Si donc il m'avait été donné de concevoir plus tôt, d'aperce

Au lecteur.

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M ou mille, et le signe Ⅾ, équivalent à D ou cinq cents,

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ANALECTABIBLION,

OU

EXTRAITS CRITIQUES

DE

DIVERS LIVRES RARES, OUBLIÉS OU PEU CONNUS,

TIRÉS DU CABINET DU MARQUIS D. R***.

TOME PREMIER.

Non ego ventosæ Plebis suffragia venor

Impensis cœnarum, et tritæ munere vestis.

Non ego nobilium scriptorum auditor, et ultor,

Grammaticas ambire tribus, et Pulpita dignor, etc.

Q. HORAT., _Epistol. XIX, lib. 1_.

PARIS,

TECHENER, PLACE DU LOUVRE,

N° 12.

M.DCCC.XXXVI.

TABLE DES MATIÈRES

DU TOME PREMIER.

Pages.

Préface. 3

Sur les premiers travaux de l'Imprimerie. 17

Fragmens de l'explication allégorique du Cantique

des Cantiques. 29

Salustii philosophi de diis et mundo. 34

C. Pedonis Albinovani, elegiæ III. 41

Aphtonii progymnasmata. 47

Aristeneti epistolæ. 49

Alciphronis rhetoris epistolæ. 51

Hiéroclès, sur les vers dorés. 55

Premiers monumens de la Langue française et de ses

principaux dialectes. 62

Disciplina clericalis. 96

Li Rommant de Rou et des ducs de Normandie. 99

Meliadus de Leonnoys. 107

Beufves de Hantonne. 117

Milles et Amys. 120

Li Jus Adam, ou de la Feuillié, et li Gieus de

Robin et Marion. 123

Le Renoncement d'Amours. 127

La Vie de nrē benoit Sauueur Ihesus Crist. 130

Histoire critique de Nicolas Flamel, et de Pernelle

sa femme. 132

Les Quinze Joies de Mariage (ou la Nasse). 135

La Vengeance et Destruction de Hiérusalem. 140

Le triumphant Mystère des Actes des Apôtres. 145

Confessionale Antonini. 161

Le Livre de Taillevent, grand Cuisinier de France. 167

La Prenostication des Hommes et Femmes. 170

Divini eloquii preconis celeberrimi fratris

Oliverii Maillardi. 172

Les Dictz de Salomon. 182

La Grād Monarchie de France. 186

Les Vertus des Eaux et des Herbes. 209

Les Lunettes des Princes. 212

Le Vergier d'honneur. 217

Sydrach le grant philosophe, Fontaine de toutes

sciences. 232

La Guerre et le Débat entre la Langue, les Membres

et le Ventre. 235

Volumen eruditissimi viri Antonii Codri Urcæi. 238

Moralité très singulière et très bonne des

Blasphémateurs du nom de Dieu. 247

Les Regnards traversant les périlleuses voyes des

Folles fiances du monde. 253

Le Jeu du Prince des Sotz et Mère-Sotte. 258

Opus Merlini Cocaii, poetæ mantuani macaronicorum. 265

Epistolarum obscurorum virorum. 287

Détermination de la Faculté théologale de Paris sur

la doctrine de Luther. 302

Le livre des Passe-temps des Dez. 304

Antonius de Arena (Antoine de la Sable). 306

Nouvelle moralité d'une pauvre fille villageoise,

laquelle ayma mieux avoir la teste coupée par son

père que d'estre violée par son seigneur, etc., etc. 318

Vingt-deux Farces et Sotties de l'an 1480 à l'an

1613-1632. 323

Déclamation contenant la manière de bien instruire

les enfans. 333

Allumettes du Feu divin. 336

La Manière de bien traduire d'une langue dans une

autre, etc., par Estienne Dolet. 338

Le Réveil-Matin des Courtisans, ou Moyens légitimes

pour parvenir à la faveur et pour s'y maintenir. 343

Lyon Marchant. 348

Le second Enfer d'Etienne Dolet. 352

Marguerites de la Marguerite des Princesses. 355

Le Trespas, Obsèques et Enterrement de François Ier. 363

La Saulsaye, églogue de la vie solitaire. 368

Les Discours fantastiques de Justin Tonnelier. 370

Cœlii secundi curionis religionis christianæ

institutio, etc. 379

La Circé de M. Giovan Baptista Gello, Académicien

florentin. 381

L'Histoire mémorable des expéditions faites depuis

le déluge par les Gaulois ou François. 387

La Comédie des Supposez, de M. Louys Arioste. 391

La Physique papale, par Pierre Viret. 402

Excellent et très util Opuscule, à tous nécessaire,

de plusieurs exquises Receptes. 406

Les Mondes terrestres et infernaux. 409

De tribus impostoribus. 412

Il Catechismo di Bernardino Ochino da Siena. 416

Les Dialogues de Jean Tahureau. 425

Passevent parisien. 429

Antithèse des Faicts de Jésus-Christ et du pape. 434

Facéties latines. 438

De l'Heur et Malheur du Mariage. 445

Nicolaii Clenardi epistolarum Libri duo. 448

FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.

ANALECTABIBLION,

OU

EXTRAITS CRITIQUES

DE

DIVERS LIVRES RARES, OUBLIÉS, OU PEU CONNUS,

TIRÉS

DU CABINET DU MARQUIS D. R.....

IMPRIMERIE DE MADAME HUZARD (NÉE VALLAT LA CHAPELLE).

rue de l'Eperon, n° 7.

ANALECTABIBLION.

PRÉFACE.

L'idée d'offrir au public un extrait raisonné de divers livres précieux

par leur mérite ou leur rareté n'est pas nouvelle; elle remonte au

patriarche Photius, qui fournit, dès le neuvième siècle, ainsi qu'on

l'a dit justement, dans sa Bibliothèque analectique, intitulée:

_Myriobiblion_, le germe de cette foule de journaux littéraires,

dont nos temps modernes s'applaudissent avec raison. Le savant Grec

n'est pas seulement ici inventeur; il est modèle par la précision

de ses analyses, le choix de ses exemples, et la rectitude de son

jugement. Deux cent quatre-vingts ouvrages, de cent soixante-cinq

auteurs différens, sont rapportés dans son Recueil, dont il serait à

désirer que la traduction française, annoncée depuis si long-temps,

nous fût enfin donnée. Ces auteurs peuvent être rangés dans l'ordre

suivant: cinquante-cinq théologiens, treize philologues, grammairiens

ou lexicographes, trois poètes ou écrivains relatifs à la poésie,

vingt-trois orateurs, vingt historiens sacrés, trente-deux historiens

profanes, seize philosophes ou médecins, et cinq écrivains érotiques.

L'invention n'a pas été stérile. Sans compter les écrits périodiques,

dont nous venons de parler, de nombreux et judicieux critiques se

sont signalés, en ce genre, par d'utiles travaux, entre lesquels se

distinguent chez nous (pour ne citer que ceux dont les analectes sont

imprimés[1]), les Bénédictins, La Croix-du Maine et son continuateur

du Verdier, Sallengre dans de curieux mémoires que le père Desmolets

a étendus, sur un autre plan, avec beaucoup de mérite aussi, David

Clément dont le recueil alphabétique s'arrête malheureusement dès

la lettre H, l'abbé Gouget dans sa docte _Bibliothèque française_,

encore qu'il ait, à la fin, succombé sous le faix d'une entreprise

trop vaste, Le Clerc dans ses quatre-vingts volumes _d'Extraits

Critiques_, bien qu'il n'ait pas toujours été heureux sous le rapport

des sujets, à beaucoup près, le marquis de Paulmy, ou plutôt sous son

nom, Constant d'Orville, qui eût toutefois gagné à porter, dans ses

volumineux et confus mélanges, le savoir, le goût et la sagacité que M.

Charles Nodier a mis dans les siens trop restreints, le Père Nicéron,

Lelong et Fontette, Ancillon, l'Abbé d'Artigny, Thémiseuil, le faux

Vigneuil-Marville, Sablier dans ses _Variétés_ réellement _sérieuses

et amusantes_, Formey dans le _Ducatiana_, et avec lui plusieurs des

nombreux compilateurs d'_Ana_, Dom Liron dans ses _Singularités_ et

ses _Aménités_, Dreux du Radier, Coupé dans ses _Soirées littéraires_,

aussi agréables qu'instructives, et bien d'autres qu'il serait inutile

de rappeler ici, puisque les bibliographes les ont inscrits sur leurs

catalogues.

[1] Antoine Lancelot, de l'Académie des Inscriptions et

Belles-Lettres, né en 1675, a laissé, à la Bibliothèque royale,

528 porte-feuilles d'Analectes.

Le Recueil manuscrit de M. de la Curne-Sainte-Palaye, remplit 40 vol.

in fol., etc.

Tous ces noms sont dignes de souvenir. Sans doute la gloire ne leur

est pas due; elle n'appartient, dans les lettres, qu'aux esprits

qui, s'élançant d'eux-mêmes, nés pour l'action plutôt que pour la

spéculation, sont, en quelque sorte, les seuls artisans de leur

fortune; mais ce serait une grande erreur ou une grande injustice

de dénier aux philologues la part notable qui leur revient dans les

richesses intellectuelles de la France. Ils ont établi cette active

communication des esprits qui, si elle n'assure pas le règne constant

de la raison et du goût, rend du moins, il est permis de l'espèrer,

l'erreur passagère et les ténèbres impossibles. Le talent de résumer et

d'apprécier les pensées d'autrui, le soin pénible de recherches qu'il

exige, le discernement prompt et sûr qu'il suppose, tout cela n'est ni

commun, ni méprisable, et rentre d'ailleurs dans le domaine de l'art,

quand un style varié, avec une simplicité élégante, vient y joindre ses

agrémens, ce qui s'est rencontré plus d'une fois.

Ce n'est pas à ce dernier titre que je publie ce nouveau recueil

analectique; il se présente plus modestement, et des circonstances

fortuites uniquement l'ont fait naître. Dans l'été de 1830, traversant

Paris pour entreprendre un voyage qui fut court, mais qui pouvait être

indéfini, je dis adieu à mes livres. En jetant de tristes regards

sur une collection d'environ 7000 volumes que des amateurs et des

libraires entendus ne trouvaient pas sans choix, et que j'avais mis

vingt-six ans à former avec le secours de feu M. Barrois, de MM.

Debure, Merlin, Labitte, Crozet et Téchener, je regrettai vivement

de n'avoir point profité de la possession pour laisser, dans une

analyse fidèle et raisonnée, quelques traces de ces trésors les plus

rares, les moins connus ou les plus oubliés. De ces regrets au ferme

propos de mettre la main à l'œuvre, si l'occasion se représentait, la

marche était naturelle; l'occasion se représenta, et, dans le cours

de quatre années, le présent recueil fut achevé sous le titre un peu

ambitieux mais du moins très précis d'_Analectabiblion_.--Quand je dis

_achevé_, je me sers d'une expression hasardée, car de pareils livres

communément ne le sont pas: fort heureux quand on leur trouve une sorte

de commencement; ils n'ont d'ordinaire ni milieu, ni fin, et c'est,

avec le défaut d'unité, défaut inévitable, les torts essentiels qu'on

leur peut reprocher. Aussi ne doivent-ils guère prétendre aux honneurs

d'une lecture avidement suivie, d'un succès général et brillant; c'est

beaucoup, c'est assez que les gens studieux les estiment, qu'ils les

consultent, le goût du public vient ensuite, s'il peut.

Quant à leur utilité, rien ne semble moins contestable, si ce n'est

qu'on trouve indifférent de faire connaître l'esprit des neuf dixièmes

des gens dont il est important de retracer le nom, la patrie, la

naissance, la vie et la mort, ainsi que le font tous les dictionnaires

historiques si curieusement recherchés; autrement qu'il est superflu de

savoir ce que tels et tels ont écrit, pourvu qu'on sache qu'ils ont

écrit; proposition difficile à soutenir.

Loin d'être inutiles, ces analectes sont à considérer sous plus

d'une face, et le temps presse de les multiplier. Il n'y a point de

péril pour les productions émises depuis cent ans, ni pour celles

qui suivront; les journaux de toute forme y ont paré; de sorte que,

désormais, au moyen de deux grandes tables faites de siècle en siècle

sur ces journaux, l'une par ordre de matières, l'autre par ordre

alphabétique avec renvois à la première, le registre des pensées

des hommes sera au courant, et le bilan de l'esprit humain toujours

connu, sans même que ce soit une grande affaire. En effet (pour

n'opérer par supposition que sur une période de dix mille ans, avec

des chiffres hypothétiques), soient donnés six mille journaux, formant

chacun annuellement quatre volumes in-8°, que nos deux tables, bien

dressées, et même avec un certain détail, peuvent aisément réduire

au quatre-centième; avec seulement six cent mille volumes in-8° de

ces tables, on aura l'aperçu de deux milliards quatre cent millions

d'ouvrages différens, d'après le compte qu'en auront rendu deux cent

quarante millions de volumes périodiques, à ne supposer que dix

analyses dans chacun d'eux; mais l'opération n'est pas si commode

avec le passé. A peine y a-t-il quatre siècles que nous possédons

l'imprimerie, et cette grande découverte a déjà donné tant de livres

typographiés, que la liste complète en serait impossible, attendu qu'il

en a dû périr autant et plus qu'il n'en reste, comme on peut l'inférer,

tant de la rareté de ceux qui ont seulement deux cent cinquante ans

d'âge, toutes les fois qu'ils n'ont pas été réimprimés, que de l'oubli,

qui détruit, dans tous les temps, la plus grande partie des méchans

ouvrages, et aussi beaucoup de bons. Qui connaît aujourd'hui, même

vaguement, les écrits des mille auteurs cités par le jésuite espagnol

Pineda, dans sa _Monarchie ecclésiastique_? ou la dixième partie des

livres dont parle Vossius? Et, si nous regardons les manuscrits, c'est

bien alors que l'imagination s'épouvante, que la raison se trouble par

l'impuissance dans laquelle nous sommes de retrouver tout ce qui est

perdu, de compulser tout ce qui subsiste!

Cependant, je le répète, il y a plus d'un parti à tirer de la recherche

prudente des écrits rares et anciens. Premièrement, mieux que les

meilleurs raisonnemens, toujours plus ou moins conjecturaux et soumis

aux chances de la polémique, elle peut, en donnant l'autorité du fait

à la sentence connue, _qu'il n'y a rien de nouveau sous le soleil_,

garantir les esprits hardis ou fatigués de l'indiscrète poursuite des

nouveautés. N'y a-t-il pas de quoi réfléchir à voir que tel bon mot ou

tel conte, qui nous fait rire maintenant dans Paris, a probablement son

histoire, et, qu'en suivant sa piste de siècle en siècle, et d'idiome

en idiome, on le surprendrait faisant rire, il y a deux mille ans, un

Arabe, et d'abord un Hébreu, et d'abord un Indien? C'est pourtant la

généalogie qu'Hébers, translateur français sous notre roi Louis VIII,

assigne au roman des sept sages, dit le _Dolopatos_, tiré premièrement

du latin de l'ancien moine Jean de Haute-Selve, lequel l'aurait tiré

du grec, héritier des types de l'Orient. Ceci n'est que plaisant; mais

voici du sérieux: chacun peut retrouver, dans le livre de Bernard

Ochin, extrait dans ce recueil, la plupart des témérités métaphysiques

dont le siècle dernier s'était follement épris; dans la république

de Bodin, la plupart des raisonnemens politiques en circulation

aujourd'hui; dans le _traité des reliques_ de Calvin, les traits

d'ironie dont, il y a peu d'années encore, nous tirions gratuitement

vanité; dans un rêve de Jean-Baptiste Gello, les plus solides pensées

dont s'honorent chaque jour nos orateurs sacrés. Les témoignages en

tout genre surabondent ici, et il ne s'agit pas simplement du fond des

choses; à chaque instant les mêmes formes se représentent, avec de si

frappantes ressemblances, dans leurs variétés mêmes, que ce n'est point

une comparaison forcée de figurer le génie de l'homme, comme un grand

arbre renouvelant sans cesse, et dépouillant son feuillage.

Rien dans cette figure ne doit arrêter l'émulation, ni décourager

la culture des esprits. Au contraire, de même que, dans la nature

inanimée, il apparaît que les produits supérieurs et les plus belles

formes naissent difficilement et en petit nombre d'un travail

intelligent et assidu; ainsi, dans l'empire souverain de la pensée, les

titres véritables, ceux qui entraînent l'admiration de la postérité,

sont exclusivement le prix d'efforts constans et bien dirigés; d'où

il suit que la seule manière d'être en quelque sorte nouveau c'est

d'exceller, parce qu'il n'y a que l'excellent qui ne soit pas commun.

Autre utilité des Analectes: ils enseignent, preuve en mains, que les

plus pauvres écrits ne le sont presque jamais assez pour qu'on n'y

trouve rien à recueillir; et cette découverte, capable d'éloigner des

jugemens dédaigneux et d'une critique superbe, tourne en même temps au

profit du goût, qu'elle forme d'autant plus qu'elle l'exerce davantage.

Ce n'est pas une merveille d'être ravi jusqu'aux cieux par Homère

et Milton, de s'attendrir avec Virgile ou Racine, de philosopher en

riant avec Molière et Rabelais, de remonter aux sources du beau, avec

Cicéron, Quintilien, Rollin, La Harpe et Villemain, de distinguer le

jour où le soleil luit; il ne faut pour cela que se laisser aller à

ses impressions naturelles, sans peine, sans étude, sous l'inspiration

d'un instinct tout ordinaire; mais il n'en va pas de même à l'égard

de ces auteurs bizarres ou incomplets, qui trébuchent à chaque pas,

qui manquent le but ou le dépassent, chez qui une pensée juste s'égare

parmi d'innombrables sophismes, un sentiment profond dans le faux

esprit, une expression pittoresques entre des images basses ou forcées;

là le juge le plus sûr est obligé de se tenir en garde, l'investigateur

le plus résolu a besoin de constance et d'un tact très fin; mais là

également il y a de grands profits à faire; car l'ombre ne sert pas

seulement à faire ressortir la lumière, elle en est encore l'exacte

mesure.

La recherche du beau, dans ces ruines ténébreuses, conduit encore

à des résultats importans. Il arrive qu'en faisant apprécier avec

exactitude les immenses difficultés de l'art, elle redouble, pour les

grands maîtres qui les ont vaincues, cette estime profonde qui tend à

s'affaiblir sitôt qu'on s'est familiarisé avec leurs perfections. Ou

je m'abuse, ou ce n'était ni par défaut de génie philosophique, ni par

manque de science que les Porphyre et les Jamblique se confondaient

en divagations après les Pythagore, les Aristote et les Platon, qui

éclairaient le monde même par leurs erreurs. Ce n'était pas davantage

faute de génie poétique, d'esprit orné, de connaissance du latin

d'Auguste, qu'Ausone, Sidoine Apollinaire et Fortunat enfantaient des

poésies informes et ruinaient la belle langue latine; mais plutôt par

une sorte de lassitude que partageaient leurs contemporains, lassitude

venue d'un commerce trop habituel, trop uniforme avec les modèles, et

qu'ils auraient pu prévenir, si, tournant leurs yeux en arrière, au

lieu de dévorer l'espace ouvert devant eux, ils avaient laborieusement

reconnu, dans les productions oubliées des temps passés, ces écarts

audacieux, ces irrégularités singulières dont leur imagination trompée

se formait d'avance une idée si heureuse. Moins novateurs alors,

moins jaloux de faire autrement que bien dans la vue de faire mieux,

ils n'eussent peut-être point donné aux peuples d'Athènes et de Rome

l'affligeant spectacle d'une barbarie introduite par des esprits

supérieurs, plus pénible cent fois pour les gens de goût que celle

des vrais barbares, comme le sont, pour les gens de bien, des excès

commis par des êtres nés pour la vertu. En tout cas, ils n'eussent pas

manqué, par l'effet d'une critique ainsi rajeunie, de rendre hommage à

l'étonnante supériorité de leurs illustres devanciers; car ce n'est pas

un contre-sens d'avancer que la plus sûre manière d'honorer un Virgile

et un Horace est d'observer le premier dans Ennius et le second dans

Lucile. Eh! quelle haute idée ne doit-on pas se faire, confessons-le,

de ces auteurs privilégiés vulgairement nommés _classiques_, en voyant

que parmi les hommes qui, depuis quatre mille ans, ont tenu le style ou

la plume, comparables par le nombre aux grains de sable de la mer, à

peine en est-il une centaine qui soient accomplis, et que cette petite

colonie d'immortels, rassemblée à travers les âges et les distances,

suffit pour vivifier, pour nourrir ou ranimer la civilisation du monde?

Enfin, et c'est le dernier point de vue sous lequel j'envisagerai

l'utilité des Analectes: ces recueils, s'ils étaient composés avec art,

liés par d'habiles transitions, établis, sans trop de lacune, selon

l'ordre chronologique, retraceraient avec des couleurs vivantes la

marche de l'esprit humain en littérature, laquelle n'est point celle

de l'homme, d'abord enfant, puis adulte, puis viril, puis caduc, ainsi

que le représente, par confusion, une comparaison banale, tant s'en

faut qu'il s'en manque de peu qu'elle ne soit tout opposée; les peuples

manifestant sur le champ, dans les lettres, une virilité généreuse,

portée rapidement à son plus haut point, qui finit, il est vrai, par

la faiblesse et par la mort; mais avec cette différence propre, qu'à

leur dernier âge ces peuples déploient une agitation fiévreuse qui fait

à quelques uns l'illusion d'une jeunesse pleine de sève et d'avenir:

car les lettres, et généralement les beaux-arts, procèdent comme le

sentiment moral, l'accompagnent, le côtoient pour ainsi dire, en

reçoivent et lui communiquent perpétuellement des forces nouvelles,

vivent et s'éteignent avec lui et comme lui. Il en est autrement des

lois, lesquelles, produits de nécessités bien comprises, de calculs

approfondis, d'intérêts multipliés, fruits de l'expérience et du temps,

sont plutôt le remède à la défaillance des mœurs, que leurs compagnes

et leur soutiens; en sorte que le bel âge de la législation rarement

est celui des muses, et d'ordinaire lui succède. Ce sera, si l'on veut,

des lois que nous dirons, qu'à l'instar des individus, elles passent

lentement du premier âge à la décrépitude, en parcourant une période

constante de progrès et de décadence; mais dès qu'un peuple éprouve

de fortes émotions du cœur, et tant qu'il les éprouve, il n'y a pour

lui ni enfance ni vieillesse, il est prêt pour la gloire littéraire:

heureux! si, comme les Grecs, il se donne promptement, pour peindre ses

sentimens et ses pensées, une langue harmonieuse, riche et régulière,

ce que nous autres, enfans du Nord, n'avons obtenu qu'à la sueur du

génie, après cinq cents ans d'efforts!

Si donc il m'avait été donné de concevoir plus tôt, d'apercevoir mieux,

de savoir davantage, le Recueil pour lequel j'invoque l'indulgence

du public serait devenu, j'ose le dire, un tableau très vrai, très

animé, de la littérature nationale, et par là même une intéressante

partie de notre histoire. Les grands écrivains n'auraient point figuré

dans ce tableau pour eux-mêmes. Ressortant d'autant plus qu'ils s'y

seraient présentés simplement, à leur rang, avec leurs seuls noms, ils

y auraient servi comme de points lumineux pour en éclairer l'ensemble.

Je me serais bien gardé, après ce qui est arrivé à l'estimable abbé

Goujet, de vouloir tout retracer et tout décrire; et, me bornant à

saisir dans la foule les physionomies caractéristiques, j'aurais

passé vivement au milieu de cette foule même, écartant de mon chemin

beaucoup de gens qui, sans doute, ne se croyaient pas faits pour cette

injure, à voir la peine qu'ils avaient prise à se parer. Circonscrit

scrupuleusement, pour le coup, dans les limites de mon pays (car j'ai

peu de foi aux universels), je ne m'y serais pas cru à l'étroit; loin

de là que, si mon Recueil eût répondu à mon idée, ce magasin de choses

délaissées eût offert, parmi ses misères, un échantillon des produits

littéraires de tous les temps, avec cette circonstance précieuse,

que l'œil eût sans peine distingué les procédés et la progression

du travail. Mais surtout, puisque les mœurs et les lettres sont

inséparables, il eût rendu visible, à ne pas s'y méprendre, l'action

des premières sur les secondes, celles-ci ne s'y montrant plus que

dépouillées de l'appareil du génie, dans ce costume commun, _dans cet

à tous les jours_ qui trahit la nature, ou plutôt qui la révèle. On

sentira aisément, par des exemples, comment cela se peut faire. En

effet, que l'historien ou l'orateur s'étudie à peindre à grands traits

d'éloquence, depuis les Gaulois devenus Romains, jusqu'aux Français de

nos jours, le penchant pour la tendresse et la volupté, principe de

la galanterie, qui se mêle sur notre sol à l'ardeur de se produire, à

l'impatience du joug, au besoin de triompher en tout genre, il en dira

moins, dans son œuvre entière, qu'un extrait tout uni des _Arrêts

d'amour_ de Martial d'Auvergne, faux arrêts rendus sur de fausses

plaidoiries, et appuyés gravement par le jurisconsulte Benoît Court

de toute l'artillerie des _Pandectes_ et du _Digeste_. C'est bien là,

s'écrie-t-on en lisant ces arrêts plaisans, le même peuple romancier

qui, avec un sentiment plein de charme et de naïveté, plus entêté

d'amours encore que de combats, célébrait dans des chants épiques la

reine Berthe, Blancheflore, la tendre Yseult, autant et plus que

les héros qui l'affranchirent des Wandres et des Sarrasins, et lui

conquirent le Saint Graal et le Saint-Sépulcre!

D'un autre côté, en voyant nos épopées naissantes presque aussitôt

tourner au familier, et, peu après, céder la place à des milliers

de joyeux conteurs et de faiseurs de drames, satiriques ingénieux,

ennemis sans fiel des ridicules, penseurs hardis et légers, un peu

nus dans leurs jeux, et toujours entraînés gaîment vers les peintures

érotiques, n'aperçoit-on pas d'abord cette influence des femmes, qui

prévaut toujours dans le commerce libre des deux sexes? Grâce au

ciel, cette liberté, si douce et si utile, ne fut nulle part mieux ni

plus tôt naturalisée qu'en France: là donc, le sentiment et le rire

devaient triompher à l'envi. Le rire principalement, le rire, élément

indéfinissable de la société humaine et son produit tout ensemble, qui,

suscité par ce qui est étrange ou singulier, vit du rapprochement des

personnes, meurt dans leur isolement, et suppose, chez qui l'excite à

dessein, une extrême finesse, devait à ces titres régner dans notre

bienheureux pays. Aussi découvre-t-on, par la littérature de ce pays,

qu'il en a fait son empire. Politique, morale, religion, le rire chez

nous a tout pénétré, faisant, selon le temps, dominer la folie ou la

raison; ainsi ce sera, les grelots à la main, que Théodore de Bèze

attaquera l'unité de l'Eglise; que Béroalde, aussi bien que l'auteur

du _Pantagruel_, essaiera d'arracher à la superstition ses torches

et ses couteaux; que le sombre Pascal lui-même rappellera des moines

mondains à l'humilité, à l'austérité des mœurs évangéliques; et aussi

que Montesquieu fraiera la voie aux profondes vérités dont sa tête

forte est remplie; que Voltaire enchaînera la capricieuse vogue à son

char de poète, d'historien et de philosophe; mais surtout que Molière

_emportera le prix de son art_, et La Fontaine le prix du sien, tous

deux pour venir se ranger à la tête des poètes favoris de leur nation;

et le même rire qui fera le mobile principal de nos premiers écrivains

deviendra, par la même raison, celui des moindres, ou bien plus encore,

parce que, ainsi que nous venons de le voir, la plèbe des auteurs est

précisément l'espèce qui se moule le mieux sur les mœurs populaires.

Plus on étendrait ce parallèle de nos mœurs et de nos écrits, plus on

reconnaîtrait qu'un choix habile, fait parmi nos anciennes productions

du second et du troisième ordre, devenues rares ou tombées dans

l'oubli, eût fidèlement retracé la marche de la société française,

et même pu jeter du jour sur le cours souvent caché des évènemens.

Mais tant d'honneur ne m'était pas réservé. Sans doute, il ne faut

rien chercher de pareil dans l'_Analectabiblion_; ce recueil se

ressent de son origine fortuite. Je serais surpris qu'on n'y trouvât

rien d'estimable; mais il aura rempli mon attente, s'il a le sort de

tous ceux que j'ai cités. Il n'est suffisant dans aucune partie, je

l'avoue; et même, entre les sujets rapportés, il en est plusieurs que

d'autres du même genre, si je les avais eus sous la main, eussent

avantageusement remplacés, soit sous le rapport de la rareté, soit sous

celui de l'importance; toutefois, tel qu'il est, le choix et la variété

n'y manquent pas. Le lecteur y passe en revue, selon l'ordre des temps,

des chansons de gestes ou épopées gothiques, genre de poèmes qu'un de

nos premiers philologues, M. Paulin Pâris, vient si heureusement de

remettre en lumière et en honneur, des romans de chevalerie d'ancienne

origine, des contes, des moralités, des farces de nos vieux trouvères,

quelques uns de ces mystères qui ont précédé nos drames immortels,

entre autres celui de tous à qui Clément Marot donnait la palme; des

traités de morale, de philosophie, de politique, de métaphysique

sous diverses formes et de différens âges, des écrits satiriques en

prose et en vers, de l'histoire, des sermons, de la controverse, des

dissertations, et jusqu'à des libelles; en un mot, beaucoup de choses

qui sont l'objet de la littérature proprement dite.

On ne doit point espérer, d'après cet énoncé, qu'une telle lecture

n'offre rien de libre en morale, d'hétérodoxe en religion, de hardi

en politique, rien qui blesse les oreilles des jeunes filles ou même

de leurs mères, ni qui choque les croyances publiques et privées; un

tel espoir serait trompé trop souvent, et la chose était inévitable,

puisqu'il est question dans ce livre de Merlin Coccaïe, de l'Arétin,

d'Hubert Languet et de Geoffroy Vallée; mais que cette liberté soit

un mal ici, je ne le pense pas, au contraire; pourvu qu'une certaine

mesure ait été gardée dans les exemples, et que le juste et l'honnête

aient été respectés ou vengés dans la critique: or, c'est ce que j'ai

eu constamment en vue; et c'est assez pour les personnes éclairées et

sincères, les seules qu'il faille prendre pour juges, les seules à qui

ce livre soit adressé[2].

[2] Cette préface était à peine achevée, lorsqu'en parcourant le

tome IV des _Souvenirs de Mirabeau_, publié en 1834, par M. Lucas

de Montigny, j'y trouvai les paroles suivantes, qui exposent si

nettement l'idée et le plan de mon Recueil, qu'il m'a paru aussi

heureux pour moi qu'indispensable de les transcrire. Mirabeau,

dans une lettre du 14 février 1785, qu'il écrit à Vitry,

s'exprime donc en ces termes:

«Vous savez quel est le plan du Journal que je conçois, et

qu'on ne veut pas comprendre. Il serait fait, sur l'idée,

assez neuve, peut-être, et qui, selon moi, n'est pas sans

utilité, de s'occuper des vieux livres, comme les journaux

ordinaires s'occupent des nouveaux. Abréger et choisir est

assurément, aujourd'hui, le besoin le plus urgent des sciences

et des lettres. Conserver est d'une utilité moins prochaine,

peut-être, ou plutôt moins abondante. Mais, cependant, à mesure

que le goût de l'érudition passe, que la manie d'écrire devient

plus contagieuse, que l'ardeur de publier, ou la nécessité

de sacrifier au goût du jour, aux coryphées du temps, à la

prétention d'être exempt de préjugés, ce qui n'est guère, au

fond, que substituer des préjugés à des préjugés; à mesure,

dis-je, que toutes ces maladies nous gagnent et s'aggravent, nous

négligeons trop les efforts de nos devanciers, qui, quand il

serait vrai que nous les surpassassions par le talent de mettre

en œuvre, n'en devraient que mieux appeler nos regards, afin,

du moins, de monter avec élégance ce qu'ils ont si lourdement

enchâssé. Je dis donc que cet article rendra quelque chose, et

j'invoque, à cet égard, vos recherches, nos philologues du XVIe

siècle, nos savans du XVIIe, nos recueils, nos compilations de

tous les temps, excepté de celui où l'on n'a plus fait de livres

qu'avec des cartons bien ou mal cousus, et des tragédies qu'avec

de vieux hémistiches.»

ANALECTABIBLION.

SUR LES PREMIERS TRAVAUX DE L'IMPRIMERIE.

Les amateurs de l'imprimerie ont encore à demander un historien, après

l'estimable travail de Prosper Marchand, étendu par le docte abbé

Mercier de Saint-Léger[3], après les _Origines typographiques_ de

Meerman[4], les _Annales typographiques_ de Maittaire, continuées, ou

plutôt corrigées par Denys[5], celles de Panzer[6], et les nombreuses

annales particulières aux divers pays; tous ouvrages précieux et

savans, sur lesquels on devra baser désormais tout travail de ce genre,

mais qui laissent beaucoup à désirer, soit pour la forme, soit pour le

fond; c'est à dire pour présenter soit un ensemble clair et agréable,

soit un tout homogène et complet jusqu'à notre siècle dix-neuvième,

époque où l'imprimerie semble avoir atteint, principalement à Londres

et à Paris, le plus haut degré de perfection possible. Peut-être un

jour nouveau, répandu sur la naissance de ce bel art, en fera-t-il

découvrir avec certitude et précision l'inventeur premier et le premier

monument, aujourd'hui encore sujets de doute et de controverse; car

les origines de la presse, quoique si rapprochées de nous, n'ont pas

entièrement échappé à la destinée ordinaire de toutes les origines.

Est-ce à Laurent Coster de Harlem que l'humanité doit en Europe (de

l'an 1420 à l'an 1446), l'heureux secret déjà découvert par les

Chinois, de multiplier, en les perpétuant, les signes de la pensée?

Est-ce à Mentel de Strasbourg? une rumeur savante indique obscurément,

à ce propos, une certaine _Vie de saint Jean l'Évangéliste_, un

certain _Miroir du salut_, un _Art de mourir_, des _Sermons de Léonard

d'Udine_, imprimés sans date et en latin avant les monumens de la

presse mayençaise; mais ici personne ne s'accorde, ni sur les temps, ni

sur les lieux, ni sur les personnes. Est-ce le gentilhomme mayençais

Jean de Gensfleisch, dit Guttemberg, né en 1400, qui, vers 1450,

imprima le premier? Est-ce à Strasbourg qu'il fit son premier essai?

Cet essai fut-il je ne sais quel almanach dont la date est incertaine?

ou plutôt Guttemberg ne travailla-t-il pas d'abord à Mayence, par suite

d'une association fondée entre 1450 et 1455, avec Jean Fust ou Faust,

citoyen de cette ville; et le fruit originaire de cette Société, rompue

en 1455, ne fut-il pas la Bible latine, in-folio de 637 feuillets à

42 lignes, sans date? Alors le fameux Psautier de 1457, qui tient le

premier rang parmi nos imprimés connus avec certitude, perdrait à beau

jeu sa qualité d'aîné. Quelle part faut-il donner, dans l'invention,

au gentilhomme? quelle à son associé Bourgeois? quelle à cet ingénieux

Schoëffer, gendre de l'associé Jean Faust, qui marqua d'un sceau

et d'un chiffre impérissables les premières impressions datées? Et

observons ici que le nom de Guttemberg ne figure sur aucun livre; que

les noms réunis de Faust et de Schoëffer ne se voient point avant 1457,

point après 1470, et que le nom de Schoëffer, isolé, disparaît après

1492.

[3] Hist. de l'imprimerie. _La Haye_, 1740, in-4, et _Paris_,

1775, in-4.

[4] Origines typographicæ. _La Haye_, 1740, in-4.

[5] Annales typographicæ. _La Haye_, 1719-25. _Amst._, 1723.

_Londini_, 1741, _Viennæ_, 1780-89. 10 vol. in-4.

[6] Idem. _Norimbergæ_, 1793-1803. 11 vol. in-4.--_Voy._ encore

l'Histoire de l'imprimerie et de la librairie, par Jean De la

Caille. _A Paris_, 1689.

Nous ne sommes pas appelés à résoudre ces difficiles questions; il nous

suffit de résumer les opinions reçues, en choisissant les mieux fondées.

Il est donc à croire que Guttemberg, vers 1446, dans un temps où

la gravure se répandait, y puisa, le premier, l'idée génératrice

d'appliquer, à des écrits de longue haleine, les procédés employés à

reproduire les quatrains et distiques placés en dessous des gravures

sur bois. Il ne fallut, pour cela, que de plus grandes planches et

plus de patience. Accordons que Faust, vers 1451, jugea plus solide

et plus net l'emploi de matrices métalliques fondues. Cependant tout

cela ne conduisait encore qu'à un grossier et lent stéréotypage. Enfin,

vers 1456, Schoëffer imagina les poinçons ou caractères mobiles, et la

face de notre globe dut changer. C'est ainsi que, plusieurs mille ans

auparavant, un génie céleste avait trouvé les signes vocaux simples

dont se compose l'alphabet, et, par là, dans l'avenir, substitué des

langues nouvelles d'une portée incommensurable au langage étroit des

symboles et des caractères composés.

L'imprimerie, une fois découverte, s'enrichit, se polit tout d'un coup

singulièrement. Que dire des signatures, des réclames, des titres

détachés, de la ponctuation, des majuscules, des souscriptions, de

la pagination, des chiffres, améliorations diverses qui toutes ont

leur importance et leur histoire? Ce n'est pas ici le lieu d'en

parler avec détail; mais, honneur, gloire et reconnaissance, mille

fois, au paisible triumvirat qui, pour toujours, établit, entre les

intelligences, des voies rapides et sûres, d'une extrémité de la terre

à l'autre! L'erreur, sans doute, y voyage autant et plus que la vérité;

toutefois, la première, qui court en ravageant, y doit laisser moins de

traces, à la longue, que la seconde, qui marche à journées comptées,

et se retranche à chaque repos. Que les ames religieuses se rassurent!

le Dieu de l'univers n'y perdra rien, puisqu'il est le premier besoin

de l'homme, et la vérité même. C'est ce que figure cette formule

finale des inventeurs, prophétique dans sa naïveté: _Ad Eusebiam Dei

consummatum_.

Arrêtons donc, sans scrupule, un instant nos regards sur les premiers

bienfaits de la presse.

1° et 2°. En 1457, nous voyons publier à Mayence, par les deux

principaux inventeurs, le _Psalmorum codex_, déjà cité, et

peut-être aussi, à Cologne, chez Quentel, le _Donatus_, ou le

livre de Donat, sur l'instruction grammaticale. Nous disons

_peut-être_, parce que, suivant Maittaire, on a bien pu omettre

un C dans la date M.CCCC.LVII, auquel cas le livre serait

postérieur d'un siècle, ce qui serait un grand déshonneur pour

lui. Poursuivons.

3° et 4°. En 1459, à Mayence, par les mêmes inventeurs, Faust et

Schoëffer, le _Rationalis divinorum officiorum Gulielmi

Durandi codex_, et le _Psalterium Davidicum_, le second des

innombrables psautiers.

5° et 6°. En 1460, à Mayence toujours, et toujours par les

inventeurs, le _Catholicon_ et le _Clementis papæ quinti

constitutionum codex_. Notez que le _Catholicon_ ne porte pas

de nom d'imprimeur.

7°. En 1461, à Venise, par Nicolas Jenson, _le Decor Puellarum_,

ou _la Beauté des jeunes Filles_; bien entendu qu'il s'agit

ici de la beauté morale. L'imprimerie, qui devait, plus tard,

s'émanciper cruellement, fut d'abord toute grave et toute

chaste. Au surplus, la date de ce livre n'est rien moins que

garantie. Plus probablement, elle doit être rapportée à l'année

1471, temps où Jenson fleurissait à Venise. Ce Jenson était

Français d'origine. Pourquoi a-t-il laissé à des étrangers

l'honneur d'introduire son art dans sa patrie?

8° et 9°. En 1462, à Mayence, à peu près dans le même temps que

les _Sermones Gabriel Biel_, la célèbre _Biblia latina_, si

belle et si chère. C'est la seconde Bible, ou la première, en

ne comptant pas la Bible à 42 lignes, sans date. Aujourd'hui

circulent plusieurs milliers d'éditions différentes de ce

livre des livres.

10°. En 1464, _Biblia latina_, par Ulric Gering, Martin Crantz et

Michel Friburger. C'est la troisième Bible.

11°, 12° et 13°. En 1465, année plantureuse pour la presse, trois

ouvrages précieux: 1° _Lactantii institutiones_, imprimées

sans nom d'imprimeur, dans le monastère de _Subbiaco_, états

romains; 2° _Sexti decretalium, Bonifacii VIII libri opus

preclarum_, à Mayence, par Jean Faust et Schoëffer. Nous

possédons un magnifique exemplaire de ce livre, sur membrane,

contenant 137 feuillets. Maittaire ne connaît, de cet ouvrage,

aucun exemplaire sur peau vélin, hormis dans l'édition de

1473, qui est la cinquième. Il faut avoir senti la volupté de

posséder un livre que Maittaire n'a pas connu pour la bien

apprécier: l'amant le plus heureux en serait jaloux[7]; 3°, à

Mayence, _Ciceronis officia et paradoxa_.

[7] M. Brunet cite deux exemplaires sur vélin de cette édition,

l'un de la Bibliothèque Gaignat, l'autre de celle de La Vallière.

C'est le premier livre classique imprimé. Un tel hommage

revenait à Cicéron.

14° et 15°. En 1466, à Augsbourg, _Biblia latina_, par Jean

Bemler, et _Grammatica rhythmica_.

En 1467, la presse met au jour plus de vingt ouvrages différens.

Aussi les livres de cette date, quoique très rares et d'un haut

prix, comme la plupart de ceux qui sont antérieurs à 1500,

n'ont-ils pas, dans l'opinion des curieux, le mérite de rareté

première, que réunissent presqu'au même degré, entre eux, les

quinze imprimés que nous venons de citer. Il faut remarquer

qu'alors toutes les impressions sont latines. Cependant on

voit, dès 1467, une Bible allemande. Seconde remarque: la

théologie occupe la presse, pour ainsi dire exclusivement,

à l'exception de Cicéron, dont elle reproduit les Épîtres

familières, après les _Offices_ et les _Paradoxes_. Troisième

remarque: le format employé n'est guère que l'in-folio, qui

exigeait le moins de complication dans les procédés. Bientôt

on va plier la feuille en deux, puis en quatre; plus tard on

la pliera en six, en huit, en seize, et même en trente-deux;

et alors on obtiendra, par l'in-64, un jouet d'enfant dans un

prodige de l'art. Quatrième remarque: l'imprimerie européenne,

en 1467, n'a point encore voyagé visiblement au delà des bords

du Rhin.

1468-70. L'émigration des imprimeurs commence. L'Europe appelle

de tout côté les Allemands habiles dans la pratique du nouvel

art, de l'art magique. Paitoni, l'historien de l'imprimerie

vénitienne, nous apprend que Jean de Spire, en 1469, ouvrit,

dans la ville de Venise, la noble carrière que les Alde

Manuce devaient tant illustrer après Nicolas Jenson. Rome,

dès la fin de l'année 1467, s'enorgueillit de son premier

imprimeur, Arnoldus Pannartz. Suivant Middleton l'annaliste

de la presse anglaise, l'année 1468 dote la cité d'Oxford des

travaux de l'imprimeur Frédéric Corsellis. Paris, plus tardif

et plus rebelle aux innovations, ne laisse pas, en 1470, sous

le plus soupçonneux de nos rois, de recevoir l'imprimerie

des mains d'Ulric Gering, dont nous parlerons plus tard,

non pas seulement comme d'un habile et savant imprimeur,

mais aussi comme d'un excellent homme et d'un bienfaiteur de

notre jeunesse studieuse. Chose notable, c'est un docteur

de Sorbonne, le professeur Fichet, qui nous fait ce beau

présent, plus précieux, sans doute, que les trois livres de sa

Rhétorique latine, le second ouvrage qui ait été imprimé en

France. Il faut lire ces détails dans l'_Histoire de l'Origine

de l'Imprimerie de Paris_, par André Chevillier[8]. A cette

même époque de 1470, commencent à paraître les classiques

grecs, mais seulement dans des traductions latines; les savans

de Byzance, réfugiés trop nouvellement en Italie, n'avaient

pas eu le temps encore de familiariser la presse avec les

caractères grecs, ainsi qu'il ne tardèrent pas à le faire

dans Milan. Plutarque et Strabon ont les honneurs de ces

publications translatées.

[8] Amsterdam, 1694. Le premier livre imprimé en France le

fut à la date de 1470, par Ulric Gering, Martin Crantz, et

Michel Friburger; c'est l'in-4 intitulé: _Gasparii Barzizii

Bergamensis Epistolæ_. La Rhétorique de Fichet ne porte que la

date de 1471. Gabriel Naudé, dans une savante Dissertation sur

l'origine de l'imprimerie, insérée au tome IV des _Mémoires

de Commines_, édition in-4 de Lenglet-Dufresnoy, cite, comme

premier livre imprimé en France, le _Speculum vitæ humanæ_, de

Roderic, évêque de Zamora, et lui assigne la rubrique suivante:

_Paris_, 1470, quoique le livre ne contienne aucune indication

de date ni de lieu.

1473. Cette année nous présente, mais toujours en latin, Polybe,

Diodore de Sicile, Aristote et d'autres Grecs immortels. Alors

les imprimés font irruption par toute l'Europe.

1474. Dans cette année, Paris reçoit son premier livre imprimé

en français[9], si Maittaire en est cru. Le choix n'est pas

heureux, malgré le titre de l'ouvrage: c'est l'_Aiguillon de

l'Amour divin_, in-4. L'imprimeur est Pierre Caron. L'Italie

avait été mieux inspirée; car elle possédait, dès lors, dans

sa mélodieuse langue vulgaire, Pétrarque, Dante et Boccace. Il

y avait aussi déjà plusieurs livres imprimés en castillan. La

presse anglaise ne paraît avoir débuté en anglais que de 1475 à

80, par l'_Histoire du chevalier Jason_[10].

[9] M. Brunet dit que le premier livre imprimé en langue

française fut celui des _Chroniques de saint Denis, depuis les

Troyens jusqu'à la mort de Charles VII, en 1461. Fait à Paris,

en l'ostel de Pasquier Bonhomm, le XVIe jour de janvier de l'an

de grâce M.CCCC.LXXVI_. 3 vol. in-fol., goth.: Pasquier ou

Pascal Bonhomme commença par être seulement libraire, faisant

imprimer avant d'être imprimeur-libraire. Il est d'ailleurs peu

probable que l'imprimerie ait débuté en français par un ouvrage

de si longue haleine.

[10] The history of ye Knight Jason, by Ger. Leeu, Andewarp, in-fol.

1475. Jusqu'ici toutes les impressions sont en lettres rondes,

fort lisibles, en dépit de trop nombreuses abréviations, et,

de plus, très correctes. En 1475 ou même un peu plus tôt,

Venise produit les caractères gothiques, comme pour rappeler

l'origine germaine de la presse. C'est surtout dans le _Valère

Maxime_ qu'on voit cette nouveauté barbare, due à Nicolas

Jenson, si célèbre, d'ailleurs, par son beau _César_ de 1472;

et l'incorrection suit bientôt cette barbarie.

1479. Nouveau livre imprimé en français; c'est le _Mirouer

historial_, traduit du _Speculum historiale_ de Vincent de

Beauvais. Nous le devons aux presses du célèbre Barthélemy

Büyer, imprimeur à Lyon, le même qui avait imprimé, en 1476, la

vie de Jésus-Christ.

1480-88. Enfin paraît, à Milan, le premier livre en grec, sous

les auspices et par les soins d'Antoine Zarot, qui établit

une imprimerie dans cette ville, dès l'année 1470. Voici le

titre de l'ouvrage: _Compendium octo orationis partium et

aliorum quorumdam necessariorum, editum a Constantino Lascari

Byzantino, græcè et latinè_, in-4, M.CCCC.LXXX. Ainsi payait

noblement à l'Italie l'hospitalité qu'il en avait reçue, ce

grand et malheureux Constantin Lascaris, sur la destinée duquel

le plus pur de nos écrivains contemporains a dernièrement

jeté tant d'intérêt et d'éclat. Vicence imitera dans peu

Milan, et, dans l'année 1483, donnera au monde savant, par

les mains de Denis Bertochus de Bologne, le premier lexique

grec-latin connu. Mais ce ne sera qu'en 1488, à Florence, que

deux éditeurs illustres, Démétrius de Chalcondyle et Démétrius

de Crète, feront sortir de l'obscurité des manuscrits, par

les presses de Bernard et Nerius Nerli, le prince des poètes,

l'Homère grec. Une particularité curieuse se rattache à cette

édition mémorable: en 1804, à la vente des livres de M. de

Cotte, deux bibliophiles fameux, MM. Naigeon et Caillard, se

disputèrent un exemplaire broché de l'Homère princeps. Il fut

adjugé au dernier pour 3,600 liv. La Bibliothèque royale en

possède un sur membrane. L'exemplaire de M. de Cotte n'était

que sur papier.

1495. Terminons cet aperçu général à l'année 1495, qui vit, à

Venise, les premiers essais d'Alde Manuce, dans le poème

attribué à Musée, sur Héro et Léandre, et hâtons-nous de

rendre un juste hommage à l'imprimerie parisienne, en

rapportant, d'après Maittaire, et d'après les monumens

modernes, les principaux noms qui l'ont illustrée.

PRINCIPAUX IMPRIMEURS PARISIENS.

1°. =ULRIC GERING.= 1470-1510. Ce digne et savant artiste,

élève, à ce qu'on croit, d'Elye, chanoine de Munster, au canton

de Lucerne, fut appelé à Paris par Lapierre, prieur, et Fichet,

docteur de Sorbonne, ce dernier recteur de l'Université de

Paris. Il consacra ses premiers travaux à l'impression des

_Lettres latines_ de Gasparin Barzizius de Pergame, et de _la

Rhétorique latine_ de Fichet, et se fit connaître par des

caractères de forme ronde, fort beaux et fort nets. Son talent

d'imprimeur n'était, au surplus, que son moindre mérite. Il

avait une ame grande et généreuse. Il releva le bâtiment de

la bibliothèque de Sorbonne à ses frais, en reconnaissance de

quoi la société lui donna, en 1493, le droit d'hospitalité

perpétuelle, dont il n'usa pas. Il mourut à Paris, rue

Saint-Jacques, le 23 août 1510, après avoir fait un testament,

rapporté dans Maittaire, où il dispose de fortes sommes en

faveur des Sorbonnistes, à la charge par eux d'entretenir

gratuitement un certain nombre d'écoliers à l'Université de

Paris.

Analectabiblion, Tome 1 (of 2) ou extraits critiques de diveres livres rares, oubliés ou peu connus · 第 1 / 43 段