17 septembre 1760.

Je vous écris à la hâte; un de nos peintres s'en retourne dans un

quart d'heure, et il faut qu'il se charge de ce billet pour l'hôtel de

Clermont-Tonnerre. J'y renferme un mot de grimoire. Je ne vous demande

plus rien sur l'arrangement qui s'est fait entre le philosophe et notre

chère sœur. J'avais ployé toutes vos lettres sur mon bureau, j'allais

répondre à ce que je pouvais avoir laissé en arrière; mais depuis cinq

ou six jours cette maison est si tumultueuse que la nuit est fort

avancée lorsqu'on pourrait disposer d'un moment.

Il vient de m'arriver un petit accident. J'étais allé me promener

autour d'une grande pièce d'eau sur laquelle il y a des cygnes. Ces

oiseaux sont si jaloux de leur domaine, qu'aussitôt qu'on en approche

ils viennent à vous à grand vol. Je m'amusais à les exercer, et quand

ils étaient arrivés à un des bouts de leur empire, aussitôt je leur

apparaissais à l'autre. Pour cet effet il fallait que je courusse de

toute ma vitesse; ainsi faisais-je, lorsque je rencontrai devant un de

mes pieds une barre de fer qui servait de clef à ces ouvertures qu'on

pratique dans le voisinage des eaux renfermées et que l'on appelle

des regards. Le choc a été si violent que l'angle de la barre a coupé

en deux, ou peu s'en faut, la boucle de mon souliers; j'ai eu le

cou-de-pied entamé et presque tout meurtri. Cela ne m'a pas empêché de

plaisanter sur ma chute qui me tient en pantoufle, la jambe étendue sur

un tabouret. On a pris ce moment de prison et de repos pour me peindre;

on refait de moi un portrait admirable. Je suis représenté la tête nue,

en robe de chambre, assis dans un fauteuil, le bras droit soutenant le

gauche, et celui-ci servant d'appui à la tête, le cou débraillé, et

jetant mes regards au loin, comme quelqu'un qui médite. Je médite en

effet sur cette toile; j'y vis, j'y respire, j'y suis animé; la

pensée paraît à travers le front. On peint Mme d'Épinay en regard avec

moi; c'est vous dire en un mot à qui les deux tableaux sont destinés.

Elle est appuyée sur une table, les bras croisés mollement l'un sur

l'autre, la tête un peu tournée, comme si elle regardait de côté; ses

longs cheveux noirs relevés d'un ruban qui lui ceint le front; quelques

boucles se sont échappées de dessous ce ruban. Les unes tombent sur

sa gorge; les autres se répandent sur ses épaules, et en relèvent la

blancheur. Son vêtement est simple et négligé. Je comptais retourner

ce soir à Paris; mais mon accident et ces portraits me retiendront ici

jusqu'à dimanche. Dimanche nous partirons tous. M. Grimm ira le mardi

à Versailles; Mme d'Épinay, le lundi au Grandval; moi je resterai à

Paris. Je suis arrivé à la Chevrette au moment où Saurin en partait

pour aller à Montigny chez M. Trudaine; nous en avons reçu deux ou

trois lettres charmantes, moitié vers et moitié prose. Il y en a une,

la dernière, où, sous prétexte de me donner des conseils sur le danger

qu'il y a à regarder de trop près de grands yeux noirs, il y fait une

déclaration très-fine à Mme d'Épinay. Cela l'a rendue d'abord un peu

soucieuse. Son souci a fait le sujet d'une de nos conversations, ou

de plusieurs excellents propos qu'elle m'a tenus, je n'en ai retenu

qu'un que je vous prie de rendre à votre sœur. Je lui disais, comme

m'avait dit cette sœur au Palais-Royal, un jour que je lui conseillais

d'arrêter tout de suite celui qu'on ne voulait point engager, qu'on

s'exposait à un ridicule quand on refusait des avances qu'on pouvait

nier et qui n'avaient point été faites; elle me répondit qu'il

valait mieux s'exposer à un ridicule que de compromettre le bonheur

d'un honnête homme. Voilà une phrase bien entortillée, mais vous

l'entendrez. Adieu, ma tendre amie, je vous embrasse de tout mon cœur.

Mes sentiments les plus tendres sont pour vous; mes sentiments les plus

respectueux pour Mme Le Gendre.

P. S. On m'obsède, et je ne sais ce que j'écris. Je ne perdrai aucune

occasion de vous donner de mes nouvelles. Je vous demande, dans

quelques-unes de mes lettres que vous n'avez point encore reçues,

l'explication d'un <i>si</i> suivi de plusieurs points; vous me direz aussi

ce qui a pu déranger votre voyage à Châlons. Je vois, par la lettre en

grimoire, que Mme Le Gendre est ou sera incessamment avec vous.

Je suis devenu si extravagant, si injuste, si jaloux; vous m'en dites

tant de bien; vous souffrez si impatiemment qu'on lui remarque quelque

défaut, que...je n'ose achever! Je suis honteux de ce qui se passe

en moi; mais je ne saurais l'empêcher. Madame votre mère prétend que

votre sœur aime les femmes aimables, et il est sûr qu'elle vous aime

beaucoup. Adieu! je suis fou. Voudriez-vous que je ne le fusse pas?

Adieu, adieu. Ai-je longtemps encore à dire ce triste mot?

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 51 / 189 题