ANATOLE A VALENTINE.

«Puisque l'ordre m'en vient de vous, j'obéirai, Valentine; demain, à

cette même heure, je serai déjà bien loin de tout ce que j'adore.

Ah! si le tort d'avoir compromis votre repos mérite le plus grand

supplice, je le subirai... Mais non, rien ne saurait me punir assez

du malheur d'avoir fait couler vos larmes. C'est ma coupable

imprudence qui vous livre au ressentiment d'un frère; c'est avec

l'assurance de ne pouvoir jamais causer votre bonheur que j'ose y

attenter! Ah! ce n'est point assez de ma vie pour expier un tel

crime, et sans les remords qui déchirent mon coeur, vous ne seriez

point assez vengée.

«Avant d'accomplir ma triste destinée, j'ai voulu m'enivrer encore

une fois du plaisir de contempler tout ce que la nature a formé de

plus divin; mais grands dieux! quels transports inconnus ont agité

mon ame, lorsque j'ai vu paraître au milieu de cette assemblée

brillante celle dont la beauté céleste éclipsait jusqu'à l'éclat du

trône! A son aspect enchanteur, j'ai cru voir la cour entière

partager mon délire! le souverain lui-même, séduit par la réunion de

tant de charmes à tant de modestie, semblait fier de compter au

nombre de ses sujets une femme si digne de régner sur tous les

coeurs. Mais il faut vous avouer ma faiblesse, tout en jouissant de

l'admiration qu'inspirait Valentine au plus puissant roi de

l'Europe, j'ai frémi en pensant à ce que j'aurais redouté de cette

admiration sous un roi, d'une vertu moins austère, et, dans ce

moment, je n'ai pas regretté le siècle de Louis XIV.

«Ce triomphe si beau, ce doux instant a passé comme un songe. Un

regard de Valentine, ainsi que celui d'Orphée, après avoir comblé

les voeux d'une ame passionnée, l'a replongée dans le néant.

Bonheur, espoir, courage, j'ai tout perdu avec votre présence.

L'affreuse idée d'en être privé pour toujours est venue me frapper

d'un coup mortel, et les moments que j'ai passés depuis semblent ne

plus appartenir à l'existence. Mais que l'excès de ce désespoir ne

vous afflige pas, Valentine, je ne souffre déja plus. Ne vous

accusez point sur-tout, des peines qui m'accablent; le ciel m'avait

dès ma naissance condamné au malheur. C'est par vous seule que j'ai

connu le charme de la vie. En me permettant de vous aimer, je vous

ai dû une félicité au-dessus de mes espérances; et ce n'est pas

votre faute si mon amour insensé a besoin de joindre un autre

bonheur à celui de penser à vous... Je le sens: cet amour qui me

dévore devait m'entraîner à tout braver pour tout obtenir de votre

pitié... La mort la plus inévitable ne m'aurait pas arrêté... Mais

s'exposer au mépris de Valentine... se voir l'objet de son

dédain..... Ah! plutôt mille fois succomber à la douleur de

s'éloigner d'elle. C'en est fait, mon sort est rempli; je l'ai vue,

je l'ai adorée, ses yeux ont daigné quelquefois se fixer sur les

miens; tant d'heureux souvenirs valent plus que ma vie. Adieu.

Valentine! Adieu.»

Cette lettre fut remise à madame de Saverny, à son retour de

Versailles; et de tous les événements de la journée, le seul qui

resta dans son souvenir, ce fut le moment où elle avait vu pour la

dernière fois Anatole. «Il est parti, disait-elle avec l'accent d'un

désespoir concentré; il est parti, et c'est pour m'obéir qu'il

m'abandonne à tout l'excès de ma douleur!... Accablée d'injustices,

rejetée par ma famille, je n'avais pour consolations que les preuves

de son amour?... Ah! pourquoi sa barbare générosité m'a-t-elle sauvé

la vie!... Que ferai-je d'un bien que je ne puis plus lui

consacrer!... Car c'est en vain que je chercherais encore à m'abuser

sur le sentiment qu'il m'inspire. Ce cruel sentiment règne seul dans

mon coeur; l'amitié même ne peut m'offrir de secours contre les

regrets qui me tuent.... Ah! puisque je consentais à t'aimer sans

espoir de bonheur, cruel! pourquoi m'as-tu ravi les tourments

délicieux qui agitaient mon ame?...»

C'est en exhalant ainsi sa douleur, que Valentine passa le reste de

la nuit; lorsqu'elle se rendit le matin auprès du commandeur, il fut

frappé de l'altération de son visage. «Ah! lui dit-il en prenant sa

main avec affection, ménagez-moi, Valentine, je ne suis pas en état

de supporter l'accablement où je vous vois; si votre courage ne

soutient pas le mien, je m'accuserai de vos peines, et vous me

verrez mourir du remords d'avoir empoisonné votre existence.--Eh!

quel reproche pourrait troubler votre repos? N'est-ce pas à vous,

mon ami, que je dois l'unique consolation qui me reste.--Non, reprit

M. de Saint-Albert, c'est peut-être à moi seul que vous devez tous

vos malheurs. La connaissance du monde qui m'a servi tant de fois,

m'a trompé celle-ci; j'avais remarqué toute ma vie, dans le

caractère des femmes, un fond de légèreté qui devait les rendre

incapables d'éprouver un sentiment profond. Les plus estimables

mêmes ne me semblaient pas à l'abri des séductions de la vanité; et

tout en rendant justice à leur sensibilité, à la durée de leurs

affections, et au noble dévouement qui en était souvent la suite, je

croyais qu'on ne pouvait obtenir autant de leur coeur, qu'en

flattant leur amour-propre. J'en ai tant vu préférer la gloire

d'être affichées publiquement, au bonheur d'être aimées en secret!

Mais vous m'avez prouvé que ce bonheur pouvait suffire à l'ame la

plus pure. Vous avez dissipé mon erreur, et vous me livrez

maintenant au regret d'avoir fait naître dans votre coeur un

sentiment que je n'y saurais détruire.--Ah! cessez de vous accuser

d'un mal qui n'est pas votre ouvrage, interrompit Valentine, son

image était gravée dans mon coeur, bien avant que vous ne l'eussiez

fait battre en me parlant de lui!--Vous voulez en vain me justifier;

à mon âge on ne se fait plus d'illusion sur ses torts. C'est en vous

parlant des vertus d'Anatole, que je vous ai fait oublier le danger

de l'aimer; c'est, rassuré par l'idée que cette passion qui égarait

sa raison, ne troublerait jamais la vôtre; c'est peut-être aussi par

je ne sais quelle vague espérance de voir récompenser tant d'amour

par un sacrifice héroïque, que je me suis aveuglé moi-même sur les

malheurs qui pouvaient résulter d'une intimité de ce genre. Enfin,

je reconnais toute l'étendue de mon imprudence, et je ne me sens

pas la force de vous en voir souffrir.»

La première des consolations est d'en pouvoir offrir, et Valentine,

en s'efforçant de consoler son ami des chagrins qui la désolaient,

finit aussi par en être moins oppressée. Elle lui parla sans

contrainte de son amour, et lui avoua qu'elle doutait que l'absence

et le temps parvinssent à en triompher.--«Eh bien! faites-en

toujours l'épreuve, reprit le commandeur; et, s'il est vrai que

votre constance sache braver ces deux grands ennemis de l'amour,

vous aurez peut-être le courage d'être heureuse en dépit de tous les

obstacles.»

Malgré le mystère répandu dans cette dernière phrase, Valentine

sentit qu'elle ranimait sa vie en lui rendant quelque espoir. Dès ce

moment, elle promit au commandeur de surmonter sa faiblesse, et se

prêta de bonne grace à tous les moyens qu'il imagina pour la

distraire. L'ingénieuse bonté de madame de Réthel en inventait

chaque jour de nouveaux; mais Valentine refusait obstinément de

jouir d'autres plaisirs que de ceux de la campagne. Le récit qu'elle

avait fait à madame de Réthel de sa soirée de Versailles, lui

donnait bien le droit de fuir le grand monde; et le commandeur était

d'avis qu'elle laissât passer ce premier feu de méchanceté, qui

s'éteint comme tant d'autres, quand il n'est pas alimenté par la

présence de l'objet qui l'excite. Ainsi Valentine passa l'été chez

madame de Réthel, dans cette retraite agréable, où les charmes de

l'esprit et les douceurs de l'amitié se disputaient le plaisir de

tromper ses regrets. Occupée de répondre aux soins de ses amis, elle

vivait dans l'ignorance de ce qui se passait chez les personnes dont

elle avait tant à se plaindre, et se consolait de la haine de ses

ennemis, par le souvenir de l'amour d'Anatole.

Anatole, Vol. 2 · 第 25 / 37 题