Paris, le 2 septembre 1760.
J'attendais ce soir un mot de vous qui me rassurât sur le sort de
mes deux dernières lettres. Il est sept heures: on a ouvert ici les
dépêches; et il n'y a rien chez M. Grimm. Que faut-il que je pense? La
curiosité, la méchanceté, l'infidélité, des contre-temps, que sais-je?
quoi encore? Tout s'oppose donc à la douceur de notre commerce, et
nous ravit le seul bien qui nous reste, l'unique consolation que nous
ayons et qui nous est si nécessaire! Je vous ai envoyé l'<i>Épître du
Diable</i>; je vous envoie <i>Tancrède</i>, qu'on joue demain. Si vous croyez
que cette lecture puisse amuser quelques heures de notre chère sœur,
faites-lui-en ma cour, ne m'oubliez jamais auprès d'elle, ni auprès de
madame votre mère.
Je reçois à présent le numéro 7, et je n'apprends rien de mes lettres,
voici pourtant la cinquième; ces délais me désespèrent, mais il faut
espérer que la personne qui a mis à la poste la lettre que je vous lis
vous rapportera un paquet des miennes. Non, chère amie, tranquillisez-vous;
il ne m'est rien arrivé de fâcheux depuis votre départ. Vos
inquiétudes sont les seules peines nouvelles que j'aie ressenties.
Je n'ai point écrit à Châlons: votre mère avait dit en ma présence
qu'elle ne voulait pas y séjourner plus de vingt-quatre heures. J'ai
cru pouvoir compter sur la fermeté avec laquelle elle refusait un jour
de plus à Mme Le Gendre, qui la sollicitait bien tendrement. Vous avez
bien fait de consulter votre goût et votre santé sur la promenade
qu'on vous proposait. Continuez, mettez-vous à votre aise, à présent
que vous en avez des raisons ou des prétextes, afin qu'on y soit tout
accoutumé dans la suite, et qu'on perde peu à peu le droit de vous
mener à la lisière: n'y a-t-il pas assez longtemps qu'on abuse de
vous? Aimez votre mère, supportez ses humeurs, prêtez-vous à toutes
ses fantaisies, allez au-devant de ses goûts, faites par raison tout
ce que l'estime vous inspirerait; mais conservez-vous. Supposons que
la fatigue du voyage vous eût brisée et que vous fussiez restée
entre la vie et la mort dans quelque misérable chaumière, croyez-vous
que votre condescendance déplacée n'eût pas été autant à blâmer que
l'inadvertance ou la dureté des autres? Vous faites tout ce que vous
pouvez pour me réconcilier avec votre sœur; cela est fort bien; mais
répondez-moi. Vous dirai-je, comme vous disait votre mère dans une
autre circonstance: Répondez-moi avec cette belle franchise que vous
professez? Si la petite Émilie eût été réduite dans un état pareil au
vôtre, aurait-elle jamais souffert qu'on la déplaçât de son lit? On a
cherché à contrister madame votre mère, au hasard de vous faire périr.
Ma bonne amie, laissons tout cela.
Mais, à propos du pauvre Vialet, seriez-vous une femme à m'excuser
auprès de lui? Croiriez-vous bien que je n'ai pas encore répondu à sa
confiance? Je le ferai; mais il faut que j'aie la tête plus libre; et
puis, je serai vrai: mais le moyen de rien dissimuler et de ne pas
empirer son mal? Dites-lui tout ce que vous voudrez, promettez-lui une
réponse de ma part, et cherchez tout ce qui pourra lui faire pardonner
mon silence.
Vous vous plaignez des lieux que vous habitez, des occupations qui
prennent votre temps, des gens que vous voyez; et croyez-vous qu'on
soit mieux ici? Non, chère amie, tout y est aussi mal que là-bas,
parce que vous n'êtes pas ici, parce que je ne suis pas là-bas. Rien
ne manquerait où vous êtes, je n'aurais rien à désirer où je suis, si
j'y étais, si vous y étiez. Comptons les jours écoulés, et tâchons
d'oublier ceux qui sont encore à passer, vous loin de moi, mais loin
de vous. Le discours de votre sœur à madame votre mère est excellent;
mais elle se fera haïr. Combien de gens avec qui nous n'avons jamais eu
d'autres torts que d'avoir remarqué leurs sottises!
Il n'y a plus d'apparence que je reprenne mon journal: il vaut mieux
que je l'achève ici en quatre mots. J'ai vu d'Argental, qui m'a encore
parlé du projet des Comédiens sur <i>le Père de Famille</i>[48]. J'ai dîné
avec l'abbé Sallier[49], chez moi; madame a très-bien fait les
honneurs, elle a même dit à l'abbé un mot assez plaisant. Mme d'Épinay
et M. Grimm sont venus aujourd'hui à Paris. Le projet était d'assister
à la première représentation de <i>Tancrède</i>, mais un mal de dents a tout
dérangé. On s'en retournera vendredi à la Chevrette, avec une dent de
moins, au lieu d'aller au Grandval; pour moi, je resterai: on désespère
de m'avoir, et je ne m'engage pas trop. Je travaille beaucoup moins
cependant que je n'espérais; mes collègues me font enrager par leurs
lenteurs.
Adieu, ma tendre amie, vous me rendez justice; tout ce qui est autour
de vous peut changer, excepté mes sentiments; ils sont à l'épreuve
du temps et des événements. Quand mon estime croît pour vous de
jour en jour, dites, est-il possible que ma tendresse diminue? Je
disais autrefois à une femme que j'aimais et en qui je découvrais des
défauts[50]: «Madame, prenez-y garde, vous vous défigurez dans mon
cœur; il y a là une image à laquelle vous ne ressemblez plus; si vous
n'êtes plus celle qui m'engageait malgré moi, je cesserai d'être ce
que je suis.» Si j'avais à dire de ma Sophie, ce serait ceci: Plus je
vis avec elle, plus je lui vois de vertus, plus elle s'embellit à mes
yeux, plus je l'aime, plus elle m'attache; et puis il y a bientôt cinq
ans que je lui prouve que le système de sa sœur est faux. Patience,
chère amie, patience; ils reviendront, ces moments où vous reverrez mon
ivresse, où je vous forcerai de prononcer au fond de votre cœur que les
faveurs d'une honnête femme sont toujours précieuses, et que c'est elle
dont les charmes ne passent jamais. Adieu, adieu. Le 2 septembre, le
jour de la naissance du joli enfant. Que n'est-il de vous! Adieu encore
une fois.