XXI

Au Grandval, 11 octobre 1759.

Je vois, ma tendre amie, que Grimm ne s'est pas acquitté bien

exactement de sa commission. Je vous écrivais de chez lui avant-hier au

soir; vous pouviez avoir ma lettre hier de bon matin, savoir qu'à neuf

heures je serais chez le Baron, et me dire un petit mot d'adieu.

Nous dînâmes chez Montamy avec la gaieté que je vous ai dit. À six

heures j'étais dans l'allée d'Argenson. Je regardai plusieurs fois

sur un certain banc, je regardai aussi aux environs; mais je ne vis

ni celle que je désirais, ni celle que je craignais; et je pensai que

le temps incertain et froid vous aurait retenue à la maison, que vous

y causiez avec le gros abbé[22], et que peut-être il faisait à votre

mère des questions auxquelles vous aviez la bonté de répondre pour elle.

Je vous ai promis le détail de ce qui s'est dit entre d'Alembert et

moi; le voici presque mot pour mot. Il débuta par un exorde assez

doux: c'était notre première entrevue depuis la mort de mon père et

mon voyage de province. Il me parla de mon frère, de ma sœur, de mes

arrangements domestiques, de ma petite fortune et de tout ce qui

pouvait m'intéresser et me disposer à l'entendre favorablement; puis

il ajouta (car il en fallait bien venir à un objet auquel j'avais la

malignité de me refuser): «Cette absence a dû retentir un peu

votre travail--Il est vrai; mais depuis deux mois j'ai bien compensé

te temps perdu, si c'est perdre le temps que d'assurer son sort à

venir.--Vous êtes donc fort avancé?--Mes articles de philosophie sont

tous faits; ce ne sont ni tes moins difficiles ni tes plus courts;

et la plupart des autres sont ébauchés.--Je vois qu'il est temps que

je m'y mette.--Quand vous voudrez.--Quand tes libraires voudront. Je

tes ai vus; je leur ai fait des propositions raisonnables; s'ils tes

acceptent, je me livre à l'<i>Encyclopédie</i> comme auparavant; sinon, je

m'acquitterai de mes engagements à la rigueur. L'ouvrage n'en sera pas

mieux, mais ils n'auront rien de plus à me demander.--Quelque parti

que vous preniez, j'en serai content.--Ma situation commence à devenir

désagréable: on ne paye point ici nos pensions; celles de Prusse sont

arrêtées; nous ne touchons plus de jetons à l'Académie française. Je

n'ai d'ailleurs, comme vous savez, qu'un revenu fort modique; je ne

dois ni mon temps ni ma peine à personne, et je ne suis plus d'humeur

à en faire présent à ces gens-là.--Je ne vous blâme pas; il faut que

chacun pense à soi--Il reste encore six à sept volumes à foire. Ils

me donnaient, je crois, 500 francs par volume lorsqu'on imprimait, il

faut qu'ils me tes continuent; c'est un millier d'écus qu'il leur en

coûtera; les voilà bien à plaindre! mais aussi ils peuvent compter

qu'avant Pâques prochain le reste de ma besogne sera prêt.--Voilà

ce que vous leur demandez?--Oui. Qu'en pensez-vous?--Je pense qu'au

lieu de vous fâcher, comme vous fîtes, il y a six mois, lorsque nous

nous assemblâmes pour délibérer sur la continuation de l'ouvrage, si

vous eussiez fait aux libraires ces propositions, ils tes auraient

acceptées sur-le-champ; mais aujourd'hui qu'ils ont tes plus fortes

raisons d'être dégoûtés de vous, c'est autre chose.--Et quelles sont

ces raisons?--Vous me les demandez?--Sans doute.--Je vais donc vous

tes dire. Vous avez un traité avec tes libraires; vos honoraires y

sont stipulés, vous n'avez rien à exiger au delà. Si vous avez plus

travaillé que vous ne deviez, c'est par intérêt pour l'ouvrage, c'est

par amitié pour moi, c'est par égard pour vous-même: on ne paye point

en argent ces motifs-là. Cependant ils vous ont envoyé vingt louis à

chaque volume; c'est cent quarante louis que vous avez reçus et qui ne

vous étaient pas dus. Vous projetez un voyage à Wesel[23], dans un

temps où vous leur étiez nécessaire ici; ils ne vous retiennent point;

au contraire, vous manquez d'argent, ils vous en offrent. Vous acceptez

deux cents louis; vous oubliez cette dette pendant deux ou trois ans.

Au bout de ce terme assez long, vous songez à vous acquitter. Que

font-ils? Ils vous remettent votre billet déchiré, et ils paraissent

trop contents de vous avoir servi. Ce sont des procédés que cela,

et vous êtes plus fait, vous, pour vous en souvenir qu'eux pour tes

avoir. Cependant vous quittez une entreprise à laquelle ils ont mis

toute leur fortune; une affaire de deux millions est une bagatelle qui

ne mérite pas l'attention d'un philosophe comme vous. Vous débauchez

leurs travailleurs, vous les jetez dans un monde d'embarras dont ils

ne se tireront pas sitôt. Vous ne voyez que la petite satisfaction

de faire parler de vous un moment. Ils sont dans la nécessité de

s'adresser au public; il faut voir comment ils vous ménagent et me

sacrifient.--C'est une injustice.--Il est vrai, mais ce n'est pas à

vous à le leur reprocher. Ce n'est pas tout. Il vous vient en fantaisie

de recueillir différents morceaux épars dans l'<i>Encyclopédie</i>; rien

n'est plus contraire à leurs intérêts; ils vous te représentent, vous

insistez, l'édition se fait, ils en avancent les frais, et vous en

partagez le profit[24]. Il semblait qu'après avoir payé deux fois votre

ouvrage ils étaient en droit de le regarder comme le leur. Cependant

vous allez chercher un libraire au loin, et vous lui vendez pêle-mêle

ce qui ne vous appartient pas.--Ils m'ont donné mille sujets de

mécontentement.--Quelle défaite! Il n'y a point de petites choses entre

amis. Tout se pèse, parce que l'amitié est un commerce de pureté et

de délicatesse; mais les libraires, sont-ils vos amis? votre conduite

avec eux est horrible. S'ils ne le sont pas, vous n'avez rien à leur

objecter. Savez-vous, d'Alembert, à qui il appartient de juger entre

eux et vous? Au public. S'ils faisaient un manifeste, et qu'ils le

prissent pour arbitre, croyez-vous qu'il prononçât en votre faveur?

non, mon ami; il laisserait de côté toutes les minuties, et vous seriez

couvert de honte.--Quoi, Diderot, c'est vous qui prenez le parti des

libraires!--Les torts qu'ils ont avec moi ne m'empêchent point

de voir ceux que vous avez avec eux. Après toute cette ostentation

de fierté, convenez que le rôle que vous faites à présent est bien

misérable. Quoi qu'il en soit, votre demande me paraît petite, mais

juste. S'il n'était pas si tard, j'irais leur parler. Demain je pars

pour la campagne; je leur écrirai de là. À mon retour, vous saurez la

réponse; en attendant, travaillez toujours. S'ils vous refusent les

mille écus dont il s'agit, moi je vous les offre.--Vous vous moquez.

Vous êtes-vous attendu que j'accepterais?--Je ne sais, mais ils ne

vous aviliraient pas de ma main.--Dites que je ne m'engage que pour

ma partie.--Ils n'en veulent pas davantage, ni moi non plus.--Plus

de préface.--Vous en voudriez faire par la suite que vous n'en seriez

pas le maître.--Et pourquoi cela?--C'est que les précédentes nous ont

attiré toutes les haines dont nous sommes chargés. Qui est-ce qui n'y

est pas insulté?--Je reverrai les épreuves à l'ordinaire, supposez que

j'y sois. <i>Maupertuis est mort. Les affaires du roi de Prusse ne sont

pas désespérées.</i> Il pourrait m'appeler.--On dit qu'il vous nomme à la

présidence de son Académie.--Il m'a écrit; mais cela n'est pas M.--Au

temps comme au temps. Bonsoir.»

Il était sept heures et demie; l'allée devenait froide; l'architriclin

de monseigneur m'attendait; j'avais promis à Grimm qu'il m'aurait entre

huit et neuf; nous nous séparâmes donc. Je rentrai au Palais-Royal;

je causai environ trois quarts d'heure avec M. de Montamy. Les mœurs

furent notre texte; je dis là-dessus bien des choses dont je ne me

souviens plus, si ce n'est que les hommes ont une étrange opinion de

la vertu; ils croient qu'elle est à leur disposition, et qu'on devient

honnête homme du jour au lendemain. Ils gardent leur linge sale tant

qu'ils ont des vilenies à faire, et ils en font toute leur vie, parce

qu'on ne quitte pas une habitude vicieuse comme une chemise. C'est pis

que la peau du centaure Nessus; on ne l'arrache pas sans douleur et

sans cris: on a plus tôt fait de rester comme on est. Oh! mon amie,

ne faisons point le mal, aimons-nous pour nous rendre meilleurs,

soyons-nous, comme nous l'avons été, censeurs fidèles l'un à l'autre.

Rendez-moi digne de vous, inspirez-moi cette candeur, cette franchise,

cette douceur qui vous sont naturelles. Il y a plus loin de notre état

d'innocence actuelle à une première faute que d'une première faute

à une seconde, et que de celle-ci à une troisième. Si je vous

trompais une fois, je pourrais vous tromper mille; mais je ne vous

tromperai jamais. Vous veillez au fond de mon cœur, vous êtes là, et

rien de déshonnête ne peut approcher de vous. M. de Montamy me demanda

ce que c'était qu'un homme heureux dans ce monde? Et je lui répondis:

Celui à qui la nature a accordé un bon esprit, un cœur juste et une

fortune proportionnée à son état.--Votre réponse, me dit-il, est

celle que me fit un jour M. de Silhouette: il n'était pas alors fort

opulent. Le contrôle général était bien loin de lui. Tous ses souhaits

se bornaient à 30,000 livres de rente, et il s'écriait: «<i>Si je les

ai jamais, je serai bien plus honnête homme.</i>» Si j'avais entendu ce

discours de M. de Silhouette, j'en aurais peut-être conclu qu'il était

un fripon: il y a de certains aveux sur lesquels on ne risque rien

d'enchérir un peu. Tout le monde n'a pas ma sincérité. Quand je médis

de moi je ne ménage pas les termes. Je dis ce qu'on peut dire de pis,

je ne laisse rien à ajouter à ceux qui m'écoutent; et je me soucie fort

peu qu'ils me prennent au mot. Vous surtout, mon amie, je ne veux pas

que vous en rabattiez. Si le vice dont je m'accuse n'est pas dans mon

cœur, il faut qu'il y en ait un autre dans mon esprit. Si ce principe

vous paraît juste, vous m'apprécierez juste, et vous serez demain,

après-demain, dans dix ans, également contente ou mécontente de moi.

Faites-vous à mes défauts; je suis bien vieux pour me corriger: il vous

sera plus facile d'avoir une vertu de plus qu'à moi un vice de moins.

Je vaux quelque chose par certains côtés; par exemple, j'ai de l'esprit

à proportion de celui qu'on a. Votre sœur m'en donnait quelquefois

beaucoup. Avec vous, je sens, j'aime, j'écoute, je regarde, je caresse,

j'ai une sorte d'existence que je préfère à toute autre. Si vous me

serrez dans vos bras, je jouis d'un bonheur au delà duquel je n'en

conçois point. Il y a quatre ans que vous me parûtes belle; aujourd'hui

je vous trouve plus belle encore; c'est la magie de la constance, la

plus difficile et la plus rare de nos vertus.

Au sortir du Palais-Royal, j'allai chez Grimm. Il n'y était pas; je

vous écrivis en attendant qu'il vînt; il ne tarda pas. Nous causâmes de

lui, de vous, de votre mère, de moi. Il n'entend rien à cette femme.

J'ai apporté ici votre journal; continuez-le-moi: je vous ferai le

mien. Il sera peut-être un peu monotone, surtout pendant que les

jours continueront d'être pluvieux; mais qu'importe? vous y verrez du

moins que mes plus doux moments sont ceux où je pense à vous.

J'ai été occupé toute la matinée d'Héloïse et d'Abélard. Elle disait:

«J'aimerais mieux être la maîtresse de mon philosophe que la femme du

plus grand roi du monde.» Et je disais, moi: Combien cet homme fut

aimé!

Adieu, ma Sophie; je vous embrasse de tout mon cœur.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 33 / 189 题