_Denkmaeler_ une petite bibliographie sur le sujet.--J'ai largement usé
de ses travaux.]
* * * * *
Les renseignements ne manquent pas sur la vie de Telemann. Lui-même a
pris le soin d'écrire trois relations de sa carrière: en 1718, en 1729
et en 1739.
Ce goût des autobiographies est un signe des temps; on le retrouve
chez d'autres musiciens allemands d'alors[217]; il concorde avec
la publication des premiers lexiques, Dictionnaires et Histoires
des Musiciens par Walther et Mattheson. Comparez au plaisir que les
artistes de la nouvelle époque ont à se décrire, l'indifférence d'un
J.-S. Bach, ou d'un Hændel, qui ne répond même pas au questionnaire
biographique que lui envoyait Mattheson. Ce n'était pas que J.-S. Bach
et Hændel fussent moins orgueilleux que Telemann, Holzbauer, etc. Ils
l'étaient beaucoup plus. Mais ils mettaient leur orgueil à étaler leur
art et à cacher leur personnalité. La nouvelle époque ne distingue plus
l'une de l'autre. L'art devient le reflet de la personnalité. Telemann,
allant au-devant des critiques, s'excuse, à la fin de son récit de
1718, d'avoir trop parlé de lui. Il ne voudrait pas, dit-il, qu'on crût
qu'il a cherché à se vanter:
[Note 217: Ainsi, chez Holzbauer.]
«_Je puis témoigner devant le monde entier qu'en dehors de
l'amour-propre légitime, que chacun doit avoir, je n'ai aucun fol
orgueil. Tous ceux qui me connaissent l'attesteront. Si je parle
beaucoup de mon travail, ce n'est pas pour me grandir: car c'est une
loi pour tous de ne pouvoir rien atteindre sans travail_...
... Nil sine magno
Vita labore dedit mortalibus.
_Mais mon dessein a été de montrer à ceux qui veulent étudier la
musique qu'on ne va pas loin dans cette science inépuisable sans un
puissant effort._...»
Il croit donc, comme les gens de son temps, que sa vie peut être aussi
intéressante et utile à connaître que son œuvre. Mais sans tant de
raisons, il a un plaisir infini à se raconter. Ses naïves confessions
sont pleines de bonne humeur, de drôlerie, d'exubérance; il les farcit
de citations dans toutes les langues, de vers de son invention,
de morales de mirliton; il ne cache rien de lui; après la mort de
sa première femme, il écrit en vers l'histoire de son amour, des
fiançailles, du mariage, de la maladie, de l'agonie; il ne fait grâce
d'aucun détail; il tient à mettre l'univers dans la confidence de ses
joies et de ses peines. Que nous sommes loin de Hændel et du silence
dont il enveloppait son cœur attristé, alors qu'il écrivait la sereine
musique de _Poro_, dans les jours où il venait de perdre sa mère! La
personnalité de l'artiste réclame sa place au soleil; elle s'étale
avec une satisfaction indiscrète. Ne nous en plaignons pas: c'est à ce
changement d'esprit, à cette disparition de la contrainte morale qui
pesait sur l'expression des sentiments individuels que nous devrons la
libre et vivante musique de la fin du siècle, et les cris de passion de
Beethoven.
* * * * *
Georg-Philipp Telemann naquit à Magdebourg, le 14 mars 1681. Il était
fils et petit-fils de pasteurs luthériens. Il n'avait pas quatre ans,
quand il perdit son père. De bonne heure, il montra une remarquable
facilité en toutes choses: latin, grec et musique. Les voisins
s'amusaient à entendre le petit bonhomme qui jouait du violon, de la
cithare et de la flûte. Trait exceptionnel chez les musiciens allemands
de son temps: il avait un goût très vif pour la poésie allemande. Tout
jeune,--un des plus jeunes de l'école,--il fut choisi par le _cantor_
comme suppléant, pour les leçons de chant. Il prit quelques leçons de
clavier; mais il manquait de patience: son maître était un organiste,
au style un peu archaïque. Le petit Telemann n'avait pas le respect
du passé. «_Dans ma tête trottaient déjà, dit-il, de plus joyeuses
musiques. Après un martyre de quinze jours, je me séparai de mon
maître. Et depuis, je n'ai plus rien appris, en musique._»--(Entendez:
appris avec un maître; car il apprit beaucoup tout seul, avec les
livres.)
Il n'avait pas douze ans, quand il commença à composer. Le _cantor_,
qu'il suppléait, écrivait de la musique. L'enfant ne manquait pas de
lire ses partitions en cachette; et il pensait combien il est glorieux
d'inventer ces belles choses. Il se mit à en écrire, lui aussi, sans en
parler à personne; il faisait parvenir ses compositions au _cantor_,
sous un pseudonyme; et il eut la joie de les entendre louer,--bien
plus, chanter à l'église, et jusque dans les rues. Il s'enhardit. Un
_libretto_ d'opéra lui tomba sous la main: il le mit en musique. O
bonheur! L'opéra fut joué sur un théâtre, et le petit auteur y tint
même un des rôles.
«_Ah! mais quel orage je m'attirai sur la tête, avec mon opéra!_
écrit-il. _Les ennemis de la musique vinrent en foule voir ma mère,
et lui représentèrent que je deviendrais un charlatan, un danseur de
corde, un joueur, un meneur de marmottes, etc.... si la musique ne
m'était enlevée! Aussitôt dit, aussitôt fait: on me prit mes notes, mes
instruments, et avec eux la moitié de ma vie._»
Pour le punir davantage, on l'envoya dans une école au loin, sur
le Harz, à Zellerfeld. Il y devint très fort en géométrie. Mais
le diable ne perdait pas ses droits. Il advint que, pour une fête
populaire dans la montagne, le maître qui devait faire une cantate
tomba malade. L'enfant profita de l'occasion. Il écrivit l'œuvre,
et dirigea l'orchestre. Il avait treize ans, et il était si petit
qu'on dut lui faire une banquette pour le surélever, afin que les
musiciens de l'orchestre pussent le voir. «_Les excellents montagnards,
touchés_, dit Telemann, _plus par mon apparence que par mes harmonies,
me portèrent en triomphe dans leurs bras_.» Le directeur de l'école,
flatté de ce succès, autorisa Telemann à cultiver la musique, déclarant
qu'après tout cette étude n'était pas contradictoire avec celle de la
géométrie, et même qu'il y avait une parenté entre les deux sciences.
L'enfant profita de la permission pour négliger la géométrie; il se
remit au clavier, et étudia la basse continue, dont il se formula et
s'écrivit lui-même les règles: «_car_, dit-il, _je ne savais pas encore
qu'il y avait des livres sur ce sujet_.»
Vers dix-sept ans, il passa au gymnase de Hildesheim, où il apprit la
logique; et bien qu'il ne pût souffrir les _Barbara Celarent_, il s'en
tira brillamment. Mais surtout, il avança beaucoup son instruction
musicale. Il ne cessait de composer. Pas un jour _sine linea_. Il
écrivait principalement de la musique d'église et de la musique
instrumentale. Ses modèles étaient Steffani, Rosenmüller, Corelli,
Caldara. Il prenait goût au style des nouveaux maîtres allemands et
italiens, «_à leur façon pleine d'invention, chantante, et en même
temps travaillée_.» Leurs œuvres lui fournissaient la confirmation de
ses préférences instinctives pour la mélodie expressive, et de son
antipathie pour l'ancien style contrapontiste. Une heureuse chance le
favorisa. Il était à peu de distance de Hanovre et de Wolfenbüttel,
dont les célèbres chapelles étaient des foyers du style nouveau.
Il y allait souvent. A Hanovre, il apprit la manière française. A
Wolfenbüttel, le style théâtral de Venise. Les deux cours avaient
des orchestres excellents; et Telemann y étudia avec zèle la nature
des divers instruments.--«_Je serais devenu peut-être un plus fort
instrumentiste_, dit-il, _si un feu trop vif ne m'avait poussé à
connaître, en dehors du clavier, du violon et de la flûte, le hautbois,
la traversière, le chalumeau, la gambe, etc.... jusqu'à la contrebasse
et à la Quint-Posaune_ (trombone basse)».--Trait bien moderne: le
compositeur ne cherche pas à être un virtuose sur un instrument
spécial, comme J.-S. Bach et Hændel sur l'orgue et le clavier, mais à
connaître les ressources de tous les instruments. Et Telemann insiste
sur la nécessité de cette étude pour le compositeur.
A Hildesheim, il écrivait des cantates pour l'église catholique, bien
qu'il fût luthérien convaincu. Il mettait aussi en musique des pièces
de théâtre d'un de ses professeurs, des sortes d'opéras-comiques, dont
les récitatifs étaient parlés et les airs chantés.
Cependant, il avait vingt ans; et sa mère--(pas plus que le père de
Hændel)--ne consentait à ce qu'il fît de la musique; et--(pas plus
que Hændel),--Telemann ne se révoltait contre la volonté familiale.
En 1701, il s'en alla à Leipzig, avec la ferme intention d'y étudier
le droit. Pourquoi fallut-il qu'il passât par Halle, où il fit la
connaissance, tout justement, de Hændel, âgé de seize ans, qui, bien
qu'il fût censé suivre les cours de la Faculté de droit, avait trouvé
moyen de se faire nommer organiste, et s'était acquis dans la ville une
réputation musicale étonnante pour son âge? Les deux jeunes gens se
lièrent d'amitié. Il fallut se quitter. Telemann avait le cœur gros en
continuant sa route. Cependant, il tint bon, et arriva à Leipzig. Mais
le pauvre garçon tombait de tentation en tentation. Il avait loué une
chambre en commun avec un autre étudiant. La première chose qu'il vit
en entrant, ce fut, à tous les murs, dans tous les coins de la chambre,
des instruments de musique. Son compagnon était mélomane; et tous les
jours, il infligeait à Telemann le supplice de lui faire de la musique;
et Telemann, héroïquement, cachait qu'il était musicien. Le dénouement
était fatal. Un jour, Telemann ne put se tenir de montrer une de ses
compositions, un Psaume, à son camarade.--(Il proteste, à vrai dire,
que ce fut son camarade qui trouva le morceau dans son coffre.)--L'ami
n'eut rien de plus pressé que de divulguer le secret. On joua le Psaume
à l'église Saint-Thomas. Le bourgmestre, enchanté, fit venir Telemann,
le gratifia d'un présent, et le chargea d'écrire, tous les quinze
jours, un morceau pour l'église. C'en était trop. Telemann écrivit à
sa mère qu'il ne pouvait plus y tenir, il ne pouvait plus, il fallait
qu'il fît de la musique. La maman envoya sa bénédiction. Et Telemann,
enfin, eut le droit d'être musicien.
On voit quelle répugnance les familles allemandes d'alors avaient à
laisser leurs fils embrasser la carrière musicale; et il est curieux
que tant de grands musiciens: Schütz, Hændel, Kuhnau, Telemann, aient
dû débuter par l'étude du droit ou de la philosophie. Cependant, cette
éducation ne semble pas avoir fait tort aux compositeurs; et ceux
d'aujourd'hui, dont la culture--(même des plus instruits)--est si
médiocre, auraient lieu de réfléchir sur ces exemples, qui prouvent
qu'une instruction générale peut s'accorder très bien avec la
science musicale, et peut-être l'enrichir. Pour sa part, Telemann a
certainement dû à sa culture littéraire quelques-unes de ses meilleures
qualités musicales,--son sens si moderne de la poésie en musique,--soit
traduite en déclamation lyrique, soit transposée en peintures
symphoniques.
Pendant son séjour à Leipzig, Telemann se trouva en concurrence avec
Kuhnau; et, bien qu'il professât, à ce qu'il dit, le plus grand respect
pour «_les glorieuses qualités_» de «_cet homme extraordinaire_», il
lui causa beaucoup d'ennuis. Kuhnau, qui était dans la force de l'âge,
s'indignait qu'on eût chargé un petit étudiant en droit d'écrire, tous
les quinze jours, une composition musicale pour l'église Saint-Thomas,
dont il était _cantor_. C'était, en effet, assez désobligeant pour
lui; et ce fait montre à quel point le style nouveau répondait au
goût général, puisqu'au vu d'un seul morceau, écrit dans le nouveau
style, on donnait la préférence à un écolier sans titres sur un
maître illustre.--Ce ne fut pas tout. En 1704, Telemann fut choisi
comme organiste et maître de chapelle à la Neue Kirche (depuis,
Matthaïkirche), avec la mention «_qu'il pourrait au besoin diriger
aussi le chœur à l'église Saint-Thomas, et que l'on aurait ainsi sous
la main un sujet capable, quand un changement aurait lieu_». Entendez:
«_Quand M. Kuhnau mourrait_»: car il était débile et de santé médiocre;
on escomptait sa mort,--qu'il eut d'ailleurs l'esprit de faire attendre
jusqu'en 1722.--On comprendra que Kuhnau trouvât le procédé de mauvais
goût. Pour achever de l'exaspérer, Telemann réussit à se faire
donner la direction des opéras, bien qu'elle fût, en règle générale,
inconciliable avec la charge d'organiste. Et tous les étudiants
allèrent à lui, attirés à la fois par sa jeune renommée, par l'attrait
du théâtre, et par le gain. Ils désertaient Kuhnau, qui se plaignait
amèrement. Dans une lettre du 4 décembre 1704, il remontre que, «_par
suite de la nomination d'un nouvel organiste, qui fait les opéras
d'ici, les étudiants, qui jusque-là se joignaient gratuitement au chœur
de l'église, et qui avaient été en partie instruits par moi, maintenant
qu'ils peuvent s'assurer quelques profits avec l'opéra, laissent le
chœur, et aident l'«opériste»_.--Mais la réclamation de Kuhnau fut
vaine, et Telemann l'emporta.
C'est ainsi que, dès le début de sa carrière, Telemann tenait en échec
le glorieux Kuhnau, avant de damer le pion à J.-S. Bach.--Tant était
fort le courant de la mode musicale nouvelle!
Telemann savait d'ailleurs profiter et faire profiter les autres de
sa fortune. Il n'avait rien d'un intrigant; et l'on ne peut même pas
dire que ce soit l'ambition qui l'ait poussé à prendre toutes les
places qu'il a collectionnées pendant sa longue carrière: c'était une
activité extraordinaire et un besoin fébrile de l'exercer. A Leipzig,
il travailla assidûment, prenant Kuhnau pour modèle dans le style
fugué[218], et se perfectionnant dans la mélodie par des travaux en
commun avec Hændel[219]. En même temps, il fondait à Leipzig, avec les
étudiants, un _Collegium Musicum_, qui donnait des concerts:--préludant
ainsi aux grands concerts périodiques et publics, dont il devait plus
tard prendre l'initiative à Hambourg.
[Note 218: Comme il dit, «_la plume de l'excellent Monsieur Kuhnau
me servit dans les fugues et contrepoints_».]
[Note 219: Ils s'écrivaient, s'envoyaient leurs compositions, les
critiquaient mutuellement.]
En 1705, il fut appelé à Sorau, entre Francfort-sur-l'Oder et Breslau,
comme _capellmeister_ d'un grand seigneur, comte Erdmann von Promnitz.
La petite cour princière était très brillante. Le comte était revenu
récemment de France et aimait la musique française. Telemann se mit
à écrire des ouvertures françaises; il lut, la plume à la main, les
œuvres de «_Lully, Campra, et autres bons maîtres_».--«_Je m'appliquai,
dit-il, presque entièrement à ce style, si bien qu'en deux ans, je fis
jusqu'à deux cents ouvertures._»
Avec le style français, Telemann apprenait à Sorau le style polonais.
La cour se rendait parfois, pour quelques mois, dans une résidence
du comte en Haute-Silésie, à Plesse, ou à Cracovie. Telemann y fit
connaissance «_avec la musique polonaise et hanake[220], dans toute
sa vraie et barbare beauté. Elle était jouée_, dit-il, _en certaines
hôtelleries, par quatre instruments: un violon très aigu, une musette
polonaise, une_ Quint-Posaune (_trombone basse_), et un Regal (_petit
orgue_). _Dans les cercles plus importants, il n'y avait pas de_ Regal;
_mais les autres instruments étaient renforcés. J'ai entendu jusqu'à
trente-six musettes et huit violons ensemble. On ne saurait croire
quelles extraordinaires fantaisies inventent les joueurs de cornemuses
ou les violons, quand ils improvisent, pendant que les danseurs se
reposent. Quelqu'un qui prendrait des notes pourrait, en huit jours,
faire provision d'idées pour sa vie tout entière. Bref, il y a beaucoup
de bon dans cette musique, si on sait s'en servir.... Cela m'a rendu
plus tard des services, même pour maintes compositions sérieuses....
J'ai écrit dans ce style de grands concertos et des trios, que j'ai
rhabillés ensuite à l'italienne, en faisant alterner_ Adagio _et_
Allegro[221].»
[Note 220: Les Hanakes sont des Tchèques de Moravie.]
[Note 221: M. Max Schneider note des exemples de cette musique
polonaise dans les _Sonates méthodiques_ et la _Kleine Cammer Music_ de
Telemann.]
Voilà donc la musique populaire qui commence à pénétrer franchement
l'art savant. La musique allemande se retrempe dans les musiques des
races qui entourent ses frontières; elle va leur emprunter un peu de
leur naturel, de leur fraîcheur d'inventions; et elle leur devra une
jeunesse nouvelle.
De Sorau, Telemann passa en 1709 à la cour d'Eisenach, où il se trouva
encore dans un milieu musical, pénétré d'influences françaises. Le
directeur de la chapelle était un virtuose d'une célébrité européenne,
Pantaleon Hebenstreit, inventeur d'un instrument, appelé de son nom
_Pantaleon_ ou _Pantalon_,--une espèce de tympanon perfectionné, qui
annonçait notre piano actuel. Pantaleon, qui s'était fait applaudir par
Louis XIV, avait une habileté non commune dans la composition et le
style français; et la chapelle d'Eisenach était «_installée le plus
possible à la manière française_». Telemann prétend même «_qu'elle
surpassait l'orchestre de l'Opéra de Paris_». Il paracheva ici son
éducation française.--En vérité, il est beaucoup plus question, dans
la vie de Telemann, d'éducation musicale française, ou polonaise, ou
italienne,--surtout française,--que d'éducation allemande.--Telemann
écrivit, à Eisenach, une quantité de concertos en style français et
un nombre considérable de sonates (de 2 à 9 parties), de trios, de
sérénades, de cantates sur des paroles italiennes ou allemandes, où il
donnait une grande importance à l'accompagnement instrumental. Surtout
il attachait du prix à sa musique religieuse.
Ce fut à Eisenach, où Joh.-Bernhard Bach était organiste, que Telemann
entra en relations avec J.-S. Bach, dont il fut en 1714 le parrain
d'un des fils, Philipp-Emanuel. Il se lia aussi avec le pasteur-poète
Neumeister, protagoniste de la cantate religieuse en style d'opéra,
et un des librettistes préférés de J.-S. Bach.--Enfin, à Eisenach, se
produisit un événement qui agit profondément sur son caractère. Il
perdit, au commencement de 1711, sa jeune femme, qu'il avait épousée,
à la fin de 1709, à Sorau. Il a raconté l'histoire de ces événements,
dans une longue pièce en vers, intitulée: _Pensées poétiques, par
lesquelles voulut honorer la cendre de son aimée de tout cœur Louise,
son mari abandonné, Georg-Philipp Telemann_, 1711[222].
[Note 222: La première femme de Telemann, Amalie-Luise Juliane,
était la fille du _capellmeister_ de Cassel, Daniel Eberlin,--un homme
bien étrange, à en juger par le _curriculum vitae_ que trace de lui
son gendre: il avait été capitaine des troupes pontificales en Morée,
puis bibliothécaire à Nuremberg, puis _capellmeister_ à Cassel; par la
suite, il devint _Hofmeister_ des pages, secrétaire intime, contrôleur
des monnaies, banquier à Hambourg, etc., enfin capitaine de la milice à
Cassel. Il était savant contrapontiste, bon violoniste, et publia des
trios.]
Ce petit poème, bien que trop diffus et d'une sentimentalité peu
discrète, est plein d'une émotion tendre, comme une belle musique.
--«_Ainsi, je t'ai vue morte, ma bien-aimée!_ commence-t-il. _Est-il
possible que je respire encore?_...»
Il raconte comment ils s'étaient connus, comment il l'avait aimée.
«... _Nous nous rencontrâmes d'abord en pays étranger. Je ne pensais
pas à elle. Elle ne savait rien de moi.... Je ne sais pas où je l'ai
vue, pour la première fois. Ce que je sais, c'est qu'aussitôt je
l'aimai.... Je me dis: Elle doit être à moi....--Mais Dieu me dit: Tu
dois être d'abord un autre Jacob,--(c'est-à-dire: tu dois la conquérir
par la peine et les larmes)._»
Il soupira, des années. Elle paraissait insensible. Comme il souffrit,
une fois qu'elle fut gravement malade!... Et une autre fois, qu'on
voulut la marier!... Il pensait «_que son cœur allait se briser!_».
Elle, semblait toujours aussi indifférente. Ce ne fut qu'au dernier
moment, quand il quittait Sorau, fuyant devant l'invasion suédoise,
qu'elle laissa lire dans son cœur....
--«... _Je lui dis: Bonne nuit! pour la dernière fois. Mais
qu'allait m'apprendre cet adieu? Je vis ses yeux qui pleuraient, et
j'entendis... (ah! quelle joie!): «Adieu, mon Telemann, ne m'oubliez
pas!»--Je partis, dans un transport d'allégresse, malgré les périls du
voyage._....»
Viennent les lettres amoureuses. Puis, le retour, la demande en
mariage, les fiançailles....
«... _Comment tout cela arriva, je ne le sais pas moi-même._...»
Les voilà mariés. C'est un bonheur sans nuages, malgré la vie difficile
et la maigre cuisine.
«... _Dans nos yeux la table était royale,--la table sur laquelle il y
avait rarement plus d'un plat._»
Amour fidèle, nulle dispute. Et voici qu'ils ont un cher petit enfant.
«... _Je tremble de tout mon corps. J'arrive_, dit Telemann, _à des
heures trop cruelles_....»
Six jours après ses couches, elle était bien portante, gaie, elle
plaisantait comme à l'ordinaire. Mais lui, il avait d'étranges
pressentiments. Il lui fallait se cacher pour pleurer.
«_Quand vint le soir, elle commença à se plaindre._» Elle demanda un
prêtre. «_C'était comme si je rêvais. Je ne pouvais pas le croire, je
ne voulais pas aller le chercher. Mais comme elle insistait, j'allai
enfin._» Elle disait: «_Mon bien-aimé, mon cher Telemann, je t'en prie,
du fond de mon âme, pardonne si je t'ai jamais fait souffrir._» Elle
protestait de son amour avec une tendresse touchante. «_Au lieu de
répondre, je pleurais amèrement.... Le prêtre vint. Alors, j'appris ce
que c'était que prier. Sa chère bouche était une porte du ciel. Seul,
Jésus était sa consolation. Seul, Jésus était sa vie. Seul, Jésus
était sa lumière. Seul, Jésus était son salut._» Elle ne se lassait
point de l'invoquer. «_Jésus ne quitta sa bouche que lorsque la mort
s'assit sur sa langue.... Elle me tenait la main, et me dit: Merci
mille fois pour ton fidèle amour. Ton cœur est à moi. Je l'emporte au
ciel._...» On voulait qu'elle dormît. Elle refusait, chantant, de sa
belle voix: _«Je ne laisse pas Jésus, il m'aime et je l'aime. Je ne
laisse pas Jésus.» Elle chantait, joyeuse, avec les bras tendus et le
visage souriant.... La fatigue l'accabla. Elle tomba dans un sommeil,
où elle resta deux heures. Une partie de ma peine s'était évanouie,
j'attendais, consolé, une bonne journée. Son doux repos s'interrompit,
elle commença, d'une voix faible: «Mon Jésus m'a parlé en rêve...».
Puis, elle se plaignit que les lumières n'avaient plus leur éclat,
comme avant. Elle se pencha, et s'endormit heureuse, en Christ._...»
«... Et maintenant, que dire? _Si je dis: «Le ciel m'écrasait, l'air
m'étouffait, mes oreilles bruissaient comme une tempête, un nuage noir
me couvrait les yeux, mes mains et mon cœur tremblaient comme des
feuilles, mes pieds ne voulaient pas me soutenir.... Quand j'aurai
raconté tout cela, tout au long, aurai-je seulement effleuré ma
peine?--Assez! Personne ne peut savoir ce qu'est cette douleur, que
celui qui l'a éprouvée._»
Et il termine par ces mots:
«_Mein Engel, gute Nacht!_» («_Mon ange, bonne nuit!_»)
* * * * *
Ce touchant récit, que pénètre une foi douloureuse, fait sentir, comme
dit Telemann, qu'«_il était devenu, à Eisenach, un autre homme, aussi,
en Christ_ (_auch in Christentum_)». Mais si profondément qu'il eût été
frappé, sa nature était trop vive et trop mobile pour s'enfermer dans
ses regrets: trois ans plus tard, l'époux inconsolable se remariait
avec une femme,--qui devait se charger de venger l'autre.
Il avait quitté Eisenach. Malgré sa belle situation à la cour,
son besoin de changement l'avait poussé à accepter, en 1712, les
propositions qu'on lui faisait, à Francfort-sur-le-Mein.
«_Comment_, dit-il lui-même, _suis-je venu chez ces Républicains, parmi
lesquels, à ce qu'on croit, les sciences sont de peu de prix_,
«_Où le docte savoir ne leur semble plus rien,
Où l'on hasarde tout pour acquérir du bien?_»[223]
[Note 223: Telemann a la manie de citer des vers français; et,
comme beaucoup d'étrangers, il les aime mieux mauvais que bons.]