Au reste, pour qu’aucun doute ne demeure, penchons-nous de nouveau vers
Noctu en son ménage.
Qui dit conversation véritable entre êtres humains, conversation
poursuivie et posée, ne peut en concevoir l’idée sans l’accompagnement
d’une mimique et sans que s’entre-croisent les regards des
interlocuteurs.
J’ai dit que ce n’était pas le cas chez les singes, du moins tels qu’il
m’a été donné de les voir. On ne saurait non plus écrire le mot de
conversation, sinon en manière de plaisanterie, à propos de chiens ou de
chats se disputant un os ou une amoureuse; non plus à propos de cochers
de fiacre parisiens comme il en existait encore il y a quelque vingt ans
et qui, sans même tourner la tête l’un vers l’autre, s’adressaient au
passage de joviales ou hargneuses injures: il n’y a là ni conversation
ni langage (même quand il s’agit de cochers de fiacre), mais simplement
expansion sonore d’un cœur à tort ou à raison trop gonflé ou trop lourd.
Penchons-nous vers Noctu en son ménage, vous dis-je, et aussitôt les
dissertations deviennent parfaitement inutiles: la conviction naît. Ces
gens-là se racontent des choses, se communiquent des impressions,
échangent des mots tendres ou s’invectivent. La mimique est encore plus
compréhensible et traduisible que les syllabes ou les mots: les dents se
découvrent plus ou moins, le nez grimace, les yeux clignotent, le front
se plisse ou se défripe selon les cas; les gestes, eux aussi, sont là;
l’aile reprend cet aspect de cape que j’ai déjà décrit à propos de Noctu
allaitant son enfant; la main entoilée donne la parfaite illusion d’un
bras sans main s’agitant avec plus ou moins de véhémence sous une
draperie vestimentaire, avec une précision, une opportunité à nous-mêmes
sensibles, et que l’auteur de l’_Institution oratoire_ aurait
probablement admirées et louées, peut-être même citées en exemple, s’il
eût connu les mœurs et coutumes de la chauve-souris.
Et puis, les regards se croisent, ou s’appuient les uns sur les autres,
ou se détournent vers l’objet dont il est question: l’enfant presque
toujours, ou les insectes que ma munificence vient d’apporter au ménage,
ou la couleur de l’heure que masque et dénature mon visage inquiétant...
L’enfant presque toujours! Ces pauvres diables, quand ils vivent en
famille, sont des éducateurs consciencieux, tatillons même et assez
souvent incohérents; ils adorent leur rejeton, le choient, se disputent
âprement son voisinage et ses caresses; puis, sans raison bien
apparente, celui des deux conjoints qui s’est montré trop sévère ou trop
tendre se fait dire des sottises par l’autre, et une véritable scène de
ménage s’ensuit.
Il ne serait pas nécessaire d’avoir beaucoup d’imagination pour se
croire transporté dans un milieu de bourgeois français nécessiteux. La
mère, plus impulsive, gifle le petit plus volontiers et plus fréquemment
que le mâle; je regrette que le mot gifle soit impropre, puisque la
structure de la chauve-souris lui permettrait en somme de lancer un bon
coup d’aile dans la figure de sa fille ou de son fils; mais je dois à la
vérité d’avouer que le châtiment consiste en menues morsures, qui font
brailler la gamine à la façon de Totor ou de Nénette corrigés pour de
courantes menues bêtises. Après quoi, si c’est madame qui a donné la
correction, monsieur s’en prend le plus souvent à madame, et
réciproquement. Il arrive aussi que tous deux s’entendent pour cogner
ensemble. Le bébé, selon son caractère, manifeste plus ou moins haut sa
fureur et sa vexation.
En vérité, ne sommes-nous pas «chez nous», nous autres hommes?
Les motifs de ces corrections données par la mère, le père ou tous les
deux, je ne crois pas qu’il serait très difficile de les élucider.
Je n’en veux retenir qu’un qui saute aux yeux, et qui est d’ordre
hygiénique; à peine l’enfant est-il capable de se traîner sur ses
pauvres pattes, qu’il veut, comme une grande personne, prendre sa part
du festin que lui offre le ridicule géant; si la mère ou le père
n’estiment pas que le moment en soit venu, que cela risque de nuire à sa
santé,--j’ai assez montré, je pense, le souci qu’ont mes bêtes de leur
race menacée,--corrections et gronderies retentissantes, suivies de
chamailleries qui ne le sont pas moins... Elles ne le sont pas moins non
plus, chamailleries, gronderies et corrections, quand la mère estime que
le moment est venu de sevrer l’enfant et que celui-ci s’obstine à
vouloir téter encore.
Le ménage Noctu apporte donc incontestablement une activité un peu
brouillonne, assez humaine, et incontestable, à l’éducation de son
rejeton. Peut-être aussi apprend-il à celui-ci l’art de s’exprimer
convenablement dans le langage de la race; nouveau-né, l’enfant de Noctu
crie comme un simple bébé; il ne part pas du gîte, il ne prend pas
l’essor sans _savoir parler_ comme père et mère, c’est-à-dire avant la
fin de juillet, et bien plus souvent vers la fin d’août,--car, dans la
race des noctuelles, les époques des accouplements et des naissances
sont beaucoup moins fatales que chez la plupart des bêtes, ce qui les
rapproche encore de nous. Ce qui est sûr, c’est que l’enfant, dans le
ménage Noctu, est instruit, éduqué, gâté (même maladroitement parfois!)
aussi longtemps qu’il est possible.
Après ses premiers vols, il retrouve quotidiennement sa place au nid;
et, à peu près certainement, si ses parents ne sont pas de ces
aristocrates qui demeurent dans leur hôtel particulier en hiver, il les
suit et dort près d’eux dans l’habitation hivernale commune à plusieurs
familles.
L’enfant, fille ou garçon, ne se considérera en aucun cas comme nubile
avant d’avoir hiberné. Je ne sais si d’autres que moi ont professé une
opinion contraire; j’entends garder jusqu’au bout mon horreur des
observations transmises, écrites ou orales; mais vingt-cinq années
d’expérience me laisse croire que j’ai raison d’affirmer cela.
J’ajoute que, contrairement à ce qu’a conté un savant, par ailleurs
digne de toute admiration et de tout respect, Noctu n’enseigne pas à son
enfant l’art du vol en l’emportant dans les airs accroché à ses épaules.
L’art du vol est inné chez le bébé; et l’adolescent, ainsi que je l’ai
noté lors du départ un peu ingrat de ma première pensionnaire et de son
fils, risque du premier coup la mort ou sa chance de vivre.
* * * * *
D’où vient cette légende d’une chauve-souris voyageant accrochée aux
épaules d’une autre? Pour ma part, cela non plus, je ne l’ai vu jamais.
Il ne saurait donc y avoir ici aucune confusion ni lieu de dire, par
exemple, à propos de ces vols à deux, qu’ils signifieraient, sinon
apprentissage aérien, du moins voyage de noces. De ce fait que la
plupart des insectes ailés célèbrent leurs heures nuptiales au-dessus du
sol, n’allons pas enfantinement inférer que l’exception monstrueuse, le
mammifère volant, agit de même.
A la vérité, les conditions dans lesquelles celui-ci s’accouple me
demeurent assez mystérieuses. Nous connaissons la fidélité conjugale de
Noctu, son amour d’une vie très réellement familiale, et je crois avoir
déjà fait allusion à sa pudeur, ou à je ne sais quoi qui, évoquant
irrésistiblement ce mot dans l’âme, le fait affleurer à mes lèvres, le
laisse tomber de ma plume. Tentant ici de rapprocher l’homuncule-volant
de l’homme, je n’insisterai pas cependant sur ce point; car la pudeur,
dans l’humanité, est un sentiment d’invention assez récente, et qui
participe à l’incertitude de ces modes en matière d’amour que j’ai
signalée dans _Vie de Grillon_.
«La pudeur», écrit à peu près, je ne sais plus où, M. Anatole France,
«est une forme ou un dérivé du sentiment de la propriété...»
Je veux bien. Mais il ne paraît pas que les femmes indigènes d’O’Taïti,
recevant Cook, Bougainville, leurs officiers et leurs hommes d’équipage,
aient soupçonné que la pudeur existât, alors que, malgré une
civilisation confinant à l’état de nature, elles possédaient le
sentiment de la propriété au point de ne pratiquer le vol que
sournoisement.
L’_humanité_ de Noctu, si je croyais devoir davantage m’étendre, c’est
d’autres constatations que je tenterais de la dégager.
Je la montrerais notamment malade à notre manière, phtisique peut-être
parfois, partageant avec nous diverses misères physiologiques, dont le
goitre. Un rapport à l’Académie de Médecine aurait même, m’a-t-on dit,
rendu mon personnage responsable de cette affection chez mes semblables.
Je n’ai pu avoir connaissance de ce rapport, j’en ignore la teneur;
j’ai, d’autre part, constaté personnellement que bon nombre de
chauves-souris sont en effet goitreuses; mais, de ce que Noctu est
soumise à des maux frères des nôtres, y a-t-il lieu de conclure que
c’est à son influence que nous devons ceux-ci, lorsqu’ils nous
atteignent à notre tour? Et n’a-t-on pas, en somme, considéré il y a
quelques années comme parfaitement honorable pour certains singes
anthropomorphes, qu’ils pussent se laisser inoculer avec succès les
germes de telle maladie qui semblait être rigoureusement réservée à
l’espèce humaine?...
Adieu, petite sœur ailée et malheureuse!