Les _îles de Lérins_, appelées aussi les îles _Sainte-Marguerite_, sont
au nombre de deux: celle de _Saint-Honorat_ et celle de
_Sainte-Marguerite_. Ces îles sont situées sur la mer Méditerranée, à
l'extrémité sud-est du département du Var, entre le cap Roux et celui de
la Guaroupe, vis-à-vis de la côte de Provence.
L'île _Saint-Honorat_, autrefois nommée _Insula plana, Planasia, Lerina_
(Lérins), possédait, avant la révolution, l'abbaye la plus ancienne des
Gaules; elle avait été fondée, vers l'an 408, par saint Honoré,
originaire de Toul, d'où l'île a pris le nom de Saint-Honorat. Les
restes d'antiquités qu'on y a trouvés font présumer qu'elle avait été
habitée du temps des Romains. Elle fut pillée et ravagée plusieurs fois,
dans les huitième et neuvième siècles, par les Sarrazins et les pirates
africains. Les Espagnols s'en rendirent maîtres en 1635, y ruinèrent
tous les jardins et les vignes; mais les Français la reprirent en 1737.
Le 13 décembre 1746, une escadre anglaise s'en empara. Elle fut occupée
de nouveau par le chevalier de Belle-Isle, le 25 mai 1747. Enfin, en
1815, les Anglais, sans autre but que celui d'insulter des ruines riches
en souvenirs historiques, vinrent assez près de terre pour labourer de
quelques boulets les flancs de la vieille abbaye, ou plutôt de la tour,
seul débris qui sont resté debout, ainsi que quelques pans de murailles
appartenant à l'ancienne église.
Située au midi de l'île Sainte-Marguerite, l'île Saint-Honorat n'en est
séparée que par un bras de mer d'environ 600 mètres de largeur; sa
longueur est de 1,600 mètres, et sa plus grande largeur de 460. Vendue,
pendant la révolution, comme bien du clergé, elle fut achetée par
mademoiselle Alziari, plus comme sous le nom de mademoiselle Sainval,
moyennant 25,000 francs. L'actrice célèbre habita elle-même un des
appartements de la tour, qu'elle fit installer d'après les idées
modernes; et comme celui-ci a subi, de même que le reste de l'édifice,
la loi du temps, les ruines frivoles et profanes du logement d'une femme
du monde forment aujourd'hui un contraste étrange avec les ruines
imposantes et majestueuses d'un monument religieux. L'île Saint-Honorat
est en ce moment la propriété d'un ancien boucher de Cannes, comme nous
l'apprend M. Prosper Mérimée, qui a consacré une notice spéciale aux
îles de Lérins, dans ses _Notes d'un voyage dans le midi de la France._
L'île Sainte-Marguerite, la plus considérable des îles de Lérins, fait
partie de l'arrondissement de Grasse. Elle est à quatre kilomètres
sud-est de Cannes, à neuf kilomètres sud-ouest d'Antibes, et à deux
kilomètres de la terre ferme. Sa position au nord-ouest du golfe Juan
lui donne l'avantage de concourir efficacement, par ses batteries, à la
défense d'une partie de ce golfe, où, le 1er mars 1815, débarqua
l'empereur Napoléon à son retour de file d'Elbe. La partie
septentrionale est la plus élevée et la plus accessible; il y a
néanmoins plusieurs petites anses par où l'on peut débarquer des
troupes, et faire une descente. Cette île est plus grande que celle de
Saint-Honorat; elle a environ trois kilomètres de longueur et deux
kilomètres de largeur.
Les premières fortifications, suivant toute vraisemblance, furent
construites par les religieux de Lérins et leurs tenanciers, pour se
procurer un asile contre les pirates et les corsaires. En 1633 et 1634,
ces ouvrages furent modifiés et considérablement augmentés par les
ordres de Louis XIII. C'est de cette époque que date l'existence du fort
Sainte-Marguerite. Sa position, isolée du continent, a souvent déterminé
le gouvernement à y envoyer des prisonniers d'État de la plus grande
considération.
Le plus célèbre, en effet, des prisonniers d'État détenus, sous la
monarchie, au fort de l'île Sainte-Marguerite, fut l'homme au masque de
fer.
A l'époque de la révocation de l'édit de Nantes, on renferma à l'île
Sainte-Marguerite des ministres protestants. Lagrange-Chancel, après la
publication de ses _Philippiques_, y fut envoyé, par le régent, comme
prisonnier d'État. Plus tard on y détint des jeunes gens de famille,
contre lesquels leurs parents eux-mêmes, pour raison d'inconduite,
avaient obtenu des lettres de cachet. Sous l'empire, quelques
personnages distingués y furent exilés, entre autres M. Omer de Talon,
en 1803; madame la duchesse d'Escars, vers 1807; M. de Broglie, évêque
de Gand, dans le courant du 1819. Sous la restauration, le fort de l'île
Sainte Marguerite eut pour hôtes, de 1817 à 1821, deux cents Égyptiens,
hommes, femmes et enfants, remis en liberté au bout de deux ans et demi,
et dont quelques-uns habitent Marseille, où ils se sont établis et fixé.
Depuis trois années le fort a été rendu à sa destination primitive de
prison d'État. En vertu d'un arrêté de M. le ministre de la guerre, du
30 avril 1844, les Arabes appartenant aux tribus insoumises de l'Algérie
et saisis en état d'hostilité contre la France, sont dirigés sur l'île
Sainte-Marguerite et renfermés dans le château sous la garde et la
responsabilité du commandant de la garnison.
La première application de cet arrêté a été faite au cheikh de la partie
insoumise de la tribu des Abd-el-Nour, dans la province de Constantine,
le nommé Sadik-ben-Mochnach. Ce chef partisan prononcé d'Abd-el-Kader,
fomentait incessamment des troubles. Arrêté vers le milieu de mars 1844
débarqué à Toulon le 4 avril, il a été transféré à Sainte-Marguerite le
8 août suivant.
Avec Ben-Mochnach fut écroué le même jour le fameux Ali-ben-Aïssa,
Kabyle originaire de la tribu de» Beni-Fergan, qu'Ahmed-Bey avait élevé
à la dignité de bach-hambah, et qui, exerçant près de son maître les
fonctions de premier ministre ou plutôt de favori, était devenu le plus
haut personnage de la province, après le pacha. Au bach-hambah, en
effet, était confiée la direction de la monnaie; il était le chef de
l'administration de la douane; il avait le commandement des fantassins
kabyles qui suivaient le pacha dans les expéditions; il présidait aux
arrestations politiques, aux exécutions secrètes, aux confiscations. On
sait avec quelle énergie Ben-Aïssa soutint dans Constantine les deux
sièges dirigés contre cette ville en 1836 et 1837. Il vint, au mois de
mars 1838, à Alger faire sa soumission entre les mains du gouverneur
général, qui, au mois d'octobre de la même année, le nomma khalifah du
Sahel de Constantine, et réunit sous son administration toutes les
tribus kabyles qui habitent les chaînons de l'Atlas compris entre le
mont Edough et Djidjeli. Accusé, pendant ce commandement, du crime de
fausse monnaie, il fut condamné, le 2 avril 1841, par un conseil de
guerre, à vingt ans de travaux forcés, peine qui fut commuée, le 27 mai
suivant, en celle de vingt ans de détention. Une décision royale du 18
mars 1812 lui accorda grâce entière, en l'assujettissant à la
surveillance.
Bien qu'il eût pu aller sur-le-champ habiter la ville de Verdun, qui lui
avait été d'abord assignée pour résidence, Ben-Aïssa aima mieux rester
quelques mois de plus à l'île Sainte-Marguerite, jusqu'à l'arrivée de sa
famille en France, et il n'en partit que dans les premiers jours
d'octobre 1812 pour Montpellier, où il obtint la permission de résider
de préférence à Verdun. Arrivé le 14 dans cette ville, il a continué d'y
séjourner jusqu'à ce qu'une autorisation ministérielle du 31 décembre
1813 lui eût permis de retourner à Alger, qu'il habite en ce moment.
Au nombre des Arabes importants envoyés à l'île Sainte-Marguerite a
figuré aussi le khalifah de Ferdjiouah, Ahmed-ben-el-Hamelaoui, investi
de ce commandement par le gouverneur général en même temps que
Ben-Aïssa, et qui avait sous sa dépendance immédiate toutes les tribus
situées à l'ouest de Constantine, entre le Sahel, le pays de Sétif et le
Belad-el-Djerid (pays des dattes). Condamné, le 14 juillet 1841, à vingt
années de détention, pour crime de trahison, Ben-Hamelaoui est arrivé,
le 28 août suivant, à l'île Sainte-Marguerite, en compagnie de
Ben-Azouz, ex-khalifah d'Abd-el-Kader à Msilah. Grâces aux instances de
sa femme, la première des femmes arabes de distinction qui soit venue à
Paris, Ben-Hamelaoui a été gracié le 26 août 1842; il a successivement
eu pour lieu de résidence Nogent-le-Rotrou, Meaux, et, en octobre 1841,
Paris, qu'il n'a quitté qu'en juin 1843, après avoir obtenu, le 27 mai,
l'autorisation d'aller à Tunis, où il réside. Depuis, Ben-Azouz a été
également remis en liberté et renvoyé à Alger.
De nombreux travaux d'appropriation ont été successivement faits au
château de l'île Sainte-Marguerite pour y recevoir, en juillet 1841, 40
prisonniers; en novembre 1841, 100; en novembre 1842, 350; en septembre
1843, 530.
Un premier tarif du 25 juin 1841 avait divisé les prisonniers arabes en
deux classes, accordant, outre les rations en nature, à la première
classe une solde journalière de soixante-quinze centimes, et de trente
centimes à la seconde. Le dépôt des prisonniers ayant pris, en septembre
1843, un accroissement considérable, la division en deux classes fut
jugée insuffisante, et par un tarif du 26 du même mois, les prisonniers
ont été divisés en trois classes, la première comprenant les chefs et
personnages influents sous les rapports politiques, militaires ou
religieux; la deuxième, les individus de moindre importance, les
serviteurs composant la maison des prisonniers de première classe, et
les enfants de dix à quinze ans; la troisième, les domestiques et les
enfants de deux à dix ans.
[Illustration: Ali-ben-Aïssa.]
Le commandement du dépôt est confié à un officier supérieur. Un agent
comptable est chargé de la gestion administrative, et la solde est payée
aux prisonniers tous les cinq jours avec régularité.
[Illustration: Vue de l'île Sainte-Marguerite.]
Une infirmerie a été organisée pour le service des malades, et pourvue
de tout le matériel et des médicaments nécessaires, expédiés de
l'hôpital militaire du Toulon. Longtemps les malades arabes ont, par
préjugé religieux, refusé de se rendre à l'infirmerie; ils préféraient
être traités dans leurs chambres. On n'est parvenu à vaincre leur
répugnance qu'en décidant deux de leurs compagnons de captivité à
remplir auprès d'eux les fonctions d'infirmiers. Ils reçoivent
d'ailleurs les soins empressés du docteur Bosio, médecin civil de
Cannes, qui s'acquitte de ses devoirs avec zèle et humanité.
[Illustration: Vue du fort Brescou.]
Le nombre croissant des prisonniers, surtout après la prise de la zmala
d'Abd-el-Kader, a fait reconnaître la nécessité d'établir entre eux des
catégories et de les renfermer dans des prisons séparées. Les
prisonniers politiques et les prisonniers de guerre ont paru pouvoir
demeurer réunis sans inconvénient; ils ont été laissés à l'île
Sainte-Marguerite; Mais ceux qui, après avoir accepté notre domination,
ont de nouveau pris les armes contre nous, ou abusé de leur autorité
pour commettre des délits, ont dû être éloignés des premiers, et le
_fort Brescou_, près d'Agde, dans le département de l'Hérault, a été
affecté à cette nouvelle destination.
Le fort Brescou est situé sur un rocher isolé en mer, à 1,320 mètres en
avant du cap d'Agde. Son enceinte a environ 300 mètres de développement:
elle est bastionnée à la gorge du côté du nord, où se trouve un petit
havre pour les bateaux de communication. La mer baigne les escarpes qui
ont 9 à 10 mètres de hauteur. Le rocher sur lequel le fort est construit
est à environ 3,000 mètres vers la pleine mer. Lors des guerres de
religion qui affligèrent le Languedoc pendant plus de soixante ans, le
maréchal de Joyeuse, l'un des plus zélés partisans de la ligue,
s'empara, en 1589, du rocher de Brescou, dépendant de la ville d'Agde,
et y lit élever un fort d'où il infestait toute la côte du Languedoc. Le
due de Montmorency s'étant révolté contre Louis XIII, en embrassant le
parti du duc d'Orléans, leva une armée dans le Languedoc, il fit, en
1632, de grandes améliorations au fort Brescou. D'autres furent faites
encore en 1757. On y a réparé, en 1817, les dégradations occasionnées
par la mer au pied des revêtements, ainsi que la petite jetée de
débarquement, puis, en 1820 et 1821, le magasin aux farines et la
manutention; car on est obligé de faire du pain dans le fort, lorsque la
mer est grosse et empêche la communication avec le continent.
Au mois d'octobre 1843, M. le ministre de la guerre a donné des ordres
pour l'installation de prisonniers arabes au fort Brescou. En décembre,
les travaux étaient terminés pour recevoir 40 détenus, et en janvier
1844, pour 132, répartis dans quatorze chambres, indépendamment du
commandant de la place, de 4 officiers et de 40 sous-officiers et
soldats.
Au 1er juin 1844, le château de l'île Sainte-Marguerite renfermait 356
prisonniers arabes, et le fort Brescou, 60.
Des inspections extraordinaires ont lieu à l'île Sainte-Marguerite, par
ordre du ministre de la guerre, pour s'assurer que les Arabes y sont
traités aussi humainement que possible. Outre les visites du lieutenant
général d'Hautpoul, commandant la huitième division militaire, et des
généraux placés sous son commandement, les détenus ont reçu entre
autres, en avril 1842, celle de M. Roudin, médecin en chef des salles
militaires de l'Hôtel-Dieu de Marseille, et, en septembre 1843, celle de
M. le docteur Warnier, membre de la commission scientifique d'Algérie,
attaché, après le traité de la Tafna à la mission française de Mascara,
et auquel un séjour de plus de deux années dans la capitale
d'Abd-el-Kader a permis d'étudier à fond les intérêts, l'administration,
les moeurs et les habitudes des populations arabes. La présence du
docteur Warnier à l'île Sainte-Marguerite a été signalée par de nombreux
adoucissements au sort des prisonniers.
Un Voyage au long cours à travers la France et la Navarre.