Dans son numéro du 31 janvier dernier. L'_Illustration_ publiait sur le
Siam, dont les rapports de bon voisinage avec les possessions
indo-chinoises de la France ont été réglés dernièrement par une nouvelle
convention, un article accompagné d'intéressantes reproductions
photographiques. Comme complément de ces documents, nous donnons
aujourd'hui un portrait tout récent du roi Chulalongkorn, vêtu à
l'européenne.
[Illustration: Le roi de Siam en costume européen. _Phot. comm. par M.
Delaunay._]
A cette occasion, il convient de rectifier une erreur matérielle qui
s'est glissée parmi les légendes des gravures du numéro de janvier. Sous
un des groupes de personnages, au lieu de: _La cour de Siam: S. M.
Chulalongkorn et son état-major_, il faut lire: _Phra Noradat Sarakan,
vice-député du Département sanitaire, entouré des officiers de police_.
Au moment où cette photographie a été prise, ce haut fonctionnaire
attendait l'arrivée du souverain.
_Mouvement littéraire_
_Romanciers d'hier et d'avant-hier_, par Jules Barbey d'Aurevilly
(Lemerre, 3 fr. 50).--_Les Samedis littéraires_, par Ernest-Charles
(Sansot, 3 fr. 50).--_Les Romanciers russes du XIXe siècle_, par
Ossip-Lourié (Alcan, 7 fr. 50).--_Henri Heine penseur_, par Henri
Lichtenberger (Alcan, 3 fr. 75).
Romanciers d'hier et d'avant-hier.
Une main pieuse recueille peu à peu les pages de critique de Barbey
d'Aurevilly. Le romancier puissant de _l'Ensorcelée_, le peintre
fantastique des _Diaboliques_ ne fut pas seulement un imaginatif. D'une
race héroïque et fine, s'il savait raconter les aventures
extraordinaires, il avait en même temps l'art de semer à pleines mains
l'esprit et les mots redoutables. C'était, dans sa perfection, le
Normand à la fois hardi et subtil. Ses articles sur les hommes et les
livres valent, à mon avis, ses pages romanesques. Il voyait fort bien
les qualités et les défauts de ceux qui passaient devant lui et qu'il
soumettait à son jugement. Dans des causeries fortes, imagées, toutes
pétillantes, il fait preuve à leur endroit du plus sur discernement.
L'outrance des mots, leur inattendu, ne sont là que pour donner plus de
vigueur à l'exécution, car il exécute souvent ses contemporains et
surtout ses contemporaines. Le trait part, impétueux, rutilant, comme
une flèche enflammée, et va se loger au point visé avec une maestria que
les critiques actuels--s'il y a encore des critiques--sont loin de
rappeler. Dans _Romanciers d'hier et d'avant-hier_, lisez l'étude sur
MM. Erckmann-Chatrian, lesquels venaient de publier _Contes
fantastiques._
Comme il les remet sur leur chemin, les détournant de la route à
laquelle leur talent ne les destine pas! «Le fantastique oblige. Par
cela même qu'on écrit ce grand mot, on déclare ne plus se réclamer de
cette simple fantaisie qui peut être si belle, mais de cette fantaisie
là qui doit être transcendante, puisqu'elle se permet d'être étrange et
qu'on la déchaîne du dernier lien du bon sens, du dernier fil de la
réalité.» Or Erckmann-Chatrian--n'en faisons qu'un seul être--était
plutôt fait pour rendre «le plein jour de la vie réelle et corpulente»
que la clarté surnaturelle et demi-obscure du fantastique. Dans cette
opinion de Barbey d'Aurevilly, tout est juste et ingénieux autant
qu'original. Ses pages sur Léon Gozlan, celui qui nous a tous charmés
avec son _Aristide Froissart,_ son _Polydore Marasquin_ et son _Notaire
de Chantilly_, étincellent de vérité et d'humour: «Léon Gozlan, un des
esprits les plus brillants du siècle, de la race en droite ligne et
courte des Chamfort et des Bivarol, ne faisait nul tapage de ses
facultés; c'était un délicat et un discret.» Peut-on mieux présenter un
homme dans son individualité littéraire et morale, dans ses traits
particuliers? Veut-on savoir ce que l'on pensait de M. Ranc à ses
débuts, alors qu'il publiait, en 1869, le _Roman d'une conspiration_?
Barbey d'Aurevilly nous l'apprend. Non sans sympathie, il juge, à ses
premiers pas ou à ses premières passes, l'homme qui devait occuper une
si grande place dans le parti républicain et dans le journalisme.
La beauté de la femme, disait Gozlan, c'est d'être un ornement. La
beauté de l'homme, c'est d'être une arme. «Eh bien, Ranc a cette
incontestable beauté-là. C'est donc, avant tout, une plume de guerre que
Ranc... Tout utopiste qu'il soit, c'est l'esprit le plus ferme... avec
un mordant et une terrible plaisanterie que n'avait point Carrel.» Je
m'arrête, il me suffit d'avoir marqué la manière de Barbey d'Aurevilly,
jusqu'à quel point, malgré la passion énergique de la phrase, il fut
impartial et clairvoyant et quel répertoire nous fournit son oeuvre de
critique.
Samedis littéraires.
Hélas! la critique qui se tenait encore debout, aux jours de Barbey
d'Aurevilly, disparaît de plus en plus sous la réclame. Cependant elle
vit encore en particulier dans une revue hebdomadaire. Là, elle est
audacieuse, tranchant sur la banalité ambiante; on y fuit le mal
terrible de ce temps, c'est-à-dire le snobisme béat. Ce n'est pas que je
sois toujours d'accord avec M. Ernest-Charles dont un volume des
_Samedis littéraires_ nous est parvenu. Peut-être a-t-il parfois des
favoris qui ne sont pas les miens et accorde-t-il une valeur exagérée à
des livres qui marquent plus de savoir-faire et d'assimilation que de
talent original. Il me comprendra sans que je m'explique davantage. D'un
autre côté il presse trop persévéramment de ses aiguillons des écrivains
comme M. Paul Bourget, par exemple. Mais quel feu dans les critiques!
Comme M. Ernest Charles est amusant à observer quand il harcelle certains
auteurs et certains livres! Je sais quelques hommes et même quelques
femmes qui ne sortent de ses mains que criblés de piqûres. Son grand
procédé consiste même à plonger plusieurs fois à la même place, pour que
ce soit plus cuisant, la même pointe envenimée.
Dans la veulerie de plus en plus accentuée, on a plaisir à rencontrer ce
courage et cette littéraire misanthropie. Ce jeune Alceste de la
critique nous comble de joie en réunissant ses articles et en nous
permettant de les savourer, sans que nous en omettions un seul
d'important.
Psychologie des romanciers russes.
M. Ossip-Lourié n'use pas précisément de la même méthode. Il ne se
passionne guère pour ou contre les hommes; il leur ménage par là même
les attaques virulentes. Du reste, ne sommes nous pas remplis de
mansuétude à l'endroit des étrangers, réservant pour les nôtres les
agressions et les coups d'épingle ou de massue. Chacun, en effet, selon
son tempérament, use en critique de l'épingle ou de la massue.
Sainte-Beuve avait le coup léger; Taine maniait un instrument plus
vigoureux et ne procédait guère par malignes insinuations, comme on s'en
peut assurer dans la façon dont il a traité le philosophe Cousin et
quelques autres. M. Ossip-Lourié, un érudit à tour philosophique, s'il
avait à atteindre méchamment les hommes, ne rappellerait pas précisément
l'auteur des _Lundis._ Mais ici il admire plutôt. Impossible de le
suivre dans les multiples études de son livre. A propos d'une thèse
féminine fort complète, j'ai déjà ici parlé de Gogol, le disciple de
Pouchkine, Gogol vraiment Russe et qui inaugure la nouvelle littérature,
toute nationale, du grand peuple. L'auteur des _Ames mortes_, réaliste,
mystique aussi, a, le premier, donné une conscience et une voix à sa
race. Après lui, Tourgueniev est venu--il était né le 28 octobre
1818--moins imprégné de mysticisme que Gogol, plus soigneux de sa
phrase, composant minutieusement ses livres comme son ami Flaubert,
représentant fort bien dans les _Récits d'un chasseur_ la vie
provinciale et les moeurs populaires. Mais là où M. Ossip-Lourié excelle
et ce qui me paraît la meilleure partie de son oeuvre, c'est quand il
nous rend Dostoïewski, dans ses fers, en Sibérie, dans sa misère, dans
sa maladie nerveuse, dans la folie qui l'envahit peu à peu; et Gorki,
recueillant tout l'héritage de ses prédécesseurs, s'occupant à peindre
le peuple--quel peuple souvent!--et si amoureux des aventures et des
routes éternelles qu'après une réception enthousiaste de la jeunesse
studieuse et des lettrés il leur dit à tous: «Adieu, frères, je m'en
vais.»
Tolstoï, dont nous connaissons l'oeuvre et les gestes, et d'autres
romanciers russes, moins illustres parmi nous, sont étudiés dans le
livre de M. Ossip-Lourié, qu'on lit avec autant d'intérêt qu'un roman.
Divers.
Combien je regrette de n'avoir pas la place suffisante pour présenter,
comme il convient, le travail complet, philosophique--où la philosophie
enveloppe peut-être et couvre un peu l'histoire--de M. Henri
Lichtenberger: _Henri Heine penseur!_
J'aperçois aussi, près des deux volumes de M. Ossip-Lourié et de M.
Lichtenberger, des livres où la pensée abonde et les fortes réflexions.
Le peintre, l'ami de la critique littéraire, le lettré, ne peuvent que
se délecter dans _Bismarck et son, temps_ de M. Matter (Alcan, 10 fr.),
et dans _Condorcet et la Révolution française_, de M. Cahen. Des études
comme celles-là, modérées, nourries de faits, artistement écrites, nous
font, au-dehors, le plus grand honneur.