À Guémont près Vignory, 17 août 1759.
Ô l'heureux pays où il n'y a ni plume, ni encre, ni papier, que ce
qu'il en faut au curé pour inscrire les noms des enfants qu'on y
fait! Je suis à douze lieues de Langres, dans un village où c'est à
la complaisance du pasteur que je dois le plaisir de causer avec ma
Sophie. Jamais amant peut-être ne s'est trouvé ici; jamais du moins un
aussi tendre. Le saint homme qui m'a prêté le seul tronçon de plume
qu'il ait me croit occupé de quelque grande affaire, et n'a-t-il pas
raison? Quelle affaire plus grande pour moi que de vous apprendre que
je revoie vers vous avec une joie dont l'excès ne peut se comparer qu'à
la peine que j'eus à vous quitter? Je vous reverrai donc! mais encore
un mot de ce curé, dont j'emploie, à vous dire que je vous aime à la
folie, la même plume qui griffonne les prônes où il damnait ses pauvres
idiots, pour avoir écouté leur cœur qui les prêchait bien mieux que lui.
Je me suis arraché à cinq heures du matin d'entre les bras de
ma sœur. Combien nous nous sommes embrassés! combien elle a pleuré!
combien j'ai pleuré aussi! Je l'aime beaucoup, et je crois en vérité
que vous ne m'aimez pas plus qu'elle. L'abbé voyait cela, et il en
était touché; je lui ai recommandé le bonheur de cette chère sœur, et
à elle le bonheur de son frère. Elle s'acquittera bien de ce devoir.
Je me suis offert à être le médiateur de leurs petits démêlés s'il en
survient; et l'abbé, qui a lieu, m'a-t-il dit, de compter plus encore
sur mon équité que sur mon affection, m'a accepté. Il a eu tort de dire
comme cela; car en vérité il n'y a pas un homme de sa robe que j'estime
plus que lui. Il est sensible; il est vrai qu'il se le reproche; il est
honnête, mais dur. Il eût été bon ami, bon frère, si le Christ ne lui
eût ordonné de fouler aux pieds toutes ces misères-là. C'est un bon
chrétien qui me prouve à tout moment qu'il vaudrait mieux être un bon
homme, et que ce qu'ils appellent la perfection évangélique n'est que
l'art funeste d'étouffer la nature qui eût parlé en lui peut-être aussi
fortement qu'en moi. Oh! que je suis content! Il est encore de bonne
heure, et j'aurai le temps de causer avec vous tout à mon aise. Combien
je vais vous dire de choses, tandis que ces bonnes gens me font sans
apprêt une fricassée de poulet, qui sera mangée de bon appétit! Bonnes
gens, n'allez pas si vite; j'ai une faim dévorante, mais j'aime encore
mieux causer avec ma Sophie que manger. Que fait-elle? que dit-elle?
que pense-t-elle? où me croit-elle? En quelque lieu du monde qu'elle me
suppose, elle m'aime.
J'avais rapproché ce frère et cette sœur, je m'applaudissais de mon
ouvrage; j'en jouissais; nous nagions tous les trois dans la joie
lorsqu'un événement de rien a pensé tout détruire. Hier au soir il
arrive, il voit des malles qui se remplissent; il prétend que je n'ai
pas même daigné lui annoncer mon départ; que c'était un arrangement
fait entre ma sœur et moi; qu'on le néglige; que l'on se cache de
lui; qu'on lui tait tout; qu'on ne l'aime pas; qu'il le voit jusque
dans les plus petites circonstances; et puis voilà mon homme qui se
désole, qui étouffe, qui ne peut ni boire, ni manger, ni parler; et
moi de lui prendre les mains, de l'embrasser, de lui protester tout ce
que je sentais, peut-être plus que je ne sentais. Son état me faisait
pitié, je tremblais pour le sort de ma sœur, qui me disait:
«Tenez, voilà la vie qu'il me prépare; il faudra que je me dérange
tous les jours la tête pour remettre la sienne.» Et puis voilà que
ce propos et quelques autres de la même trempe, qu'elle ne sait que
trop bien tenir, rallument l'orage qui commençait à se dissiper; et
mon philosophe qui ne sait plus à quel saint se vouer entre des gens
qui se mettent le marché à la main, et qui se retirent l'un d'un côté,
l'autre de l'autre, au grand étonnement des domestiques qui avaient
servi le souper, et qui regardaient en silence trois êtres muets,
chacun à dix pieds de la table, l'un tristement appuyé sur ses mains,
c'était moi; l'autre renversé sur sa chaise comme quelqu'un qui a envie
de dormir, c'était ma sœur; le troisième se tourmentant sur sa chaise,
cherchant une bonne posture et n'en trouvant point. Cependant, après
avoir éloigné les domestiques, je pris la parole; je leur rappelai
ce qu'ils s'étaient protesté sur le corps de leur père expiré; je
les conjurai, par l'amitié qu'ils avaient pour moi et par la douleur
qu'ils me causaient, de finir une situation qui m'accablait; je pris ma
sœur par la main: «Non, mon frère, cet homme a été et sera toute sa
vie insociable; je veux m'aller coucher.--Non, chère sœur, vous ne me
renverrez pas avec ce chagrin.--Je ne sais avec qui cet homme a vécu;
il est toujours prêt à soupçonner des complots.--Mon frère, laissez-la
aller, vous voyez bien que quand nous nous embrasserons elle ne m'en
aimera pas davantage.» Cependant j'entraînais ma sœur, qui se laissait
aller en se faisant tirer. Nous arrivâmes enfin jusqu'au prêtre et je
les rapatriai. Nous mangeâmes un souper froid, pendant lequel je leur
fis à chacun un très-beau sermon. J'étais touché, je ne sais ce que je
leur dis; mais la fin de tout cela, c'est qu'ils se tendirent les mains
d'un côté de la table à l'autre, qu'ils se les saisirent, qu'ils se
les serrèrent, qu'ils avaient les larmes aux yeux; et qu'après s'être
avoué bien franchement leurs torts, ils me demandèrent mille pardons et
m'accablèrent de caresses. Ce n'étaient pas des discours, c'étaient des
mots entrecoupés, c'étaient les démonstrations les plus douces et les
plus expressives.
L'abbé s'est levé de grand matin; il est venu le premier dans ma
chambre, et il m'a tenu des propos, moitié religion et moitié raison,
qui n'étaient pas trop mauvais, et il m'a fait sentir au doigt que
quand le cœur était partial, quoiqu'on s'observât, il était
impossible qu'il n'y parût pas dans les actions. Que répondre à cela?
Que j'avais peu vécu avec lui, que je ne le connaissais pas autant que
ma sœur, et autres forfanteries qu'on tient pour ne pas demeurer court,
et qui ne trompent que ceux qui nous aiment et qui ont de l'intérêt à
les croire; mais comment faire autrement? Pour ma sœur, contente d'elle
et de moi, elle dormait. Voilà ma fricassée de poulet qui dort aussi;
l'appétit et ma bonne paysanne qui s'impatientent; allons la manger
bien vite pour reprendre et continuer ce que vous ne pourrez peut-être
pas lire. Qu'importe! je vous écrirai toujours, ce sera comme le soir
que je vous écrivais dans les ténèbres.
Ma fricassée était excellente et l'eau délicieuse. Ah! ma Sophie, si
vous m'aviez vu manger! mais que je suis bête! je vous crois attentive
à tout ce que je fais. Les pauvres gens sont si honteux de n'avoir
point de dessert à me donner qu'ils n'oseraient presque le dire; ils me
prennent au moins pour quelque gros bénéficier. Il est vrai que j'ai
une chaise et des chevaux, mais point de laquais; ils n'en savent pas
si long, et ils ne m'en respectent pas moins. À propos, les chats de
Champagne n'osent pas manger sur des assiettes, il faut qu'ils soient
fripons de leur naturel; ils ont l'air de voler ce qu'on leur donne. Il
y a bien des gens comme cela. Mais où en étais-je? Oh! la bonne eau! à
votre santé, ma Sophie. Madame, permettez-vous? Oui.
Voici le moment terrible, celui des adieux; ils ont été bien tendres;
j'ai jeté mes bras autour du cou de l'abbé; j'ai baisé ma sœur cent
fois. Je parlais à l'abbé, mais je ne disais mot à ma sœur. En vérité,
nous sommes bien nés tous les trois; mais il est impossible d'être
de caractères plus divers. Ah! s'ils s'aimaient l'un l'autre comme
ils m'aiment tous les deux! S'ils avaient pu me charger la maison
entière sur le corps, je vous l'aurais apportée. Nous avons une qualité
commune, c'est la sensibilité et le désintéressement. L'abbé ne tient
à rien, cela est sûr; l'argent n'en est pas excepté. J'ai oublié de
vous dire qu'en parcourant les lettres que j'écrivais à mon père, il
y avait trouvé quelques mots qui l'avaient offensé; il s'en plaignit
amèrement, et cela dans les premiers jours. Je lui dis: «Je ne sais
ce qu'il y a dans ces lettres, je sais seulement qu'il n'y a ni
méchanceté, ni mauvais dessein; mais, mon frère, si j'ai quelque tort
avec vous, quelque involontaire qu'il soit, je vous en demande pardon.»
Il faut que ma sœur soit fière; j'entendis qu'elle grommelait: «Cela
est bien humble pour un aîné.» Cela acheva de donner un grand prix à
mon excuse. Je les ai laissés enchantés de moi, et tous ceux qui ont eu
quelque part à nos affaires. Je ne saurais me dissimuler la joie que
j'en ai. Ma Sophie, dites, vous qui êtes si souvent dans ce cas, cela
n'est-il pas bien doux? Ils me louent à présent que je suis loin d'eux;
ils se font en eux-mêmes de petits reproches et je m'applaudis. Mais
je crois que mon cocher s'enivre avec l'hôte, car ils parlent guerre
et religion. J'entends qu'ils crient: «Est-ce que Dieu n'est pas le
maître et le roi? voilà pourtant qu'on parle encore d'impôts!» Qu'ils
s'enivrent, n'est-ce pas là leur consolation? Ils le sont de vin, je
le suis d'amour; je n'ai pas le courage de les blâmer. Demain ils
expieront leur ivresse; elle sera passée et la mienne durera. Mais du
train que j'y vais je ne finirai point; tant mieux, n'est-il pas vrai,
ma Sophie, si vous me lisez plus longtemps? Me voilà parti; me voilà
à Chaumont; me voilà à Brethenay; c'est un petit village rangé sur la
cime d'un coteau dont la Marne arrose le pied. Le bel endroit! Me voilà
à Vignory.
Ma Sophie, quel endroit que ce Vignory! Que la chère sœur ne me parle
jamais de ses sophas, de ses oreillers mollets, de ses tapisseries,
de ses glaces, de son froid attirail de volupté. Quelle comparaison
entre tous ces colifichets artificiels et ce que j'ai vu! Imaginez-vous
une centaine de cabanes entourées d'eau, de vieilles forêts immenses,
des coteaux, des allées de prés qui séparent ces coteaux, comme si
on les y avait placés à plaisir, et des ruisseaux qui coupent ces
allées-prairies. Non, pour l'honneur des garçons de ce village, je ne
veux pas me persuader qu'il y ait là une fille pucelle passé quatorze
ans; une fille ne peut pas mettre le pied hors de sa maison sans être
détournée; et puis le frais, le secret, la solitude, le silence, le
cœur qui parle, les sens qui sollicitent... Ma Sophie, ne verrez-vous
jamais Vignory?
Mais les chevaux volent; me voilà déjà loin de ce lieu, me voilà à
Provenchères; autre enchantement. Je n'ai jamais fait une si belle
route; elle est fatigante pour les voitures; il faut sans cesse
descendre ou monter; mais elle est bien agréable pour le voyageur. Me
voilà à Guémont, c'est de là que je vous écris avec la plume du curé
tout ce qui me passe par la tête. Demain à Joinville, de bonne heure;
à Saint-Dizier, à dîner; de Saint-Dizier à Isle, s'il se peut, dans le
même jour, ou samedi dans la matinée, si c'est aujourd'hui jeudi, comme
je crois; car je ne sais jamais bien le jour que je vis. Je vous aime
tous les jours, et je ne distingue que celui où je me crois plus aimé.
Il est à peu près dix heures du soir; mes draps sont mis; on me les a
promis blancs. Ces gens-là ne me tromperont pas. Je dormirai donc tout
à l'heure. Bonsoir, ma Sophie; bonsoir, sa chère sœur; si c'est demain
jour de poste à Joinville ou à Saint-Dizier, ce griffonnage partira. Je
ne pense pas qu'on me retienne à Isle. On paraît trop pressé de vous
rejoindre. Dieu veuille que cet empressement dure! S'il était réel,
mes délais ont dû l'augmenter, mais on n'y connaît rien. Après-demain,
Circé m'aura en sa puissance. Non, non, ma Sophie me garde, et celui
que ma Sophie garde est bien gardé. Bonsoir, toutes les deux. À propos,
vos dodos se touchent-ils encore? Je voudrais bien savoir cela. Je
pourrais avoir à Isle des scrupules que cela m'aiderait à lever. Il me
vient une bonne folie par la tête, c'est qu'on me fera coucher dans
votre chambre. Madame votre mère est capable de cet effort-là. Ne
m'avez-vous pas dit que cette chambre était parquetée? Mais je serai
encore demain à ma lettre, si je m'y opiniâtre; c'est comme si j'étais
à côté de vous; combien de fois je me suis levé et vous ai dit bonsoir
à neuf heures, et n'étais pas encore parti à minuit! On n'entend rien
aux amants! Ils semblent n'être pas faits pour être toujours ensemble,
ni pour être séparés; toujours ensemble, on dit qu'ils s'useraient;
séparés, ils souffrent trop. Bonsoir pourtant, et pour la dernière fois.