9 octobre 1759.

Je suis chez mon ami, et j'écris à celle que j'aime. Ô vous, chère

femme, avez-vous vu combien vous faisiez mon bonheur! Savez-vous

enfin par quels liens je vous suis attaché? Doutez-vous que mes

sentiments ne durent aussi longtemps que ma vie? J'étais plein de la

tendresse que vous m'aviez inspirée quand j'ai paru au milieu de nos

convives; elle brillait dans mes yeux; elle échauffait mes discours;

elle disposait de mes mouvements; elle se montrait en tout. Je leur

semblais extraordinaire, inspiré, divin. Grimm n'avait pas assez de

ses yeux pour me regarder, pas assez de ses oreilles pour m'entendre;

tous étaient étonnés; moi-même j'éprouvais une satisfaction intérieure

que je ne saurais vous rendre. C'était comme un feu qui brûlait au

fond de mon âme, dont ma poitrine était embrasée, qui se répandait sur

eux et qui les allumait. Nous avons passé une soirée d'enthousiasme

dont j'étais le foyer. Ce n'est pas sans regret qu'on se soustrait à

une situation aussi douce. Cependant il le fallait; l'heure de mon

rendez-vous m'appelait: j'y suis allé. J'ai parlé à d'Alembert comme

un ange. Je vous rendrai cette conversation au Grandval. Au sortir de

l'allée d'Argenson, où vous n'étiez pas, je suis rentré chez Montamy,

qui n'a pu s'empêcher de me dire en me quittant: «Ah! mon cher

monsieur, quel plaisir vous m'avez fait!» Et moi, je répondais tout

bas à l'homme froid que j'avais remué: Ce n'est pas moi; c'est

elle, c'est elle qui agissait en moi À huit heures je l'ai quitté. Je

suis chez lui[21]; je l'attends, et en l'attendant je rends compte des

moments doux qu'ils vous doivent et que je vous dois: mais le voilà

venu. Adieu, ma Sophie, adieu, chère femme! je brûle du désir de vous

revoir, et je suis à peine éloigné de vous. Demain à neuf heures je

serai chez le Baron. Ah! si j'étais à côté de vous, combien je vous

aimerais encore! Je me meurs de passion. Adieu, adieu.

Lettres à Mademoiselle de Volland · 第 32 / 189 题