ne sauraient me tenter.
--Henri, vous me confondez. Vous remerciez à peine votre excellent
bienfaiteur; laissez-moi au moins le faire pour vous et lui témoigner
notre gratitude.
--Je veux bien, ma chère; je vous délègue mes pouvoirs; voyons, comment
allez-vous vous y prendre?
Elle se leva, marcha droit vers le vieux monsieur, s’assit sur ses
genoux, passa ses bras autour de son cou et l’embrassa à pleine bouche.
Au même instant les deux frères éclatèrent de rire à l’unisson. Moi, je
restais pétrifié, absolument médusé, comme bien vous le pensez. Portia
cria de sa jolie voix claire:
--Papa, il vous dit que vous n’avez rien d’assez bien à lui offrir comme
situation! C’est un soufflet pour moi.
--Comment, ma chérie, repris-je, vous l’appelez papa?
--Mais oui, je vous présente mon beau-père, et un beau-père que j’adore.
Vous comprenez, maintenant, pourquoi je me tordais de rire, lorsque vous
m’avez raconté à la réception du ministre, ne connaissant pas ma
parenté, comme quoi la combinaison de mon père et de l’oncle Abel vous
mettait dans un pétrin complet?
A ces mots, je parlai sans détours, bien décidé que j’étais à frapper
droit au but:
--Maintenant, mon cher Monsieur, permettez-moi de retirer ce que je
viens de dire. Il y a une situation que j’accepte de vous immédiatement.
--Laquelle?
--Celle de votre gendre.
--Parfait, parfait. Mais je dois vous faire remarquer que, n’ayant
jamais rempli les fonctions de gendre, vous allez vous trouver très
embarrassé pour me fournir des certificats «ad hoc».
--Cela ne fait rien; prenez-moi à l’essai, je vous en conjure; ne fût-ce
que pour trente ou quarante ans. Si après cela je...
--Eh bien, soit! C’est entendu. Je vous accorde cette petite faveur.
Emmenez Portia; elle est à vous.
Inutile de me demander si nous étions heureux! Portia et moi, nous nous
sentions transportés au sixième ciel. Quand Londres eut vent de mon
histoire, un jour ou deux plus tard, et qu’on connut mes pérégrinations
avec le fameux billet de banque, vous devinez d’avance si la fin de mon
aventure fit les frais de toutes les conversations. On jacassa beaucoup
sur notre compte.
Mon beau-père reporta ce cher billet de banque à la banque d’Angleterre
et l’encaissa; celle-ci, par une attention très délicate, annula le
billet et en fit cadeau à mon beau-père. Le jour de notre mariage, le
père de Portia nous offrit ce billet à tous les deux; depuis ce jour,
vous pouvez le voir soigneusement encadré, pendu dans notre chambre à
coucher. Et je vous assure que je le vénère, ce morceau de papier, lui
qui m’a valu ma chère Portia!
Sans lui, en effet, je ne serais peut-être pas resté à Londres, je
n’aurais jamais été admis à la réception du ministre; par conséquent, je
n’aurais pas vu Portia.
Aussi je ne cesse de répéter à mes amis:
--Vous voyez bien ce billet d’un million de livres! Il ne m’a servi qu’à
faire une seule emplette dans ma vie, mais cette emplette, je ne l’ai
même pas payée le dixième de sa valeur réelle.
UNE PÉTITION A LA REINE D’ANGLETERRE
Hartford, le 6 nov. 1887.
Madame,
Votre Majesté se rappelle sans doute qu’en mai dernier Mr Edward Bright,
attaché au ministère de l’Intérieur, m’écrivit au sujet d’une taxe que
je devais, paraît-il, acquitter à votre gouvernement pour la publication
de mes livres à Londres. Cette taxe n’était autre chose qu’un impôt sur
mes droits d’auteur.
Je ne connais pas ce Mr Bright, et il m’est difficile dans ces
conditions de correspondre avec lui, j’ai d’ailleurs toujours habité
dans ce pays. La première partie de ma vie, pendant les années qui
précédèrent la guerre, s’est écoulée à Marion, état de Missouri, la
seconde à Hartford, état de Connecticut, près de Bloomfield, à environ
huit milles de Jarmington. Certains estiment cette distance à neuf
milles; je ne partage pas cet avis, car j’ai fait constamment le trajet
en moins de trois heures, et le général Hawley prétend même l’avoir
parcouru en deux heures et quart.
Je me suis donc permis d’écrire à Votre Majesté, bien que je n’aie pas
l’honneur de la connaître personnellement, et j’ose espérer que, dans
une circonstance comme celle-ci, Votre Majesté voudra bien m’excuser
d’implorer son appui en m’adressant au chef de la famille royale. J’ai
déjà eu l’honneur de rencontrer le Prince de Galles en 1873, dans une
circonstance des plus imprévues:
C’était dans Oxford Street, au coin de Régent Circus; le Prince
descendait la rue à la tête d’une procession, tandis que je la remontais
en sens contraire, sur l’impériale d’un omnibus. Le prince a
certainement dû me remarquer, car je portais un pardessus gris à pattes,
et j’étais presque seul dans l’omnibus. Quant à moi, je me souviens de
cette rencontre comme si j’avais vu passer la comète.
Le prince paraissait très gai et satisfait de vivre. Le contraire serait
d’ailleurs surprenant.
Un jour, j’allai rendre visite à Votre Majesté, mais Elle était sortie.
Cela n’a pas d’importance, et peut arriver à tout le monde.
Il me semble que je me suis un peu éloigné de mon sujet; j’y reviens
donc avec votre permission. Le jeune Bright écrivit à mes éditeurs de
Londres, Chatto Windus,--(leur maison est à gauche lorsque vous venez de
Piccadilly, un peu plus haut que le magasin de musique)--il leur écrivit
pour leur réclamer une taxe sur les droits d’auteurs de quelques
écrivains étrangers tels que: Miss de la Ramée (Ouida), le Dʳ Oliver
Wendell Holmes, Mr Francis Bret Harte et Mr Mark Twain. Chatto Windus
réussirent à esquiver cette taxe pour les autres, mais ils échouèrent
pour moi. Alors, le jeune Bright ne se contenta pas de m’écrire; il
m’envoya un grand imprimé, de la dimension d’un journal, en me priant de
signer en différents endroits. Plus on cherche à comprendre le texte de
ce genre d’imprimés, plus on s’y perd; c’est la bouteille à l’encre.
Pénétré de cette triste réalité, j’écrivis à Chatto Windus de payer la
taxe, leur promettant ensuite de les rembourser. Je m’imaginais
naturellement que cette redevance allait être acquittée une fois pour
toutes, et qu’elle ne dépasserait pas un pour cent; mais, hier au soir,
je rencontrai le professeur Sloane de Princeton--vous ne le connaissez
peut-être pas. Cependant vous avez dû le rencontrer quelquefois, car il
va souvent en Angleterre. C’est un bel homme aux épaules larges, et de
plus un grand penseur; vous avez pu l’apercevoir sur le quai des gares
après le départ des trains qu’il venait de manquer; car, comme tous ces
spécialistes et ces savants, il est incapable de joindre la pratique à
la théorie. Il m’a donc appris que cette taxe ne portait que sur les
trois années écoulées et qu’elle s’élevait à deux et demi pour cent.
J’en restai stupéfait, et de nouveau me mis à étudier l’imprimé; je
voulais absolument trouver un remède à cette situation et j’étais décidé
à mener la chose à bonne fin. Le texte de cet imprimé débutait poliment
et courtoisement, comme d’ailleurs tous les documents anglais:
«A Mr Mark Twain: conformément aux actes du Parlement qui confèrent à Sa
Majesté les droits et les profits, etc.»
A la première lecture je n’avais pas remarqué cette particularité.
J’étais persuadé que le gouvernement me réclamait cette taxe, et je
m’étais adressé, en conséquence, au gouvernement. Mais je venais de
m’apercevoir qu’il s’agissait d’une affaire privée, d’une question
d’intérêt intime, d’un revenu destiné à Votre Majesté et non au
gouvernement. Mon avis est qu’il vaut toujours mieux s’adresser au bon
Dieu qu’à ses saints, et je suis au fond bien aise de cette dernière
découverte.
Quand on remonte à l’origine d’une affaire on arrive toujours à
s’entendre, qu’il s’agisse de questions d’Etat ou de pommes de terre; le
fait n’en reste pas moins vrai, quelle que soit l’importance ou la
nature de l’affaire; en général, un sous-ordre se montre plus
pointilleux et difficile à satisfaire. Ceci n’est pas une critique, mais
bien un compliment à leur endroit. Ils ont leur devoir à remplir, et
sont tenus d’observer une règle stricte, sans permettre des concessions.
Si Votre Majesté laissait toute liberté d’action au jeune Bright, il est
plus que probable qu’il la chasserait de chez elle avant deux ou trois
ans. Il n’aurait certainement pas l’_intention_ de vous créer des
complications de famille, mais le résultat serait le même. Eh bien, en
supprimant l’intermédiaire de Bright, notre affaire n’en sera que plus
claire; nous nous arrangerons à l’amiable et à la satisfaction générale.
Quand ce litige sera réglé, Votre Majesté prendra le parti des
Américains comme elle l’a fait, il y a cinquante ans; il me semble
d’ailleurs que pour un souverain rien n’est plus enviable que l’alliance
d’une nation étrangère.
Nous autres Américains, nous ne payons pas tous un impôt au
gouvernement, mais cela viendra avec le temps, car notre nation compte
de nombreux et nouveaux auteurs chaque année; plus des quatre cinquièmes
de vos sujets canadiens sont de riches Américains, sans compter la
population flottante qui visite le Canada.
En parcourant le document en question, j’ai rencontré un article relatif
aux «détaxes». Je me permettrai de vous en entretenir, Madame. J’ai
remarqué aussi que les auteurs ne sont pas mentionnés sur cet imprimé.
Il est question des Carrières, des Mines, des Forges, des Sources
salées, des Mines d’alun, des Eaux, des Canaux, des Docks, des Egouts,
des Barrages des Pêcheries, des Foires, des Péages, des Ponts, des
Droits de passage, etc., etc., etc., bref une liste d’à peu près un
mètre cinquante de long. J’ai lu attentivement cette liste indéfiniment
longue, et, à mesure que j’approchais de la fin, mon espoir augmentait,
en constatant qu’en Angleterre tout est tarifé et prévu, excepté
peut-être la famille et le Parlement. Pourtant, il n’est pas question
des auteurs! Evidemment c’est un oubli, volontaire ou non. Mon cœur
tressaute de joie; mais je m’étais réjoui trop tôt. Au bas de la page je
trouvai une petite note de la main de Mr Bright, ainsi conçue: «Vous
êtes imposé d’après la série D. 14.»
Je me reportai à cette série et trouvai les trois rubriques: Commerce,
Bureaux, Usines à gaz.
Un moment de réflexion suffit à me convaincre qu’il y avait là une
erreur. Mr Bright se trompait et sortait totalement de la question. Un
auteur en effet n’est pas un commerçant; écrire ou composer ne constitue
pas un acte mercantile; un auteur n’a pas de bureaux: ses bureaux sont
partout sous la calotte des cieux, partout où souffle la brise, où
brille le soleil, partout où les créatures de Dieu sont heureuses de
vivre. Donc, puisque je n’exerce pas de commerce, et que je n’ai pas de
bureaux, je ne tombe pas sous le coup de l’article visé par la «série D.
section 14». Votre Majesté le comprend certainement. Je reviens alors à
la question des «Détaxes».
Il me semble que je pourrais obtenir cette détaxe, du moins sous
condition. Mr Bright me dit que toutes les détaxes que je puis réclamer
sont prévues aux termes du paragraphe nº 8 intitulé: «Usure et
détérioration de machines et appareils.» C’est curieux et cela prouve
combien une fois parti du mauvais pied il est resté ancré dans son
erreur; car les bureaux et le commerce ne comportent ni machines ni
appareils, ou du moins il n’en a jamais été question; de plus, ils ne
s’usent ni ne se détériorent. Votre Majesté conviendra que je suis dans
le vrai. Voici d’ailleurs le paragraphe nº 8:
«Sommes réclamées à titre de détaxe sur moins-value provenant de l’usure
et de la détérioration de machines et appareils, soit qu’ils
appartiennent à des particuliers ou à une compagnie, soit qu’ils soient
loués à des particuliers ou à une compagnie qui ont pris l’engagement
d’entretenir et de rendre ces machines et appareils en parfait état:
Ces sommes se montent à.......»
Je vous cite le texte même.
Je pourrais répondre à Mr Bright dans les termes suivants:
--Je suis fier de proclamer que mon cerveau est mon appareil, je ne
réclame aucune détaxe pour moins-value provenant de l’usure ou de la
détérioration.
Ce n’est nullement le cas, car sa solidité est à toute épreuve. Oui, je
pourrais lui dire: mon cerveau est mon appareil, ma tête est mon
atelier, ma main est ma machine et je suis le distributeur de toutes ces
énergies, je ne les ai affermées à personne; par conséquent il n’y a pas
de bail.
Voilà. Je ne veux pas trop porter aux nues cet argument et cette réponse
jetés sur le papier, tels qu’ils me sont venus à l’esprit; mais il me
semble qu’ils devraient confondre ce jeune homme; Votre Majesté sera de
mon avis.
C’est tout ce que j’ai à dire. Je m’arrête là; je ne piétine jamais mon
ennemi quand je l’ai renversé.
Après avoir ainsi prouvé à Votre Majesté que je ne puis être frappé
d’impôt, que je suis victime de l’erreur d’un clerc qui se trompe sur la
nature de mon commerce, il ne me reste plus qu’à solliciter de votre
justice le retrait de la lettre dont je vous ai parlé; il importe que
mon éditeur puisse recouvrer la somme que par mégarde et aberration je
lui avais ordonné de payer. Cette somme serait un bien faible appoint
dans votre budget; l’année s’annonce dure pour les écrivains, et je ne
crois pas que Votre Majesté ait jamais rencontré une aussi forte disette
de lectures intéressantes.
Avec un respect toujours nouveau, je suis, de Votre Majesté, le dévoué
serviteur.
MARK TWAIN.
_A Sa Majesté la Reine, à Londres._
LA CHICAGO ALLEMANDE
Je me sens perdu à Berlin. Cette ville ne ressemble en rien à la
conception que je m’en étais faite. Le Berlin d’autrefois, je l’aurais
reconnu aux descriptions des livres, le Berlin du siècle dernier et du
commencement du nôtre: une ville sale, bâtie sur des marais, aux rues
étroites et boueuses, éclairées par des lanternes sur lesquelles
s’alignaient des vieilles et vilaines maisons toutes pareilles les unes
aux autres; les maisons formaient des rectangulaires aussi droits et
monotones que les rayons d’un magasin de nouveautés. Mais ce Berlin-là a
cessé de vivre; il semble avoir disparu sans laisser aucune trace. Les
dimensions du Berlin actuel ne donnent aucune idée de la ville qui l’a
précédé.
Sa situation géographique a des traditions et une histoire, mais la cité
elle-même ne représente plus rien de tout cela. C’est une ville neuve,
la plus neuve que j’aie jamais vue. Chicago paraîtrait antique à côté
d’elle, car on voit encore des vieux quartiers à Chicago, tandis qu’il
n’en existe pour ainsi dire plus à Berlin.
La partie principale de la ville semble avoir été bâtie la semaine
dernière, le reste avec beaucoup de bonne volonté pourrait remonter à
six ou huit mois d’existence, au plus.
Un autre trait qui frappe le voyageur, c’est la grandeur de la ville. Il
n’existe pas d’autre ville, en aucun pays, qui possède de si larges
rues.
Berlin n’est pas UNE ville, mais LA ville aux grandes artères; et pas
une autre au monde ne peut lui être comparée sous ce rapport.
«Unter den Linden» représente en largeur la valeur de trois rues.
«Postdamerstrasse» est bordée de chaque côté par des contre-allées qui
offrent elles-mêmes plus de largeur que les rues principalement connues
des vieilles capitales de l’Europe; il n’y a ni rues étroites ni
passages, pas de raccourcis; de loin en loin, si quelques grandes
artères aboutissent au même carrefour, le périmètre de ce carrefour est
tel qu’il évoque un sentiment de grandeur majestueuse. Le parc au centre
de la ville est si vaste qu’il donne la même impression.
Un second trait caractéristique: les rues sont tirées au cordeau. Les
plus courtes n’ont pas la moindre courbe; les plus longues s’étendent
droites à l’infini; si elles s’infléchissent légèrement à droite ou à
gauche, elles reprennent ensuite leur rectitude à perte de vue. Le
résultat de cette configuration fait qu’à la nuit Berlin offre un coup
d’œil magnifique. Le gaz et l’électricité sont dépensés largement, de
sorte que, de quelque côté qu’on se tourne, on a partout devant soi une
double rangée de réverbères puissants, avec çà et là une magnifique
gerbe lumineuse qui éclaire les «Platzen»; entre ces interminables
rangées de lumières, on voit aussi les innombrables lanternes des
fiacres, qui ajoutent gaiement leur note claire à ce beau spectacle;
elles donnent l’idée d’une invasion de vers luisants.
Une chose encore vous frappe à Berlin: c’est la situation absolument
plane de la ville.
En résumé, la ville est plus neuve à l’œil qu’aucune autre, plus
éclairée et plus ordonnée; pas une autre cité n’a l’air aussi spacieux,
et n’est mieux à l’abri des encombrements; pas une n’offre autant de
rues droites, et Berlin peut facilement disputer à Chicago la platitude
de son aspect comme aussi la prodigieuse rapidité de son développement.
Berlin est le Chicago européen. Les deux villes ont à peu près la même
population--environ quinze cent mille habitants. Je ne puis donner des
chiffres plus précis, car je sais seulement la population que possédait
Chicago l’avant-dernière semaine; et, à ce moment, elle était d’un
million et demi. Il y a quinze ans, Berlin et Chicago passaient
certainement pour deux grandes villes, mais aucune d’elles n’était la
ville géante actuelle.
Là s’arrête le parallèle.
Quelques quartiers de Chicago seuls sont grands et bien percés, tandis
que Berlin paraît partout imposant et grandiose; la ville est
uniformément belle. A Chicago il existe des monuments plus remarquables
par leur architecture que ceux de Berlin, mais, malgré cela, ce que j’ai
dit plus haut est encore exact.
Ces deux villes plates seraient les premières pour leur salubrité
surprenante, s’il ne fallait compter avec Londres. A l’heure actuelle,
Londres a le premier rang.
La mortalité de Berlin représente seulement dix neuf pour cent; il y a
quatorze ans, elle était d’un tiers plus élevée.
Berlin est une ville à surprises sous bien des rapports. C’est la ville
la «plus» gouvernée du monde, mais il faut admettre aussi qu’elle est la
«mieux» gouvernée. On peut y admirer l’ordre et la méthode qui règnent
partout, dans les grandes comme dans les petites lignes, dans les
détails même les plus minimes.
Il ne s’agit pas d’un ordre et d’une méthode théoriques existant
seulement sur le papier, mais bien dans la réalité et dans toute
l’acception du terme. Il y a une règle pour tout, et cette règle
s’applique invariablement aux riches comme aux pauvres, sans préjugés ni
faveurs. Elle agit avec une égalité parfaite dans les grandes
circonstances comme dans les petites, avec une diligence clairvoyante et
soutenue, jointe à une persévérance très digne d’admiration.
Il existe plusieurs impôts qui sont recueillis trimestriellement;
«recueillis» est bien le mot, plutôt que «levés», car ils sont
«recueillis» chaque fois. Les impôts ne sont d’ailleurs pas exorbitants,
excepté dans les villes et les contrées où les habitants font des
difficultés pour les payer; dans ce cas on les majore et la police se
charge, par des visites calmes et fréquentes, de vous faire acquitter la
taxe. Elle vous demande vingt ou quarante pfennigs par visite après le
premier avis.
Au bout d’un certain temps, vous vous apercevez qu’elle a fini par
percevoir la somme en question.
Sous un certain rapport, les quinze cent mille habitants de Berlin
forment une grande famille; la tête connaît les noms des différents
membres, leur demeure, leur lieu de naissance, leurs moyens d’existence
et leur religion. Toute personne qui arrive à Berlin est tenue de
fournir immédiatement tous ces détails à la police; et de plus, si elle
sait combien de temps elle doit y séjourner, elle doit l’en prévenir
également. Si elle loue une maison, elle sera imposée d’après le loyer
et d’après ses revenus.
On ne lui demandera pas de déclarer son revenu, de sorte qu’elle pourra
réserver ses mensonges pour une meilleure occasion; la police l’estimera
d’après le loyer qu’elle paye, et prendra ce chiffre pour base de son
imposition.
Les droits sur les articles importés sont acquittés avec une exactitude
inflexible, que la somme soit grande ou petite; mais le procédé employé
pour y arriver est plein de douceur, et d’esprit de tolérance. Le
facteur fait toutes les démarches pour vous, si le colis arrive par le
courrier, et vous n’avez ni difficultés ni ennuis. Dernièrement un de
mes amis apprit qu’il était arrivé à la poste, à son adresse, un colis
contenant une ceinture de soie avec une boucle d’or, pour dame, une
chaîne d’or également pour y accrocher des clefs. Dans le premier moment
de son agitation, il voulut suborner le facteur pour esquiver les
droits, mais il se décida à laisser l’affaire suivre son cours régulier.
Un instant après, le facteur apporte le colis, avec la liste des droits
à percevoir: droit sur la ceinture de soie trente pfennigs; droit sur la
chaîne d’or: quarante pfennigs; droit pour la commission: vingt
pfennigs.
Ces impôts exorbitants sont levés pour la protection des industries
locales allemandes.
La ténacité calme, paisible et polie de la police est la chose la plus
admirable que j’aie jamais vue dans cet ordre d’idées. On imagina de me
demander le passe-port d’une camériste suisse que nous avions amenée, et
après six semaines de visites réitérées avec une patience angélique, la
police arriva à ses fins. Je n’avais nulle intention de lui causer des
ennuis, mais je comptais que la police se lasserait. Elle en pensait
autant sur moi de son côté, et bien lui en prit.
A Berlin, il est interdit de construire des maisons mal assises,
dangereuses, déplaisantes à l’œil; ceci vous explique pourquoi cette
ville est remarquablement belle et imposante, pourquoi elle se défend
mieux que d’autres contre les incendies et les éboulements;
l’architecture qu’on y préfère est celle de Gibraltar.
Les inspecteurs des bâtiments surveillent les constructions. Le système
paraît préférable pour éviter les effondrements. Ce peuple allemand est
vraiment pétri de manies!
Il est défendu de parquer les pauvres dans des maisons étroites et
malsaines. Chaque individu doit avoir un nombre calculé de mètres cubes
d’air, et les inspections sanitaires obligatoires s’en assurent.
Tout est prévu. Le corps des pompiers, très discipliné, a un uniforme
curieux, et leur tenue austère les fait ressembler à l’armée du salut.
On m’a raconté que, lorsque le tocsin sonne, les pompiers se réunissent
en bon ordre; ils répondent à l’appel, puis vont au feu. Là, ils sont
alignés militairement, forment des détachements désignés par leur chef,
qui assigne à chacun des groupes le travail qu’il devra faire pour
éteindre l’incendie. Tous les ordres sont donnés à voix basse, de sorte
que les spectateurs pourraient s’imaginer qu’ils assistent à un
enterrement. En général, dans ces grandes constructions en briques et en
pierres on localise l’incendie à un seul étage; cela permet aux autres
habitants de l’immeuble de voir venir les événements sans s’affoler.
Il y a abondance de journaux à Berlin; il existait aussi un vendeur de
journaux, mais il est mort. On trouve des kiosques environ à chaque
demi-kilomètre, dans toutes les rues principales, et c’est là qu’on peut
acheter ses journaux.
Les théâtres foisonnent, mais ils ne font pas une réclame tapageuse; pas
d’affiches sur les murs; pas d’annonces à gros caractères; pas de
photographies d’acteurs et de scènes présentées dans des cadres
sensationnels et reproduites sous des couleurs suggestives; cet étalage
est chose inconnue à Berlin. Si les grandes affiches existaient, on ne
saurait où les apposer. Car il n’existe pas de salles de pas perdus et
on défend formellement de placarder les murs de la ville. Tout ce qui
choque l’œil est prohibé: Berlin est un repos pour l’œil.
Et pourtant, le flâneur peut savoir sans peine ce qui se passe aux
théâtres. Partout, et très rapprochés les uns des autres, on rencontre
des piliers ronds, d’environ dix-huit pieds de haut et gros comme un
muid, sur lesquels sont affichés les programmes et autres notices
théâtrales. On trouve habituellement autour de ces piliers un groupe de
badauds qui lisent avidement les affiches. Il y a décidément à Berlin
une masse de choses qui mériteraient d’être importées en Amérique; je
les ai d’ailleurs notées avec beaucoup de soin.