XXXII

Paris, le 31 août 1760.

Voici ma quatrième. La première m'a fort inquiété. J'ai cru qu'elle

avait été interceptée, et par qui encore? Vous l'avez reçue à Châlons.

Les deux suivantes vous ont été écrites, à Vitry, à l'adresse de M.

de M***; l'une sous le contre-seing de M. de Courteilles, où je vous

souhaitais une bonne fête et vous priais de m'indiquer comment et

par quelle voie je vous ferais passer sûrement le petit bouquet que

je vous avais destiné; l'autre tout simplement par la poste, où je

vous rendais compte de ma vie depuis le jour que je vous ai perdue.

Hier, samedi au soir, Damilaville[43] m'envoya vos numéros 4 et 5.

Croyez-vous que, par le besoin que j'ai d'entendre parler de vous, je

ne conçoive pas tout celui que vous avez d'entendre parler de moi? Je

ne serais pas assez aimé, si les jours de poste n'étaient pas pour

vous et pour moi des jours de fêtes, et je n'aimerais pas assez. Mais,

puisqu'il est si doux pour nous de nous écrire, puisque c'est la seule

consolation que nous puissions avoir, puisque ce reste de commerce

doit nous tenir lieu de tout pendant deux mois au moins, tâchons, s'il

se peut, de mettre quelque arrangement dans notre correspondance.

Comme vous vous êtes servie alternativement de l'adresse de M. Grimm

et de celle de M. Damilaville, quand je ne trouve rien sur le quai

des Miramionnes, je cours vite rue Neuve-du-Luxembourg. L'intervalle

est honnête, du cul-de-sac de l'Orangerie à la porte Saint-Bernard;

cependant je ne regrette jamais mes pas, et si quelquefois je me sens

fatigué, c'est quand je reviens les mains vides. Tout bien considéré,

mon amie, je crois qu'il vaut mieux s'en tenir pour quelque temps à la

seule adresse de Damilaville. M. Grimm est à la Chevrette. Qu'il serait

heureux là, si on lui envoie de Paris toutes les lettres qui viennent

à son adresse! Les miennes pourraient aisément suivre les siennes, et

ce petit voyage les retarder pour moi d'un ou de deux jours; or, il

ne faut pas que cela soit. Vous vous portez donc bien? Point de mal

au sein? Plus d'enflure aux jambes, plus de lassitude? cela est bien

heureux. Conservez-moi cette santé. J'espère, moi, que j'en aurai de

reste pour mon travail et pour mes peines, et que vous me trouverez

à votre retour fort amoureux et fort tendre. Je ne reprendrai pas

l'histoire de mes moments, que je ne sache si ce que je vous ai écrit

vous est parvenu. Il paraît une foule de petits papiers satiriques que

je vous ferai passer, lorsque vous aurez le temps de vous asseoir

dans votre solitude, et d'y souhaiter des nouvelles du monde que vous

avez quitté. Je vous en recueillerai de toutes couleurs; j'y ajouterai

toutes nos bagatelles courantes, et j'espère vous donner auprès de vos

oisifs circonvoisins toute l'importance que vous ambitionnez. Je vous

dirai, par exemple, en attendant, qu'il y a ici un enfant de cinq ans

au plus qu'on promène de maison en maison, d'Académie en Académie,

qui entend passablement le grec et le latin, qui sait beaucoup de

mathématiques, qui parle sa langue à merveille et qui a une force de

jugement peu commune: vous en jugerez par sa réponse à M. l'évêque du

Puy. Il lui fut présenté à table. Le prélat, après quelques moments

d'entretien, prit une pêche et lui dit: «Mon bel enfant, vous voyez

bien cette pêche, je vous la donnerai si vous me dites où est Dieu.--

Et moi, monseigneur, lui répondit l'enfant, je vous en promets douze

plus belles, si vous pouvez me dire où il n'est pas.» Je serais désolé

que ce prodige m'appartînt; cela sera, à l'âge de quinze ans, mort ou

stupide.

D'Alembert a prononcé, à la clôture de l'Académie française, un

discours sur la poésie, fort blâmé des uns, fort loué des autres[44].

On m'a dit que l'<i>Iliade</i> et l'<i>Énéide</i> y étaient traitées d'ouvrages

ennuyeux et insipides, et la <i>Jérusalem délivrée</i> et la <i>Henriade</i>

préconisées comme les deux seuls poëmes épiques qu'on pût lire de

suite. Cela me rappelle ce froid géomètre qui, las d'entendre vanter

Racine, qu'il ne connaissait que de réputation, se résolut enfin à le

lire. À la fin de la première scène de Psyché[45]: «Eh bien, dit-il,

qu'est-ce que cela prouve?»

Il paraît une Épître de Satan et de Voltaire[46]. Je ne vous en

dis rien; vous la verrez et les autres brochures du jour. Si le

marquis de Ximènes me tient parole, j'espère vous faire

passer, acte par acte, ou peut-être tout à la fois, la tragédie de

<i>Tancrède</i>[47]. Vous voyez, chère amie, avec quelle exactitude je me

conforme à vos intentions; il ne tiendra pas à moi qu'on ne vous trouve

fort aimable en province. Je ne vous parlerai plus de l'histoire de mon

cœur que quand les anecdotes de la ville me manqueront. Vous mériteriez

bien que je fermasse cette lettre sans vous dire seulement que je vous

aime; mais je ne saurais; ne m'en sachez point de gré, c'est pour moi

et non pour vous que je vous dis que je vous aime de toute mon âme,

que vous m'occupez sans cesse, que vous me manquez à tout moment, que

l'idée que je ne vous ai plus me tourmente même quelquefois à mon insu.

Si d'abord je ne sais ce que je cherche, à la réflexion je trouve que

c'est vous; si je veux sortir sans savoir pourtant où aller, à la

réflexion je trouve que c'est où vous étiez; si je suis avec des gens

aimables et que je sente l'ennui me gagner malgré moi, à la réflexion

je trouve que c'est que je n'ai plus l'espérance de vous voir un

moment, et que c'était apparemment cette espérance qui me rendait le

temps supportable. Je vous en dirais bien davantage, mais vous n'êtes

pas digne seulement de savoir ceci que j'avais bien résolu de vous

celer. Ma mie, n'allez pas au moins avoir la bêtise de prendre une

plaisanterie au sérieux. Vous m'êtes chère, et si vous imaginez quelque

moyen d'abréger l'éternité de votre campagne, apprenez-le-moi vite,

afin que je vous satisfasse. Si je pouvais vous assoupir d'un sommeil

de deux mois, je le ferais d'autant plus volontiers que le pouvoir de

vous envoyer le sommeil supposerait un peu celui de vous faire faire

des rêves, et que vous en feriez de jolis, rarement pourtant. Pour

Dieu, dites-moi si vous avez reçu mes lettres; dites-moi comment je

vous enverrai votre boîte. Adieu.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 44 / 189 题