Au Grandval, 11 octobre 1759.
Je vois, ma tendre amie, que Grimm ne s'est pas acquitté bien
exactement de sa commission. Je vous écrivais de chez lui avant-hier au
soir; vous pouviez avoir ma lettre hier de bon matin, savoir qu'à neuf
heures je serais chez le Baron, et me dire un petit mot d'adieu.
Nous dînâmes chez Montamy avec la gaieté que je vous ai dit. À six
heures j'étais dans l'allée d'Argenson. Je regardai plusieurs fois
sur un certain banc, je regardai aussi aux environs; mais je ne vis
ni celle que je désirais, ni celle que je craignais; et je pensai que
le temps incertain et froid vous aurait retenue à la maison, que vous
y causiez avec le gros abbé[22], et que peut-être il faisait à votre
mère des questions auxquelles vous aviez la bonté de répondre pour elle.
Je vous ai promis le détail de ce qui s'est dit entre d'Alembert et
moi; le voici presque mot pour mot. Il débuta par un exorde assez
doux: c'était notre première entrevue depuis la mort de mon père et
mon voyage de province. Il me parla de mon frère, de ma sœur, de mes
arrangements domestiques, de ma petite fortune et de tout ce qui
pouvait m'intéresser et me disposer à l'entendre favorablement; puis
il ajouta (car il en fallait bien venir à un objet auquel j'avais la
malignité de me refuser): «Cette absence a dû retentir un peu
votre travail--Il est vrai; mais depuis deux mois j'ai bien compensé
te temps perdu, si c'est perdre le temps que d'assurer son sort à
venir.--Vous êtes donc fort avancé?--Mes articles de philosophie sont
tous faits; ce ne sont ni tes moins difficiles ni tes plus courts;
et la plupart des autres sont ébauchés.--Je vois qu'il est temps que
je m'y mette.--Quand vous voudrez.--Quand tes libraires voudront. Je
tes ai vus; je leur ai fait des propositions raisonnables; s'ils tes
acceptent, je me livre à l'<i>Encyclopédie</i> comme auparavant; sinon, je
m'acquitterai de mes engagements à la rigueur. L'ouvrage n'en sera pas
mieux, mais ils n'auront rien de plus à me demander.--Quelque parti
que vous preniez, j'en serai content.--Ma situation commence à devenir
désagréable: on ne paye point ici nos pensions; celles de Prusse sont
arrêtées; nous ne touchons plus de jetons à l'Académie française. Je
n'ai d'ailleurs, comme vous savez, qu'un revenu fort modique; je ne
dois ni mon temps ni ma peine à personne, et je ne suis plus d'humeur
à en faire présent à ces gens-là.--Je ne vous blâme pas; il faut que
chacun pense à soi--Il reste encore six à sept volumes à foire. Ils
me donnaient, je crois, 500 francs par volume lorsqu'on imprimait, il
faut qu'ils me tes continuent; c'est un millier d'écus qu'il leur en
coûtera; les voilà bien à plaindre! mais aussi ils peuvent compter
qu'avant Pâques prochain le reste de ma besogne sera prêt.--Voilà
ce que vous leur demandez?--Oui. Qu'en pensez-vous?--Je pense qu'au
lieu de vous fâcher, comme vous fîtes, il y a six mois, lorsque nous
nous assemblâmes pour délibérer sur la continuation de l'ouvrage, si
vous eussiez fait aux libraires ces propositions, ils tes auraient
acceptées sur-le-champ; mais aujourd'hui qu'ils ont tes plus fortes
raisons d'être dégoûtés de vous, c'est autre chose.--Et quelles sont
ces raisons?--Vous me les demandez?--Sans doute.--Je vais donc vous
tes dire. Vous avez un traité avec tes libraires; vos honoraires y
sont stipulés, vous n'avez rien à exiger au delà. Si vous avez plus
travaillé que vous ne deviez, c'est par intérêt pour l'ouvrage, c'est
par amitié pour moi, c'est par égard pour vous-même: on ne paye point
en argent ces motifs-là. Cependant ils vous ont envoyé vingt louis à
chaque volume; c'est cent quarante louis que vous avez reçus et qui ne
vous étaient pas dus. Vous projetez un voyage à Wesel[23], dans un
temps où vous leur étiez nécessaire ici; ils ne vous retiennent point;
au contraire, vous manquez d'argent, ils vous en offrent. Vous acceptez
deux cents louis; vous oubliez cette dette pendant deux ou trois ans.
Au bout de ce terme assez long, vous songez à vous acquitter. Que
font-ils? Ils vous remettent votre billet déchiré, et ils paraissent
trop contents de vous avoir servi. Ce sont des procédés que cela,
et vous êtes plus fait, vous, pour vous en souvenir qu'eux pour tes
avoir. Cependant vous quittez une entreprise à laquelle ils ont mis
toute leur fortune; une affaire de deux millions est une bagatelle qui
ne mérite pas l'attention d'un philosophe comme vous. Vous débauchez
leurs travailleurs, vous les jetez dans un monde d'embarras dont ils
ne se tireront pas sitôt. Vous ne voyez que la petite satisfaction
de faire parler de vous un moment. Ils sont dans la nécessité de
s'adresser au public; il faut voir comment ils vous ménagent et me
sacrifient.--C'est une injustice.--Il est vrai, mais ce n'est pas à
vous à le leur reprocher. Ce n'est pas tout. Il vous vient en fantaisie
de recueillir différents morceaux épars dans l'<i>Encyclopédie</i>; rien
n'est plus contraire à leurs intérêts; ils vous te représentent, vous
insistez, l'édition se fait, ils en avancent les frais, et vous en
partagez le profit[24]. Il semblait qu'après avoir payé deux fois votre
ouvrage ils étaient en droit de le regarder comme le leur. Cependant
vous allez chercher un libraire au loin, et vous lui vendez pêle-mêle
ce qui ne vous appartient pas.--Ils m'ont donné mille sujets de
mécontentement.--Quelle défaite! Il n'y a point de petites choses entre
amis. Tout se pèse, parce que l'amitié est un commerce de pureté et
de délicatesse; mais les libraires, sont-ils vos amis? votre conduite
avec eux est horrible. S'ils ne le sont pas, vous n'avez rien à leur
objecter. Savez-vous, d'Alembert, à qui il appartient de juger entre
eux et vous? Au public. S'ils faisaient un manifeste, et qu'ils le
prissent pour arbitre, croyez-vous qu'il prononçât en votre faveur?
non, mon ami; il laisserait de côté toutes les minuties, et vous seriez
couvert de honte.--Quoi, Diderot, c'est vous qui prenez le parti des
libraires!--Les torts qu'ils ont avec moi ne m'empêchent point
de voir ceux que vous avez avec eux. Après toute cette ostentation
de fierté, convenez que le rôle que vous faites à présent est bien
misérable. Quoi qu'il en soit, votre demande me paraît petite, mais
juste. S'il n'était pas si tard, j'irais leur parler. Demain je pars
pour la campagne; je leur écrirai de là. À mon retour, vous saurez la
réponse; en attendant, travaillez toujours. S'ils vous refusent les
mille écus dont il s'agit, moi je vous les offre.--Vous vous moquez.
Vous êtes-vous attendu que j'accepterais?--Je ne sais, mais ils ne
vous aviliraient pas de ma main.--Dites que je ne m'engage que pour
ma partie.--Ils n'en veulent pas davantage, ni moi non plus.--Plus
de préface.--Vous en voudriez faire par la suite que vous n'en seriez
pas le maître.--Et pourquoi cela?--C'est que les précédentes nous ont
attiré toutes les haines dont nous sommes chargés. Qui est-ce qui n'y
est pas insulté?--Je reverrai les épreuves à l'ordinaire, supposez que
j'y sois. <i>Maupertuis est mort. Les affaires du roi de Prusse ne sont
pas désespérées.</i> Il pourrait m'appeler.--On dit qu'il vous nomme à la
présidence de son Académie.--Il m'a écrit; mais cela n'est pas M.--Au
temps comme au temps. Bonsoir.»
Il était sept heures et demie; l'allée devenait froide; l'architriclin
de monseigneur m'attendait; j'avais promis à Grimm qu'il m'aurait entre
huit et neuf; nous nous séparâmes donc. Je rentrai au Palais-Royal;
je causai environ trois quarts d'heure avec M. de Montamy. Les mœurs
furent notre texte; je dis là-dessus bien des choses dont je ne me
souviens plus, si ce n'est que les hommes ont une étrange opinion de
la vertu; ils croient qu'elle est à leur disposition, et qu'on devient
honnête homme du jour au lendemain. Ils gardent leur linge sale tant
qu'ils ont des vilenies à faire, et ils en font toute leur vie, parce
qu'on ne quitte pas une habitude vicieuse comme une chemise. C'est pis
que la peau du centaure Nessus; on ne l'arrache pas sans douleur et
sans cris: on a plus tôt fait de rester comme on est. Oh! mon amie,
ne faisons point le mal, aimons-nous pour nous rendre meilleurs,
soyons-nous, comme nous l'avons été, censeurs fidèles l'un à l'autre.
Rendez-moi digne de vous, inspirez-moi cette candeur, cette franchise,
cette douceur qui vous sont naturelles. Il y a plus loin de notre état
d'innocence actuelle à une première faute que d'une première faute
à une seconde, et que de celle-ci à une troisième. Si je vous
trompais une fois, je pourrais vous tromper mille; mais je ne vous
tromperai jamais. Vous veillez au fond de mon cœur, vous êtes là, et
rien de déshonnête ne peut approcher de vous. M. de Montamy me demanda
ce que c'était qu'un homme heureux dans ce monde? Et je lui répondis:
Celui à qui la nature a accordé un bon esprit, un cœur juste et une
fortune proportionnée à son état.--Votre réponse, me dit-il, est
celle que me fit un jour M. de Silhouette: il n'était pas alors fort
opulent. Le contrôle général était bien loin de lui. Tous ses souhaits
se bornaient à 30,000 livres de rente, et il s'écriait: «<i>Si je les
ai jamais, je serai bien plus honnête homme.</i>» Si j'avais entendu ce
discours de M. de Silhouette, j'en aurais peut-être conclu qu'il était
un fripon: il y a de certains aveux sur lesquels on ne risque rien
d'enchérir un peu. Tout le monde n'a pas ma sincérité. Quand je médis
de moi je ne ménage pas les termes. Je dis ce qu'on peut dire de pis,
je ne laisse rien à ajouter à ceux qui m'écoutent; et je me soucie fort
peu qu'ils me prennent au mot. Vous surtout, mon amie, je ne veux pas
que vous en rabattiez. Si le vice dont je m'accuse n'est pas dans mon
cœur, il faut qu'il y en ait un autre dans mon esprit. Si ce principe
vous paraît juste, vous m'apprécierez juste, et vous serez demain,
après-demain, dans dix ans, également contente ou mécontente de moi.
Faites-vous à mes défauts; je suis bien vieux pour me corriger: il vous
sera plus facile d'avoir une vertu de plus qu'à moi un vice de moins.
Je vaux quelque chose par certains côtés; par exemple, j'ai de l'esprit
à proportion de celui qu'on a. Votre sœur m'en donnait quelquefois
beaucoup. Avec vous, je sens, j'aime, j'écoute, je regarde, je caresse,
j'ai une sorte d'existence que je préfère à toute autre. Si vous me
serrez dans vos bras, je jouis d'un bonheur au delà duquel je n'en
conçois point. Il y a quatre ans que vous me parûtes belle; aujourd'hui
je vous trouve plus belle encore; c'est la magie de la constance, la
plus difficile et la plus rare de nos vertus.
Au sortir du Palais-Royal, j'allai chez Grimm. Il n'y était pas; je
vous écrivis en attendant qu'il vînt; il ne tarda pas. Nous causâmes de
lui, de vous, de votre mère, de moi. Il n'entend rien à cette femme.
J'ai apporté ici votre journal; continuez-le-moi: je vous ferai le
mien. Il sera peut-être un peu monotone, surtout pendant que les
jours continueront d'être pluvieux; mais qu'importe? vous y verrez du
moins que mes plus doux moments sont ceux où je pense à vous.
J'ai été occupé toute la matinée d'Héloïse et d'Abélard. Elle disait:
«J'aimerais mieux être la maîtresse de mon philosophe que la femme du
plus grand roi du monde.» Et je disais, moi: Combien cet homme fut
aimé!
Adieu, ma Sophie; je vous embrasse de tout mon cœur.