Le .. septembre 1760.
J'éprouve le même ennui que vous. L'abbé Galiani vient d'arriver. Ses
contes ne m'amusent plus comme auparavant; j'étais mieux entre M. Grimm
et son amie. Grimm a un peu déplu à Mme d'Épinay; il ne désapprouvait
pas assez le propos d'un homme de notre connaissance, appelé M. Venel,
qui disait qu'il fallait garder la probité la plus scrupuleuse avec
ses amis, mais que c'était une duperie d'en user mieux avec les autres
qu'ils n'en useraient avec nous. Nous soutenions, elle et moi, qu'il
fallait être homme de bien avec tout le monde sans distinction. L'abbé
Galiani m'a beaucoup déplu, à moi, en confessant qu'il n'avait jamais
pleuré de sa vie, et que la perte de son père, de ses frères, de ses
sœurs, de ses maîtresses ne lui avait pas coûté une larme. Il m'a paru
que cet aveu n'avait pas moins choqué Mme d'Épinay.
M. de Saint-Gény a la poitrine faible, et il est assujetti à un
travail de bureau qui le tuera. Voilà tout. Le <i>si</i> dont je vous
parle n'est point un doute; il ressemble plutôt à un souhait: c'est
la suite d'un grand éloge de votre sœur. Ne m'exhortez plus à la
sobriété; depuis plusieurs jours, je mange très-peu. <i>Le Discours
sur la Satire des philosophes</i> n'est pas de M. de Saint-Lambert, ni
l'<i>Épître de Satan à Voltaire</i> de Palissot, mais d'un M. de Rességuier,
qui s'est fait mettre à la Bastille, il y a quelques années, pour
des vers très-violents et très-bien faits contre le roi et Mme
de Pompadour[59]. C'est l'abbé d'Olivet qui a été l'éditeur de cette
mauvaise Épître, et M. de Pompignan le censeur. On a découvert cela par
les femmes.
Votre jeune mariée de Sandrin est une folle. On disait hier au soir
deux choses qui m'ont frappé. La première, c'est qu'assez communément à
l'âge de dix-huit ans, temps fixé pour les vœux religieux, les jeunes
personnes des deux sexes tombaient dans une mélancolie profonde.
La seconde qu'on ne savait tendrement aimer que dans les contrées
superstitieuses. J'aurais décidé comme la Sorbonne. Me voilà revenu
à cette tirade de votre sœur contre les hommes ou plutôt contre moi.
Le correctif qui la termine ne signifie rien. La politesse excepte
toujours celui à qui l'on parle; mais la sottise serait à se tenir
pour excepté. Cette femme est injuste et vaine. Il lui faudrait un
amant; il faudrait que cet amant fût parfait, il faudrait qu'il lui
fût entièrement dévoué, et il faudrait qu'il se trouvât suffisamment
récompensé de l'honneur de la servir. La religion exige moins de nous.
Nous avons eu ici les quatre sœurs, toutes charmantes, mais surtout
Jeannette. C'est celle qui chante, qui peint et qui joue du clavecin
comme un ange! Je voudrais que vous la vissiez. On peut avoir vu au
clavecin autant et plus de talent, mais rarement autant d'innocence
et de modestie. On la regarde avec plus de plaisir encore qu'on ne
l'entend. Mais ce qui passe, c'est l'indifférence pour les éloges
que ses talents lui méritent. On dirait qu'elle se prise au dedans
d'elle-même de quelque qualité secrète qu'on ignore et qui mériterait
bien autrement l'admiration. C'est comme une belle femme qui porte une
grande âme et qu'on loue de sa beauté. Elle vous remercie d'une manière
si froide, si dédaigneuse! C'est comme si elle nous disait: Vous vous
en tenez à l'écorce; ce n'est pas cela. Je gage que si vous lisez cet
endroit à votre sœur, elle s'y reconnaîtra. Cette femme est vaine,
vous dis-je; j'avouerai cependant que cela lui ressemble un peu et que
je ne saurais me le dissimuler. Qu'elle dise de Philémon et de
Baucis ce qu'il lui plaira; je lui prouverai, avec le temps, que les
amants fidèles et constants seraient plus communs si les pareilles de
ma Sophie se rencontraient plus souvent.
Gardez-vous bien de juger mon ami d'après les apparences. Je ne saurais
accepter la préférence que vous m'accordez sur lui.
Vous vouliez donc qu'Aménaïde et Tancrède fussent heureux. Eh bien!
écoutez. J'ai soutenu à Saurin que cela devait être, et que le
cinquième acte, comme le poëte l'a fait, était à contresens. Grimm
pensa avec moi qu'on aurait pu arracher du spectateur des larmes de
joie, comme on lui en a fait répandre de tristesse. <i>Le Joueur</i> est
entre les mains de M. d'Argental, qui en a désiré la lecture; nous
verrons ce qu'il en dira. Je ne crois pas que les changements que notre
goût présent exige fussent aussi considérables que vous l'imaginez.
Voilà le spectateur bien préparé à celui des décorations.
Dieu soit loué! mes lettres vous parviennent, et les dates doivent vous
reprocher la tracasserie que vous m'avez faite avec Mme Le Gendre, que
vous servez selon son esprit, en lui donnant occasion dédire du mal
de moi, et de m'envelopper dans la classe nombreuse de ceux qu'elle
a juste raison de mépriser. Il est vrai qu'à la suite d'une page
d'invectives adressées à tous, il vient un petit mot qui me sépare;
mais quel effet a ce petit mot froid, après la chaleur d'une longue
déclamation? Il reste au fond du cœur que c'est ainsi que sont les
hommes, et j'en suis un. En attendant que vous sachiez si vous irez ou
non à Châlons, je vous écrirai toujours par Vitry.
Mme d'Épinay reçoit des lettres charmantes de M. de Voltaire. Il
disait, dans une des dernières, que le diable avait assisté à la
première représentation de <i>Tancrède</i> sous la figure de Fréron, et
qu'on l'avait reconnu à une larme qui lui était tombée des loges sur le
bout du nez, et qui avait fait <i>pish</i>, comme sur un fer chaud[60].
Je ne fais rien; j'ai l'âme malade et le pied brisé. Le portrait de
Mme d'Épinay est achevé; elle est représentée la poitrine à demi nue;
quelques boucles éparses sur sa gorge et sur ses épaules; les
autres retenues avec un cordon bleu qui serre son front; la bouche
entr'ouverte; elle respire, et ses yeux sont chargés de langueur. C'est
l'image de la tendresse et de la volupté.
Nous avons eu aujourd'hui à dîner une femme en homme. C'est une Mme
Gondoin, jolie comme un cœur. J'étais assis à côté d'elle, et nous
avons beaucoup causé. J'ai cru qu'elle mourrait de rire d'un mot naïf
que j'ai dit à notre curé, qui est un des plus gros garçons qui se
voient: c'est qu'on pourrait le baiser pendant trois mois de suite
sans baiser deux fois dans le même endroit; et d'un autre, à propos de
quelqu'un qui disait qu'il y avait plus de sots dans ce monde-ci que
partout ailleurs; j'ajoutais que cet homme avait beau les compter, il
en oubliait toujours un. On a l'esprit si libre à la campagne qu'il ne
faut presque rien pour amuser beaucoup, surtout quand on n'a pas l'âme
chagrine.
Vous attendez donc Mme de Solignac vers le commencement d'octobre? Je
crains bien que vous ne vous mécomptiez, et qu'elle n'arrive que dans
les premiers jours de novembre. Pour moi, je ne vous attends pas plus
tôt. Il nous est venu quelques virtuoses, entre lesquels M. de La Live.
Mon portrait était sur le chevalet; ils en ont tous parlé comme d'une
très-belle chose, et pour la ressemblance, et pour la position, et pour
le dessin, pour la couleur, et pour la vie. Cependant la sœur aînée de
celle qui l'a peint était debout dans un coin et pleurait de joie des
éloges qu'on donnait à sa cadette.
Nous partons tous ce soir pour Paris. J'accompagnerai d'Épinay, qui va
passer au Grandval les jours que Grimm s'éloigne d'elle pour aller à la
cour. Nous reviendrons mercredi, elle pour regagner la Chevrette, moi
pour arranger mes paquets et ramasser de la besogne pour le reste de la
saison que je passerai chez Mme d'Aine. Continuez de vous bien porter.
Aimez-moi; dites-le-moi; aimez-moi tendrement; dites-le-moi souvent.
La douleur s'est emparée de mon âme, et, si vous souffrez qu'elle s'y
loge, je crains bien que ce ne soit à demeure. Quand j'aurais été
coupable, comme votre sœur l'a cru, n'y avait-il pas un rôle plus
doux, plus honnête à faire que celui de m'accuser? Adieu! Mon respect
à madame votre mère. Ah! Sophie, la vie est une bien mauvaise chose
pour les âmes sensibles; elles sont entourées de cailloux qui les
choquent et les froissent sans cesse.