du matin au soir à descendre du grenier à

la cave et à remonter de la cave au grenier, examinant tout ce qui

embellit ses appartements, et ne s'asseyant pas un moment à côté de

ceux qui les habitent avec lui.

Voilà en gros notre promenade; si vous en exceptez une anecdote

polissonne qui s'est glissée, je ne sais comment, tout à travers de

choses assez sérieuses.

Il faisait un cours d'accouchement chez un homme célèbre appelé

Grégoire[70]. Ce Grégoire croyait sérieusement qu'un enfant qui

mourait sans qu'on lui eût jeté un peu d'eau froide sur la tête, en

prononçant certains mots, était fort à plaindre dans l'autre monde;

en conséquence, dans tous les accouchements laborieux, il baptisait

l'enfant dans le sein de la mère; oui, dans le sein de la mère. Or

savez-vous comment il s'y prenait? D'abord il prononçait la formule:

<i>Enfant, je te baptise</i>; puis il remplissait d'eau sa bouche qu'il

appliquait convenablement, soufflant son eau le plus loin qu'il

pouvait; en s'essuyant ensuite les lèvres avec une serviette, il

disait: «Il n'en faut que la cent millième partie d'une goutte pour

faire un ange.»

Le Baron et Mme d'Aine sont rentrés presque en même temps que nous. Le

piquet s'est fait. Nous avons bien soupé. Après souper, encore un peu

de causerie, et puis bonsoir.

Je ne vous ai pas dit qu'avant de quitter Paris j'ai vu l'ami

Gaschon. Dieu! combien nous avons parlé de la mère et des deux

filles! Vous auriez été trop aise d'être derrière la tapisserie et de

nous entendre. Ô mon amie! conservez toujours la franchise de votre

caractère; augmentez-la s'il se peut, afin que vous ayez la confiance,

l'estime et la vénération de tous ceux qui vous entourent. Que si vous

veniez jamais à disparaître d'au milieu d'eux, ils soient vains de

vous avoir connue: qu'ils s'entretiennent longtemps de vous; qu'ils

s'en entretiennent toujours avec éloge et regret; et qu'ils ajoutent:

Eh bien! le philosophe Diderot fut, de tous les hommes qui eurent le

bonheur de la connaître, celui qu'elle aima le plus.

J'ai chargé M. Gaschon de faire ma paix avec Mlle Boileau, et il m'a

promis d'y mettre tout son savoir. L'affaire avec M. Bouret est au même

point. J'ai eu beaucoup de plaisir à l'entendre donner au diable tous

ces gens à fausses protestations. Il ne fera pas le voyage d'Isle; il

m'a dit qu'il s'en était accusé auprès de madame votre mère. Voilà tout

ce que j'ai fait depuis que je n'ai entendu parler de vous. D'où vient

donc ce silence? Votre sœur remplit-elle si exactement les moments que

vous dérobez à votre mère que vous ne puissiez plus m'en donner un seul!

Je ne sais quand cette lettre vous parviendra; cependant je vous écris

toujours. Voici l'arrangement que j'ai pris avec Damilaville. Votre

lettre reçue, il l'adressera à un de ses subalternes à Charenton. Ce

subalterne remportera ma réponse qu'il mettra à la poste à Charenton

pour Paris, à l'adresse de Damilaville, qui la contre-signera à

l'adresse de M. Gillet. Voilà bien des allées et bien des venues.

Si j'étais à Paris, je vous lirais à l'heure qu'il est, je vous

répondrais; demain ma réponse serait à la boîte, et dans trois jours

d'ici vous l'auriez.

Adieu, ma tendre amie. Si vous ne recevez pas de mes nouvelles

avec toute l'exactitude que vous désirez, gardez, gardez-vous bien

de m'accuser de négligence. Et qu'ai-je de mieux à faire que de

m'entretenir avec vous, et que de vous ouvrir mon cœur? Adieu, adieu.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 58 / 189 题