mademoiselle Céleste, qui contient l’histoire et comme le résumé de
sa liaison avec M. de ***. Au milieu de l’exaltation des sentiments,
le tribunal y verra la preuve la plus positive, la plus évidente de
la créance de mademoiselle Céleste contre M. de ***. Autant elle met
d’insistance pour rentrer aujourd’hui dans ce qui lui appartient,
autant elle a opposé de résistance aux cadeaux que M. de *** voulait
lui faire et qui pouvaient lui porter préjudice. Ainsi, elle lui a
renvoyé plusieurs fois une reconnaissance de 20,000 fr., et quand pour
la lui faire accepter il lui a fait cadeau d’une hypothèque de 20,000
fr., elle a formellement refusé de signer, et avant même de savoir si
cette dernière hypothèque viendrait en ordre utile, elle ne s’est pas
présentée aux ordres, se bornant à maintenir énergiquement son droit
pour l’hypothèque de 40,000 fr.
«Tu m’avais promis 20,000 fr., c’est vrai; mais je voyais ta
ruine: le premier jour j’étais effrayée, j’aurais voulu que tu te
mariasses pour nous deux, mais l’idée ne m’était pas venue que tu
pourrais prendre une autre maîtresse: tu pourrais tout sauver en
te mariant.
»J’ai pris ailleurs ce que je ne pouvais te demander, ce que je
ne voulais te demander ni prendre, car je te l’ai renvoyé bien
des fois ce billet que tu m’avais donné. Je n’ai pas supporté
la douleur de te savoir avec une autre, j’ai payé bien cher ton
retour à moi. Le peu que j’avais je l’ai mis à ta disposition,
j’aurais voulu te donner ma vie, tes affaires allaient mal,
tu avais pris cet appartement qui était une charge énorme, la
peur me reprit et je te demandai de me reconnaître mon argent,
c’était mal, mais j’avais peur. Cette peur m’a donné un ennui
continuel. J’avais tout en espérance, rien en réalité, la nuit je
me tourmentais, le jour je cachais mon inquiétude sous le luxe.
Cette femme m’a fait bien du mal: j’ai lutté d’amour-propre:
alors, voiture, chevaux, bijoux, toilette, j’ai tout désiré;
pardon, ce n’est pas un combat contre toi, non, je t’aimais,
mais quelquefois avec rage; je voudrais aujourd’hui donner ma
vie pour réparer le passé. L’ennui, cette ombre de soi-même que
l’on traîne partout, s’est accroché à moi pour toujours; je
n’ai plus de santé, plus de jeunesse; j’ai perdu ma gaieté, je
suis rentrée dans un théâtre, parce que je veux quitter Paris
dans un an; j’irai en Russie, au bout du monde, je veux faire
des envieuses, je ne veux pas que l’on se réjouisse de notre
séparation. Si j’avais ma petite fortune, je vendrais tous ces
oripeaux qui cachent tant de larmes, et je m’habituerais à la vie
modeste avec laquelle je dois finir; mais voilà toujours où a
été mon désespoir, je te disais: J’aimerais mieux avoir 100 fr.
par mois sûrs, que d’être comme nous sommes. Cela n’a jamais pu
se réaliser, Dieu ne l’a pas voulu, puisqu’il n’a pas mis en moi
l’énergie nécessaire. Oui, je t’ai aimé, je t’aime encore, tu
as été, tu es, tu seras toujours mon dernier amour. L’isolement
et l’oisiveté me font mourir, c’est au-dessus de ma volonté,
mais tu ne m’as jamais connue autrement. Ce n’est pas à cause du
malheur qui te frappe aujourd’hui. Tu me parles de mon peu de
dévouement. Dis-moi, quand j’aurais vécu près de toi malgré mon
goût et lorsque tu me voyais l’air ennuyé, si tu ne me renvoyais
pas. Je t’aime, je suis une misérable créature que ton mépris
désespère, pourtant je ne t’ai jamais menti; le premier jour je
t’ai dit que j’étais incapable d’une heure de dévouement quand
il s’agissait de vivre à la campagne. Pardonne-moi, je t’en prie
à mains jointes, j’ai été peut-être plus coupable que je ne le
sais, mais je ne l’ai pas médité. Ecris-moi, mais pas de ces mots
que contient ta lettre, ou ne m’écris plus jamais. Je pense à toi
comme on pense à Dieu. Je te respecte comme l’ange qui m’a tendu
la main. Crois-moi, si mon corps a été avili, il y a une place
bien pure dans mon cœur et mon âme que tu as habitée et qui est
toujours à toi.»
Le tribunal nous pardonnera ces détails et ces productions de lettres.
Mais, en présence de la guerre qui est faite à mademoiselle Céleste
par M. B..., elle avait besoin de montrer que les prétentions de ses
adversaires étaient aussi mal fondées en équité, qu’inacceptables en
droit.
MÉMOIRE
A MESSIEURS DE LA COUR IMPÉRIALE DE BOURGES,
PAR M. DE ***.
La position que les sieurs D... et B... veulent me donner dans un
procès où mon nom se trouve malheureusement mêlé, me force, au
retour d’un long voyage, à sortir du silence et de l’inaction que
je m’étais imposés. Victime, je me taisais et j’acceptais sans
murmure les conséquences de mes faiblesses, dont D... et B...
étaient les escompteurs depuis de longues années; ils veulent
changer les rôles! Je ne le souffrirai pas. Mes faiblesses n’ont
fait tort qu’à moi: MM. D... et B... ne sont pas mes juges, et je
leur défends de donner à ma conduite une interprétation mauvaise.
Vous oubliez, messieurs, qui vous êtes, et en essayant de rejeter
sur moi des soupçons qui ne peuvent m’atteindre, souvenez-vous
que vous vous servez de lettres qui m’ont été soustraites
illégalement.
Ma plainte à ce sujet est déposée au parquet de Châteauroux, de
Bourges, et elle le sera également au parquet de Paris. Il s’est
trouvé des officiers publics assez complaisants pour servir mes
adversaires au mépris de la loi. Je ne redoute pas la publicité
donnée à ces lettres intimes, mais il faudra que je retrouve les
papiers qui ont rapport à la créance D... et B..., papiers qui en
prouveront l’origine.
Je viens de lire le mémoire publié dans l’intérêt de MM. D... et
B... Tous les documents qui servent de base à ce mémoire sont
sans fondement. Je laisse de côté les injures que je méprise,
et c’est par des faits vrais que je veux répondre à ce que
mes adversaires avancent. Page 4 du mémoire, ils disent: «Si
l’obligation hypothécaire est postérieure à l’acte simulé, il est
certain que les causes de cette obligation, au moins pour partie,
remontent à une époque antérieure à cet acte, et cela suffit.»
Je répondrai que lorsque B... est venu à l’hôtel Chatam me faire
souscrire une seconde obligation de 46.000 fr., 1º l’inscription
de mademoiselle Céleste existait depuis longtemps, à la
connaissance de B...; 2º je ne devais alors à B..., d’après ses
comptes, que 10 à 12,000 fr., dettes dont on retrouvera l’origine
dans les bijoux qui sont encore dans son magasin; 3º je cédai aux
sollicitations de B..., et je consentis à souscrire l’obligation
de 46,000 fr., ignorant combien était illusoire la créance de
M. de la C... que m’offrait B..., qui, pour me décider, me donna
3,000 fr.--Ainsi, B... connaissait ma position hypothécaire et
la trouvait bonne, puisqu’il employait tous les moyens pour y
prendre la place qu’il y a.
J’ai pris le château de... et ses dépendances moyennant une somme
de 804,000 fr. sans fonds de cheptels dans les domaines. Les
cheptels qui garnissaient les domaines appartenaient aux fermiers
belges qui les occupaient. Pendant les deux premières années de
mon administration, ne recevant aucun fermage, je fus obligé de
résilier leurs baux et de prendre en payement des sommes qu’ils
me devaient les bestiaux qui garnissaient ces domaines et qui
n’étaient plus suffisants pour les exploiter. Je fus obligé,
pour trouver de nouveaux fermiers, de porter à 4.000 fr. par
domaine les fonds de cheptels. Quant à la question des bois, mon
père, deux ans avant sa mort, avait vendu à M. le marquis de
B..., propriétaire des forges du Centre, pour 101,000 fr. de
bois. Les bois restants furent la seule ressource que je tirai
de la propriété, ressource qui fut largement absorbée par les
achats de bestiaux, les constructions et les améliorations qui
décidèrent de nouveaux fermiers à affermer les domaines avec une
diminution de 25 pour cent sur les anciens baux.--Ainsi, je n’ai
pas distrait pour 45,000 fr. de fonds de cheptels, comme le dit
ce mémoire, puisque je n’en ai pas reçu et que j’en ai laissé de
considérables.
Avant le partage, pendant que les biens étaient indivis, le bois
de la Touche a été vendu pour 10,000 fr. par l’administrateur
judiciaire de la fortune. Qu’ai-je donc vendu? 43,500 fr.
de bois, répartis ainsi: 17,000 fr. aux forges de Vierzon,
12,000 fr. à Gibaut, marchand de bois à Châteauroux, et 12,000 fr.
à Baronnet et Barbier, à Ardentes. Plus, 2,500 fr. de traverses
pour le chemin de fer de Bordeaux.--M. B..., sur ses ventes, a su
avoir sa part, touchant des billets de marchands de bois.
Voilà comment j’ai déshonoré ma terre de..., j’en ai recueilli
43,500 fr., et j’y ai dépensé plus de 100,000 fr. Vous dites que
le château m’avait été compté pour 100,000 fr. dans les partages;
le château et ses dépendances n’est compté que pour 30,000 fr. et
le mobilier pour 7,000 fr.
Si, d’après le cahier des charges, je n’ai pas trouvé d’acquéreur
pour la vente tentée le 20 mai 1850, on ne peut pas l’attribuer
à la mauvaise administration de la terre, mais aux circonstances
malheureuses de cette époque. Quant aux biens que j’avais à cette
date vendus en Berry, ils étaient éloignés du château d’une ou
plusieurs lieues, et leur vente ne détruisait en rien l’ensemble
de la terre.
Au moment où une seconde vente, faite par un abus de pouvoir
à M. S..., est venue me ruiner, B... et D... prétendent que
j’avais une dette chirographaire considérable. Ceci est encore
faux. Ils doivent connaître ma position, puisqu’ils ont su
trouver dans tous mes papiers les noms des divers fournisseurs
auxquels je devais.--A quoi cela se monte-t-il? Un tailleur,
4,000 fr.; un bottier, 5 ou 600 fr.; un chapelier, 1,000 fr.; un
chemisier, 3,000 fr.; enfin bref, 7 à 8,000 fr. Ajoutez à cela 7
à 8,000 fr. à un ami, M. de Saint-G..., restant d’une dette plus
considérable, datant de longtemps.
Voilà donc 15 à 16,000 fr. de dettes chirographaires, qui
devraient monter à 20,000 fr. en 1850.
Je le répète, M. B... doit savoir que ces chiffres sont exacts,
puisqu’il est allé chez tous ces créanciers pour les engager à se
joindre à lui dans les poursuites qu’il voulait faire.
Y a-t-il réussi? Non, parce que tous ont confiance en ma loyauté.
Tous les chiffres de M. B... sont donc erronés comme ses
prétendues créances de 91,000 fr.
L’appartement de la rue de Joubert a été payé par moi 14,000 fr.
à Monbro, tapissier, qui l’avait acheté 12,000 fr. à M. de Mackau;
en le quittant, j’ai enlevé ce mobilier, dans lequel il y avait
beaucoup d’objets auxquels je tenais par caprice ou par souvenir.
Je ne l’ai quitté que parce que j’avais des idées de mariage en
vue.
Je devais bien réellement 40,000 fr. à mademoiselle Céleste ou
à sa famille. Quant à la dernière inscription de 20,000 fr.
à mademoiselle Céleste, c’est un cadeau que j’ai voulu lui
faire sans son aveu au moment de quitter le Berry et la France
quelques jours plus tard. Quand mademoiselle Céleste bâtissait
le Poinsonnet, quand, d’après ses instructions, je suivais ces
travaux,--j’étais fermier de la chasse de la forêt de Châteauroux
depuis mon arrivée en Berry,--et non du jour où elle acquérait
ce terrain, non pas de plusieurs hectares, mais à peine d’un
arpent. Ces messieurs ont déjà beaucoup rabattu de leurs
appréciations.
Le château imaginaire que mes adversaires ont construit au
Poinsonnet ne se trouve être, de leur propre aveu, qu’un simple
pavillon de chasse, et le parc splendide de ce château un arpent
de parterre.
Je le répète, si j’ai rompu le silence dans cette affaire, c’est
que B... et D... m’y ont forcé. Dépouillé par eux depuis de
longues années de sommes considérables, il est temps que je me
révolte et que je repousse, par des faits et des chiffres, des
allégations fausses.
Je compte sur l’appui du ministère public, désormais complétement
éclairé, pour me protéger contre des faits aussi incroyables.
Quant à la lettre de mon frère, produite au procès, elle ne se
trouve entre les mains de MM. D... et B... que par une surprise,
et à ce premier tort ils en ont ajouté un deuxième, celui de
dénaturer complétement le sens de cette lettre, comme la cour
peut en juger par la lettre que mon frère m’a remise comme
protestation contre un acte que je pourrais, à bon droit, tenir
autrement pour un procédé indigne de son caractère.
COMTE DE ***.
«Je soussigné, certifie que la lettre qui été produite au
tribunal de Bourges, par M. B..., m’a été écrite par mademoiselle
Céleste, pour m’engager à racheter divers objets de famille qui
étaient restés _chez elle_ au Poinsonnet, et que cette lettre que
M. B... m’avait prise pour prendre des renseignements sur la
vente du Poinsonnet qu’il me disait, à tort, devoir avoir lieu
prochainement, devait m’être rendue le lendemain.
»J’apprends, avec étonnement et indignation, qu’elle a servi
comme pièce au procès, et je désavoue toute participation à un
acte semblable, et _surtout_ la signification toute fausse qu’on
a voulu lui donner.
»COMTE DE ***.»
FIN.
TABLE
Pages
XLVI. Départ (suite) 1
XLVII. Correspondance 9
XLVIII. Mon cours de droit 80
XLIX. Le théâtre des Variétés 97
L. Une étoile 111
LI. Une vieille connaissance 124
LII. Denise 145
LIII. Pressentiments 160
LIV. Les mines d’Australie (Journal
d’un mineur) 183
LV. Journal d’un mineur (suite) 199
LVI. Les pressentiments 218
NOTES 266