--Merci mille fois; merci encore; vos offres, même les plus généreuses,

ne sauraient me tenter.

--Henri, vous me confondez. Vous remerciez à peine votre excellent

bienfaiteur; laissez-moi au moins le faire pour vous et lui témoigner

notre gratitude.

--Je veux bien, ma chère; je vous délègue mes pouvoirs; voyons, comment

allez-vous vous y prendre?

Elle se leva, marcha droit vers le vieux monsieur, s’assit sur ses

genoux, passa ses bras autour de son cou et l’embrassa à pleine bouche.

Au même instant les deux frères éclatèrent de rire à l’unisson. Moi, je

restais pétrifié, absolument médusé, comme bien vous le pensez. Portia

cria de sa jolie voix claire:

--Papa, il vous dit que vous n’avez rien d’assez bien à lui offrir comme

situation! C’est un soufflet pour moi.

--Comment, ma chérie, repris-je, vous l’appelez papa?

--Mais oui, je vous présente mon beau-père, et un beau-père que j’adore.

Vous comprenez, maintenant, pourquoi je me tordais de rire, lorsque vous

m’avez raconté à la réception du ministre, ne connaissant pas ma

parenté, comme quoi la combinaison de mon père et de l’oncle Abel vous

mettait dans un pétrin complet?

A ces mots, je parlai sans détours, bien décidé que j’étais à frapper

droit au but:

--Maintenant, mon cher Monsieur, permettez-moi de retirer ce que je

viens de dire. Il y a une situation que j’accepte de vous immédiatement.

--Laquelle?

--Celle de votre gendre.

--Parfait, parfait. Mais je dois vous faire remarquer que, n’ayant

jamais rempli les fonctions de gendre, vous allez vous trouver très

embarrassé pour me fournir des certificats «ad hoc».

--Cela ne fait rien; prenez-moi à l’essai, je vous en conjure; ne fût-ce

que pour trente ou quarante ans. Si après cela je...

--Eh bien, soit! C’est entendu. Je vous accorde cette petite faveur.

Emmenez Portia; elle est à vous.

Inutile de me demander si nous étions heureux! Portia et moi, nous nous

sentions transportés au sixième ciel. Quand Londres eut vent de mon

histoire, un jour ou deux plus tard, et qu’on connut mes pérégrinations

avec le fameux billet de banque, vous devinez d’avance si la fin de mon

aventure fit les frais de toutes les conversations. On jacassa beaucoup

sur notre compte.

Mon beau-père reporta ce cher billet de banque à la banque d’Angleterre

et l’encaissa; celle-ci, par une attention très délicate, annula le

billet et en fit cadeau à mon beau-père. Le jour de notre mariage, le

père de Portia nous offrit ce billet à tous les deux; depuis ce jour,

vous pouvez le voir soigneusement encadré, pendu dans notre chambre à

coucher. Et je vous assure que je le vénère, ce morceau de papier, lui

qui m’a valu ma chère Portia!

Sans lui, en effet, je ne serais peut-être pas resté à Londres, je

n’aurais jamais été admis à la réception du ministre; par conséquent, je

n’aurais pas vu Portia.

Aussi je ne cesse de répéter à mes amis:

--Vous voyez bien ce billet d’un million de livres! Il ne m’a servi qu’à

faire une seule emplette dans ma vie, mais cette emplette, je ne l’ai

même pas payée le dixième de sa valeur réelle.

UNE PÉTITION A LA REINE D’ANGLETERRE

Hartford, le 6 nov. 1887.

Madame,

Votre Majesté se rappelle sans doute qu’en mai dernier Mr Edward Bright,

attaché au ministère de l’Intérieur, m’écrivit au sujet d’une taxe que

je devais, paraît-il, acquitter à votre gouvernement pour la publication

de mes livres à Londres. Cette taxe n’était autre chose qu’un impôt sur

mes droits d’auteur.

Je ne connais pas ce Mr Bright, et il m’est difficile dans ces

conditions de correspondre avec lui, j’ai d’ailleurs toujours habité

dans ce pays. La première partie de ma vie, pendant les années qui

précédèrent la guerre, s’est écoulée à Marion, état de Missouri, la

seconde à Hartford, état de Connecticut, près de Bloomfield, à environ

huit milles de Jarmington. Certains estiment cette distance à neuf

milles; je ne partage pas cet avis, car j’ai fait constamment le trajet

en moins de trois heures, et le général Hawley prétend même l’avoir

parcouru en deux heures et quart.

Je me suis donc permis d’écrire à Votre Majesté, bien que je n’aie pas

l’honneur de la connaître personnellement, et j’ose espérer que, dans

une circonstance comme celle-ci, Votre Majesté voudra bien m’excuser

d’implorer son appui en m’adressant au chef de la famille royale. J’ai

déjà eu l’honneur de rencontrer le Prince de Galles en 1873, dans une

circonstance des plus imprévues:

C’était dans Oxford Street, au coin de Régent Circus; le Prince

descendait la rue à la tête d’une procession, tandis que je la remontais

en sens contraire, sur l’impériale d’un omnibus. Le prince a

certainement dû me remarquer, car je portais un pardessus gris à pattes,

et j’étais presque seul dans l’omnibus. Quant à moi, je me souviens de

cette rencontre comme si j’avais vu passer la comète.

Le prince paraissait très gai et satisfait de vivre. Le contraire serait

d’ailleurs surprenant.

Un jour, j’allai rendre visite à Votre Majesté, mais Elle était sortie.

Cela n’a pas d’importance, et peut arriver à tout le monde.

Il me semble que je me suis un peu éloigné de mon sujet; j’y reviens

donc avec votre permission. Le jeune Bright écrivit à mes éditeurs de

Londres, Chatto Windus,--(leur maison est à gauche lorsque vous venez de

Piccadilly, un peu plus haut que le magasin de musique)--il leur écrivit

pour leur réclamer une taxe sur les droits d’auteurs de quelques

écrivains étrangers tels que: Miss de la Ramée (Ouida), le Dʳ Oliver

Wendell Holmes, Mr Francis Bret Harte et Mr Mark Twain. Chatto Windus

réussirent à esquiver cette taxe pour les autres, mais ils échouèrent

pour moi. Alors, le jeune Bright ne se contenta pas de m’écrire; il

m’envoya un grand imprimé, de la dimension d’un journal, en me priant de

signer en différents endroits. Plus on cherche à comprendre le texte de

ce genre d’imprimés, plus on s’y perd; c’est la bouteille à l’encre.

Pénétré de cette triste réalité, j’écrivis à Chatto Windus de payer la

taxe, leur promettant ensuite de les rembourser. Je m’imaginais

naturellement que cette redevance allait être acquittée une fois pour

toutes, et qu’elle ne dépasserait pas un pour cent; mais, hier au soir,

je rencontrai le professeur Sloane de Princeton--vous ne le connaissez

peut-être pas. Cependant vous avez dû le rencontrer quelquefois, car il

va souvent en Angleterre. C’est un bel homme aux épaules larges, et de

plus un grand penseur; vous avez pu l’apercevoir sur le quai des gares

après le départ des trains qu’il venait de manquer; car, comme tous ces

spécialistes et ces savants, il est incapable de joindre la pratique à

la théorie. Il m’a donc appris que cette taxe ne portait que sur les

trois années écoulées et qu’elle s’élevait à deux et demi pour cent.

J’en restai stupéfait, et de nouveau me mis à étudier l’imprimé; je

voulais absolument trouver un remède à cette situation et j’étais décidé

à mener la chose à bonne fin. Le texte de cet imprimé débutait poliment

et courtoisement, comme d’ailleurs tous les documents anglais:

«A Mr Mark Twain: conformément aux actes du Parlement qui confèrent à Sa

Majesté les droits et les profits, etc.»

A la première lecture je n’avais pas remarqué cette particularité.

J’étais persuadé que le gouvernement me réclamait cette taxe, et je

m’étais adressé, en conséquence, au gouvernement. Mais je venais de

m’apercevoir qu’il s’agissait d’une affaire privée, d’une question

d’intérêt intime, d’un revenu destiné à Votre Majesté et non au

gouvernement. Mon avis est qu’il vaut toujours mieux s’adresser au bon

Dieu qu’à ses saints, et je suis au fond bien aise de cette dernière

découverte.

Quand on remonte à l’origine d’une affaire on arrive toujours à

s’entendre, qu’il s’agisse de questions d’Etat ou de pommes de terre; le

fait n’en reste pas moins vrai, quelle que soit l’importance ou la

nature de l’affaire; en général, un sous-ordre se montre plus

pointilleux et difficile à satisfaire. Ceci n’est pas une critique, mais

bien un compliment à leur endroit. Ils ont leur devoir à remplir, et

sont tenus d’observer une règle stricte, sans permettre des concessions.

Si Votre Majesté laissait toute liberté d’action au jeune Bright, il est

plus que probable qu’il la chasserait de chez elle avant deux ou trois

ans. Il n’aurait certainement pas l’_intention_ de vous créer des

complications de famille, mais le résultat serait le même. Eh bien, en

supprimant l’intermédiaire de Bright, notre affaire n’en sera que plus

claire; nous nous arrangerons à l’amiable et à la satisfaction générale.

Quand ce litige sera réglé, Votre Majesté prendra le parti des

Américains comme elle l’a fait, il y a cinquante ans; il me semble

d’ailleurs que pour un souverain rien n’est plus enviable que l’alliance

d’une nation étrangère.

Nous autres Américains, nous ne payons pas tous un impôt au

gouvernement, mais cela viendra avec le temps, car notre nation compte

de nombreux et nouveaux auteurs chaque année; plus des quatre cinquièmes

de vos sujets canadiens sont de riches Américains, sans compter la

population flottante qui visite le Canada.

En parcourant le document en question, j’ai rencontré un article relatif

aux «détaxes». Je me permettrai de vous en entretenir, Madame. J’ai

remarqué aussi que les auteurs ne sont pas mentionnés sur cet imprimé.

Il est question des Carrières, des Mines, des Forges, des Sources

salées, des Mines d’alun, des Eaux, des Canaux, des Docks, des Egouts,

des Barrages des Pêcheries, des Foires, des Péages, des Ponts, des

Droits de passage, etc., etc., etc., bref une liste d’à peu près un

mètre cinquante de long. J’ai lu attentivement cette liste indéfiniment

longue, et, à mesure que j’approchais de la fin, mon espoir augmentait,

en constatant qu’en Angleterre tout est tarifé et prévu, excepté

peut-être la famille et le Parlement. Pourtant, il n’est pas question

des auteurs! Evidemment c’est un oubli, volontaire ou non. Mon cœur

tressaute de joie; mais je m’étais réjoui trop tôt. Au bas de la page je

trouvai une petite note de la main de Mr Bright, ainsi conçue: «Vous

êtes imposé d’après la série D. 14.»

Je me reportai à cette série et trouvai les trois rubriques: Commerce,

Bureaux, Usines à gaz.

Un moment de réflexion suffit à me convaincre qu’il y avait là une

erreur. Mr Bright se trompait et sortait totalement de la question. Un

auteur en effet n’est pas un commerçant; écrire ou composer ne constitue

pas un acte mercantile; un auteur n’a pas de bureaux: ses bureaux sont

partout sous la calotte des cieux, partout où souffle la brise, où

brille le soleil, partout où les créatures de Dieu sont heureuses de

vivre. Donc, puisque je n’exerce pas de commerce, et que je n’ai pas de

bureaux, je ne tombe pas sous le coup de l’article visé par la «série D.

section 14». Votre Majesté le comprend certainement. Je reviens alors à

la question des «Détaxes».

Il me semble que je pourrais obtenir cette détaxe, du moins sous

condition. Mr Bright me dit que toutes les détaxes que je puis réclamer

sont prévues aux termes du paragraphe nº 8 intitulé: «Usure et

détérioration de machines et appareils.» C’est curieux et cela prouve

combien une fois parti du mauvais pied il est resté ancré dans son

erreur; car les bureaux et le commerce ne comportent ni machines ni

appareils, ou du moins il n’en a jamais été question; de plus, ils ne

s’usent ni ne se détériorent. Votre Majesté conviendra que je suis dans

le vrai. Voici d’ailleurs le paragraphe nº 8:

«Sommes réclamées à titre de détaxe sur moins-value provenant de l’usure

et de la détérioration de machines et appareils, soit qu’ils

appartiennent à des particuliers ou à une compagnie, soit qu’ils soient

loués à des particuliers ou à une compagnie qui ont pris l’engagement

d’entretenir et de rendre ces machines et appareils en parfait état:

Ces sommes se montent à.......»

Je vous cite le texte même.

Je pourrais répondre à Mr Bright dans les termes suivants:

--Je suis fier de proclamer que mon cerveau est mon appareil, je ne

réclame aucune détaxe pour moins-value provenant de l’usure ou de la

détérioration.

Ce n’est nullement le cas, car sa solidité est à toute épreuve. Oui, je

pourrais lui dire: mon cerveau est mon appareil, ma tête est mon

atelier, ma main est ma machine et je suis le distributeur de toutes ces

énergies, je ne les ai affermées à personne; par conséquent il n’y a pas

de bail.

Voilà. Je ne veux pas trop porter aux nues cet argument et cette réponse

jetés sur le papier, tels qu’ils me sont venus à l’esprit; mais il me

semble qu’ils devraient confondre ce jeune homme; Votre Majesté sera de

mon avis.

C’est tout ce que j’ai à dire. Je m’arrête là; je ne piétine jamais mon

ennemi quand je l’ai renversé.

Après avoir ainsi prouvé à Votre Majesté que je ne puis être frappé

d’impôt, que je suis victime de l’erreur d’un clerc qui se trompe sur la

nature de mon commerce, il ne me reste plus qu’à solliciter de votre

justice le retrait de la lettre dont je vous ai parlé; il importe que

mon éditeur puisse recouvrer la somme que par mégarde et aberration je

lui avais ordonné de payer. Cette somme serait un bien faible appoint

dans votre budget; l’année s’annonce dure pour les écrivains, et je ne

crois pas que Votre Majesté ait jamais rencontré une aussi forte disette

de lectures intéressantes.

Avec un respect toujours nouveau, je suis, de Votre Majesté, le dévoué

serviteur.

MARK TWAIN.

_A Sa Majesté la Reine, à Londres._

LA CHICAGO ALLEMANDE

Je me sens perdu à Berlin. Cette ville ne ressemble en rien à la

conception que je m’en étais faite. Le Berlin d’autrefois, je l’aurais

reconnu aux descriptions des livres, le Berlin du siècle dernier et du

commencement du nôtre: une ville sale, bâtie sur des marais, aux rues

étroites et boueuses, éclairées par des lanternes sur lesquelles

s’alignaient des vieilles et vilaines maisons toutes pareilles les unes

aux autres; les maisons formaient des rectangulaires aussi droits et

monotones que les rayons d’un magasin de nouveautés. Mais ce Berlin-là a

cessé de vivre; il semble avoir disparu sans laisser aucune trace. Les

dimensions du Berlin actuel ne donnent aucune idée de la ville qui l’a

précédé.

Sa situation géographique a des traditions et une histoire, mais la cité

elle-même ne représente plus rien de tout cela. C’est une ville neuve,

la plus neuve que j’aie jamais vue. Chicago paraîtrait antique à côté

d’elle, car on voit encore des vieux quartiers à Chicago, tandis qu’il

n’en existe pour ainsi dire plus à Berlin.

La partie principale de la ville semble avoir été bâtie la semaine

dernière, le reste avec beaucoup de bonne volonté pourrait remonter à

six ou huit mois d’existence, au plus.

Un autre trait qui frappe le voyageur, c’est la grandeur de la ville. Il

n’existe pas d’autre ville, en aucun pays, qui possède de si larges

rues.

Berlin n’est pas UNE ville, mais LA ville aux grandes artères; et pas

une autre au monde ne peut lui être comparée sous ce rapport.

«Unter den Linden» représente en largeur la valeur de trois rues.

«Postdamerstrasse» est bordée de chaque côté par des contre-allées qui

offrent elles-mêmes plus de largeur que les rues principalement connues

des vieilles capitales de l’Europe; il n’y a ni rues étroites ni

passages, pas de raccourcis; de loin en loin, si quelques grandes

artères aboutissent au même carrefour, le périmètre de ce carrefour est

tel qu’il évoque un sentiment de grandeur majestueuse. Le parc au centre

de la ville est si vaste qu’il donne la même impression.

Un second trait caractéristique: les rues sont tirées au cordeau. Les

plus courtes n’ont pas la moindre courbe; les plus longues s’étendent

droites à l’infini; si elles s’infléchissent légèrement à droite ou à

gauche, elles reprennent ensuite leur rectitude à perte de vue. Le

résultat de cette configuration fait qu’à la nuit Berlin offre un coup

d’œil magnifique. Le gaz et l’électricité sont dépensés largement, de

sorte que, de quelque côté qu’on se tourne, on a partout devant soi une

double rangée de réverbères puissants, avec çà et là une magnifique

gerbe lumineuse qui éclaire les «Platzen»; entre ces interminables

rangées de lumières, on voit aussi les innombrables lanternes des

fiacres, qui ajoutent gaiement leur note claire à ce beau spectacle;

elles donnent l’idée d’une invasion de vers luisants.

Une chose encore vous frappe à Berlin: c’est la situation absolument

plane de la ville.

En résumé, la ville est plus neuve à l’œil qu’aucune autre, plus

éclairée et plus ordonnée; pas une autre cité n’a l’air aussi spacieux,

et n’est mieux à l’abri des encombrements; pas une n’offre autant de

rues droites, et Berlin peut facilement disputer à Chicago la platitude

de son aspect comme aussi la prodigieuse rapidité de son développement.

Berlin est le Chicago européen. Les deux villes ont à peu près la même

population--environ quinze cent mille habitants. Je ne puis donner des

chiffres plus précis, car je sais seulement la population que possédait

Chicago l’avant-dernière semaine; et, à ce moment, elle était d’un

million et demi. Il y a quinze ans, Berlin et Chicago passaient

certainement pour deux grandes villes, mais aucune d’elles n’était la

ville géante actuelle.

Là s’arrête le parallèle.

Quelques quartiers de Chicago seuls sont grands et bien percés, tandis

que Berlin paraît partout imposant et grandiose; la ville est

uniformément belle. A Chicago il existe des monuments plus remarquables

par leur architecture que ceux de Berlin, mais, malgré cela, ce que j’ai

dit plus haut est encore exact.

Ces deux villes plates seraient les premières pour leur salubrité

surprenante, s’il ne fallait compter avec Londres. A l’heure actuelle,

Londres a le premier rang.

La mortalité de Berlin représente seulement dix neuf pour cent; il y a

quatorze ans, elle était d’un tiers plus élevée.

Berlin est une ville à surprises sous bien des rapports. C’est la ville

la «plus» gouvernée du monde, mais il faut admettre aussi qu’elle est la

«mieux» gouvernée. On peut y admirer l’ordre et la méthode qui règnent

partout, dans les grandes comme dans les petites lignes, dans les

détails même les plus minimes.

Il ne s’agit pas d’un ordre et d’une méthode théoriques existant

seulement sur le papier, mais bien dans la réalité et dans toute

l’acception du terme. Il y a une règle pour tout, et cette règle

s’applique invariablement aux riches comme aux pauvres, sans préjugés ni

faveurs. Elle agit avec une égalité parfaite dans les grandes

circonstances comme dans les petites, avec une diligence clairvoyante et

soutenue, jointe à une persévérance très digne d’admiration.

Il existe plusieurs impôts qui sont recueillis trimestriellement;

«recueillis» est bien le mot, plutôt que «levés», car ils sont

«recueillis» chaque fois. Les impôts ne sont d’ailleurs pas exorbitants,

excepté dans les villes et les contrées où les habitants font des

difficultés pour les payer; dans ce cas on les majore et la police se

charge, par des visites calmes et fréquentes, de vous faire acquitter la

taxe. Elle vous demande vingt ou quarante pfennigs par visite après le

premier avis.

Au bout d’un certain temps, vous vous apercevez qu’elle a fini par

percevoir la somme en question.

Sous un certain rapport, les quinze cent mille habitants de Berlin

forment une grande famille; la tête connaît les noms des différents

membres, leur demeure, leur lieu de naissance, leurs moyens d’existence

et leur religion. Toute personne qui arrive à Berlin est tenue de

fournir immédiatement tous ces détails à la police; et de plus, si elle

sait combien de temps elle doit y séjourner, elle doit l’en prévenir

également. Si elle loue une maison, elle sera imposée d’après le loyer

et d’après ses revenus.

On ne lui demandera pas de déclarer son revenu, de sorte qu’elle pourra

réserver ses mensonges pour une meilleure occasion; la police l’estimera

d’après le loyer qu’elle paye, et prendra ce chiffre pour base de son

imposition.

Les droits sur les articles importés sont acquittés avec une exactitude

inflexible, que la somme soit grande ou petite; mais le procédé employé

pour y arriver est plein de douceur, et d’esprit de tolérance. Le

facteur fait toutes les démarches pour vous, si le colis arrive par le

courrier, et vous n’avez ni difficultés ni ennuis. Dernièrement un de

mes amis apprit qu’il était arrivé à la poste, à son adresse, un colis

contenant une ceinture de soie avec une boucle d’or, pour dame, une

chaîne d’or également pour y accrocher des clefs. Dans le premier moment

de son agitation, il voulut suborner le facteur pour esquiver les

droits, mais il se décida à laisser l’affaire suivre son cours régulier.

Un instant après, le facteur apporte le colis, avec la liste des droits

à percevoir: droit sur la ceinture de soie trente pfennigs; droit sur la

chaîne d’or: quarante pfennigs; droit pour la commission: vingt

pfennigs.

Ces impôts exorbitants sont levés pour la protection des industries

locales allemandes.

La ténacité calme, paisible et polie de la police est la chose la plus

admirable que j’aie jamais vue dans cet ordre d’idées. On imagina de me

demander le passe-port d’une camériste suisse que nous avions amenée, et

après six semaines de visites réitérées avec une patience angélique, la

police arriva à ses fins. Je n’avais nulle intention de lui causer des

ennuis, mais je comptais que la police se lasserait. Elle en pensait

autant sur moi de son côté, et bien lui en prit.

A Berlin, il est interdit de construire des maisons mal assises,

dangereuses, déplaisantes à l’œil; ceci vous explique pourquoi cette

ville est remarquablement belle et imposante, pourquoi elle se défend

mieux que d’autres contre les incendies et les éboulements;

l’architecture qu’on y préfère est celle de Gibraltar.

Les inspecteurs des bâtiments surveillent les constructions. Le système

paraît préférable pour éviter les effondrements. Ce peuple allemand est

vraiment pétri de manies!

Il est défendu de parquer les pauvres dans des maisons étroites et

malsaines. Chaque individu doit avoir un nombre calculé de mètres cubes

d’air, et les inspections sanitaires obligatoires s’en assurent.

Tout est prévu. Le corps des pompiers, très discipliné, a un uniforme

curieux, et leur tenue austère les fait ressembler à l’armée du salut.

On m’a raconté que, lorsque le tocsin sonne, les pompiers se réunissent

en bon ordre; ils répondent à l’appel, puis vont au feu. Là, ils sont

alignés militairement, forment des détachements désignés par leur chef,

qui assigne à chacun des groupes le travail qu’il devra faire pour

éteindre l’incendie. Tous les ordres sont donnés à voix basse, de sorte

que les spectateurs pourraient s’imaginer qu’ils assistent à un

enterrement. En général, dans ces grandes constructions en briques et en

pierres on localise l’incendie à un seul étage; cela permet aux autres

habitants de l’immeuble de voir venir les événements sans s’affoler.

Il y a abondance de journaux à Berlin; il existait aussi un vendeur de

journaux, mais il est mort. On trouve des kiosques environ à chaque

demi-kilomètre, dans toutes les rues principales, et c’est là qu’on peut

acheter ses journaux.

Les théâtres foisonnent, mais ils ne font pas une réclame tapageuse; pas

d’affiches sur les murs; pas d’annonces à gros caractères; pas de

photographies d’acteurs et de scènes présentées dans des cadres

sensationnels et reproduites sous des couleurs suggestives; cet étalage

est chose inconnue à Berlin. Si les grandes affiches existaient, on ne

saurait où les apposer. Car il n’existe pas de salles de pas perdus et

on défend formellement de placarder les murs de la ville. Tout ce qui

choque l’œil est prohibé: Berlin est un repos pour l’œil.

Et pourtant, le flâneur peut savoir sans peine ce qui se passe aux

théâtres. Partout, et très rapprochés les uns des autres, on rencontre

des piliers ronds, d’environ dix-huit pieds de haut et gros comme un

muid, sur lesquels sont affichés les programmes et autres notices

théâtrales. On trouve habituellement autour de ces piliers un groupe de

badauds qui lisent avidement les affiches. Il y a décidément à Berlin

une masse de choses qui mériteraient d’être importées en Amérique; je

les ai d’ailleurs notées avec beaucoup de soin.

Un pari de milliardaires et autres nouvelles · 第 2 / 9 段