Au Grandval, le 13 octobre 1760.
Pourquoi n'entends-je plus parler de vous? Ah! mon amie, la chère sœur
est à côté de vous; vous m'oubliez; vous me négligez!
Je suis parti jeudi dans l'après-midi, pour me rendre au Grandval;
je l'avais bien deviné, qu'on ne m'y attendait plus et qu'on y
médisait de moi; on en a été d'autant plus content de me voir.
«Eh! vous voilà, philosophe, j'en suis enchantée. Venez, que je vous
baise; je ne suis plus jeune, mais je me porte bien et je ne suis pas
toujours bon.» Ce <i>je ne suis pas toujours bon</i> est bien méchamment
dit. Vous comprenez que c'est Mme d'Aine qui a dit comme cela.
Le Baron et le père Hoop sont descendus et m'ont embrassé. D'abord
nous avons parlé tous à la fois, comme il arrive quand il y a du temps
qu'on ne s'est vu, qu'on est bien aise de se retrouver, et qu'on a
l'empressement de se le témoigner.
Mme d'Holbach était à son métier; je me suis approché d'elle. Oh!
qu'elle était belle! le beau teint! la belle santé! et puis, quel
vêtement! C'est une coiffure en cheveux avec une espèce d'habit de
marmotte d'un taffetas rouge, couvert partout d'une gaze à travers la
blancheur de laquelle on voit percer, çà et là, la couleur de rose....
«Vous revenez de la Chevrette?--Oui, madame.--Vous vous y êtes
amusé?--Oui, madame, assez.--Aussi, vous y êtes resté longtemps?--M.
Grimm et Mme d'Épinay m'ont retenu un jour, et puis encore un jour, et
puis de jour en jour on touche au bout de la semaine.--En attendant
que vous vinssiez, maman en a fait de bons contes.--Cela se peut,
madame; mais ce sont des contes.--Pourquoi? Je n'entends pas.--Vous
n'entendez pas qu'il y a des choses sacrées dans ce monde?--Eh! oui,
a-t-elle ajouté en baissant les yeux et en souriant avec malice, et
dont il est bien de se tenir à quelque distance.» Voilà de ces mots
qu'elle a appris de M. Le Roy. Entendez-vous celui-là? Le reste de la
soirée s'est passé à m'installer; la matinée d'hier à prendre du thé
et à arranger mon atelier; car j'ai apporté ici beaucoup d'ouvrages en
me doutant bien que je ne ferai rien. Le Baron et M. d'Aine s'en sont
allés à Gros-Bois dîner chez l'ancien ministre Chauvelin; nous avons
été fort gais sans eux.
Il a beaucoup plu la nuit du vendredi au samedi, beaucoup encore la
matinée du samedi; la terre était molle, et nos dames ont mieux aimé
demeurer à la maison que de s'exposer à laisser leurs souliers dans la
glaise et à revenir pieds nus. Nous nous sommes donc promenés seuls,
le père Hoop et moi, depuis trois heures et demie jusqu'à six.
Cet homme me plaît plus que jamais. Nous avons parlé politique. Je
lui ai fait cent questions sur le parlement d'Angleterre. C'est un
corps composé d'environ cinq cents personnes. Le lieu où il tient ses
séances est un vaste édifice; il y a six à sept ans que l'entrée en
était ouverte à tout le monde et que les affaires les plus importantes
de l'État s'y discutaient sous les yeux même de la nation assemblée
et assise dans de grandes tribunes, élevées au-dessus de la tête des
représentants[68]. Croyez-vous, mon amie, qu'un homme osât en face de
tout un peuple proposer un projet nuisible ou s'opposer à un projet
avantageux, et s'avouer publiquement méchant ou stupide? Vous me
demanderez sans doute pourquoi les délibérations se font aujourd'hui
à porte fermée: «C'est, me répondit le père Hoop (car je lui fis la
même question), qu'il y a je ne sais combien d'affaires dont le succès
dépend du secret et qu'il était impossible qu'il fut gardé. Nous avons,
ajouta-t-il, des hommes qui possèdent une écriture abrégée et dont la
plume devance la plus grande volubilité de la parole[69]. Les discours
des Chambres paraissent ici et en pays étranger, mot pour mot, comme
ils avaient été tenus. Cela était d'un grand inconvénient.»
La politique et les mœurs se tiennent par la main, et conduisent à une
infinité de textes intéressants sur lesquels on ne finit point.
À propos du bonheur de la vie, je lui ai demandé quelle était la
chose qu'il estimait le plus dans ce monde. Après un petit moment
de réflexion: «Celle qui m'a toujours manqué, m'a-t-il dit, la
santé.--Et le plus grand plaisir que vous ayez goûté?--Je le sais;
mais pour l'expliquer, il faut que je vous entretienne de ma famille.
Nous sommes deux frères et trois sœurs. En Écosse, comme en quelques
provinces de France, la loi absurde assure tout à l'aîné; mon aîné fut
la coqueluche de mon père et de ma mère; c'est-à-dire qu'ils mirent
tout en œuvre pour en faire un mauvais sujet, et ils ne réussirent que
trop bien. Ils le marièrent le plus tôt et le plus richement
qu'ils purent; ils se dépouillèrent en sa faveur de tout ce qu'ils
avaient. Mais cet enfant mal né et mal élevé les fit bientôt repentir
de l'indépendance totale où ils avaient eu la faiblesse de le mettre.
Il leur manqua de respect, les traita durement, s'ennuya d'eux, les
fit souffrir, et contraignit son bon vieux père et sa bonne vieille
mère à abandonner leur maison, emmenant avec eux leurs filles, et
ayant à peine de quoi se nourrir, bien loin d'avoir de quoi marier ces
filles déjà grandes; leur frère avait encore arrangé les affaires de
manière qu'on n'en pouvait même exiger leur dot. Le dessein à tous ces
malheureux était de sortir d'Édimbourg et d'aller cacher en Castille
leur misère et l'ingratitude de leur fils. Cependant la mélancolie, qui
m'a promené presque dans toutes les contrées du monde, m'avait conduit
à Carthagène. Ce fut là que j'appris le désastre et la détresse de mes
parents. Je tâchai de les consoler et de les tranquilliser pour le
présent et sur l'avenir. Je vendis le peu que j'avais et je leur en
envoyai le prix. Jetant ensuite les yeux sur les fortunes rapides qui
se faisaient autour de moi, je me mis à commercer; je réussis: en moins
de sept ans, je fus riche. Je me hâtai de revenir; je rétablis mes
parents dans l'aisance; je châtiai mon frère, je mariai mes sœurs, et
je fais, je crois, l'homme le plus heureux qu'il y eût au monde.»
En achevant ce récit, il avait l'air fort touché. «Mais à quoi,
lui demandai-je, avez-vous employé les premières années de votre
jeunesse?--A l'étude de la médecine, me répondit-il.--Mais pourquoi
n'avez-vous pas suivi cet état?--Parce qu'il fallait ou rester ignoré
dans la foule, ou faire le charlatan pour en sortir.--Il est bien dur
de renoncer à son état, après en avoir fait tous les frais.--Il est
bien plus dur de ramper, de languir dans l'indigence, ou de fourber.»
Cette conversation nous conduisit aux moyens les plus sûrs de
s'enrichir. Je lui disais que pour devenir quelque chose dans la suite
il fallait se résoudre à n'être rien d'abord: et à ce propos, je me
rappelai celui que j'avais tenu à un jeune ambitieux qui ne savait
par où débuter.--Vous savez lire? lui dis-je.--Oui--Écrire?--Oui--Un
peu calculer?--Oui--Et vous voulez être riche à quelque prix que ce
soit?--À peu près.--Eh bien, mon ami, faites-vous secrétaire d'un
fermier général.»
Voilà, ma bonne amie, notre causerie: elle vous amusait l'an passé;
pourquoi vous ennuierait-elle cette année?
Après l'étude, ce qui lui avait plu davantage c'étaient les voyages;
il voyagerait encore à l'âge qu'il a. Pour moi, je n'approuve qu'on
s'éloigne de son pays que depuis dix-huit ans jusqu'à vingt-cinq. Il
faut qu'un jeune homme voie par lui-même qu'il y a partout du courage,
des talents, de la sagesse et de l'industrie, afin qu'il ne conserve
pas le préjugé que tout est mal ailleurs que dans sa patrie; passé ce
temps, il faut être à sa femme, à ses enfants, à ses concitoyens, à
ses amis, aux objets des plus doux liens. Or, ces liens supposent une
vie sédentaire. Un homme qui passerait sa vie en voyage ressemblerait
à celui qui s'occuperait du matin au soir à descendre du grenier à
la cave et à remonter de la cave au grenier, examinant tout ce qui
embellit ses appartements, et ne s'asseyant pas un moment à côté de
ceux qui les habitent avec lui.
Voilà en gros notre promenade; si vous en exceptez une anecdote
polissonne qui s'est glissée, je ne sais comment, tout à travers de
choses assez sérieuses.
Il faisait un cours d'accouchement chez un homme célèbre appelé
Grégoire[70]. Ce Grégoire croyait sérieusement qu'un enfant qui
mourait sans qu'on lui eût jeté un peu d'eau froide sur la tête, en
prononçant certains mots, était fort à plaindre dans l'autre monde;
en conséquence, dans tous les accouchements laborieux, il baptisait
l'enfant dans le sein de la mère; oui, dans le sein de la mère. Or
savez-vous comment il s'y prenait? D'abord il prononçait la formule:
<i>Enfant, je te baptise</i>; puis il remplissait d'eau sa bouche qu'il
appliquait convenablement, soufflant son eau le plus loin qu'il
pouvait; en s'essuyant ensuite les lèvres avec une serviette, il
disait: «Il n'en faut que la cent millième partie d'une goutte pour
faire un ange.»
Le Baron et Mme d'Aine sont rentrés presque en même temps que nous. Le
piquet s'est fait. Nous avons bien soupé. Après souper, encore un peu
de causerie, et puis bonsoir.
Je ne vous ai pas dit qu'avant de quitter Paris j'ai vu l'ami
Gaschon. Dieu! combien nous avons parlé de la mère et des deux
filles! Vous auriez été trop aise d'être derrière la tapisserie et de
nous entendre. Ô mon amie! conservez toujours la franchise de votre
caractère; augmentez-la s'il se peut, afin que vous ayez la confiance,
l'estime et la vénération de tous ceux qui vous entourent. Que si vous
veniez jamais à disparaître d'au milieu d'eux, ils soient vains de
vous avoir connue: qu'ils s'entretiennent longtemps de vous; qu'ils
s'en entretiennent toujours avec éloge et regret; et qu'ils ajoutent:
Eh bien! le philosophe Diderot fut, de tous les hommes qui eurent le
bonheur de la connaître, celui qu'elle aima le plus.
J'ai chargé M. Gaschon de faire ma paix avec Mlle Boileau, et il m'a
promis d'y mettre tout son savoir. L'affaire avec M. Bouret est au même
point. J'ai eu beaucoup de plaisir à l'entendre donner au diable tous
ces gens à fausses protestations. Il ne fera pas le voyage d'Isle; il
m'a dit qu'il s'en était accusé auprès de madame votre mère. Voilà tout
ce que j'ai fait depuis que je n'ai entendu parler de vous. D'où vient
donc ce silence? Votre sœur remplit-elle si exactement les moments que
vous dérobez à votre mère que vous ne puissiez plus m'en donner un seul!
Je ne sais quand cette lettre vous parviendra; cependant je vous écris
toujours. Voici l'arrangement que j'ai pris avec Damilaville. Votre
lettre reçue, il l'adressera à un de ses subalternes à Charenton. Ce
subalterne remportera ma réponse qu'il mettra à la poste à Charenton
pour Paris, à l'adresse de Damilaville, qui la contre-signera à
l'adresse de M. Gillet. Voilà bien des allées et bien des venues.
Si j'étais à Paris, je vous lirais à l'heure qu'il est, je vous
répondrais; demain ma réponse serait à la boîte, et dans trois jours
d'ici vous l'auriez.
Adieu, ma tendre amie. Si vous ne recevez pas de mes nouvelles
avec toute l'exactitude que vous désirez, gardez, gardez-vous bien
de m'accuser de négligence. Et qu'ai-je de mieux à faire que de
m'entretenir avec vous, et que de vous ouvrir mon cœur? Adieu, adieu.