III

On peut compter que sur cent couples de chauves-souris (observés dans le

Lot-et-Garonne et dans les Landes), vingt environ ne vivent pas en

communauté durant le sommeil d’hiver. En ce cas, le petit garçon, la

petite fille ou les exceptionnels jumeaux partagent le grand repos

obscur et famélique de leurs parents immédiats.

Ces cas d’hibernation par famille et non pas en communauté ne sauraient

rien signifier à mes yeux que des possibilités d’aristocratie pour la

race des homuncules volants: certains possèdent un gîte dont la tiédeur

ou la bonne exposition les invite à supposer qu’ils n’ont pas besoin,

pour se réchauffer aux jours froids, d’intrus ni de déplaisants

contacts; ils ne sont pas désespérés à l’idée de pouvoir mourir en

dormant; ils font confiance au présent et à l’avenir; ils sont entre

eux, à trois ou quatre seulement, du même sang; néanmoins, ils se font

confiance réciproque et se suffisent, plus ou moins chanceusement, à

eux-mêmes.

Je m’empresse d’ajouter que, dès les premiers tiédissements des souffles

aériens, l’enfant ou les enfants, si le père et la mère vivent toujours,

sont expulsés du berceau natal, et énergiquement conviés, des dents et

des griffes, à aller tenter ailleurs la vie des gentilshommes de fortune

ou des belles aventurières.

Je n’ai pu encore, et ne pourrai sans doute plus jamais observer en

personne ce qui se passe dans ces fiefs comme inaliénables, quand

l’époux ou l’épouse meurt durant l’hiver. J’ai néanmoins tout lieu de

présumer que la veuve chasse sa fille et garde son fils, au moins

quelques jours, pour le gâter de son mieux et perfectionner son

éducation en toutes choses; que le père met sans façon son fils à la

porte, mais retient sa fille comme une épouse qui lui est due.

Nous voici très près, une fois de plus, de l’humanité, d’une humanité

seigneuriale et pastorale, biblique ou primitive, mais qui, somme toute,

ne date pas de plus de cinq mille ans dans l’histoire des peuples dits

civilisés, et qui appartient à l’histoire contemporaine de diverses

races sauvages, d’ailleurs déclinantes.

* * * * *

Celles des chauves-souris qui passent l’hiver en société choisissent des

gîtes abrités, obscurs et aussi souterrains que possible; les caves et

les grottes ont leur préférence, surtout si les caves sont celles

d’habitations abandonnées et si les grottes sont à bonne distance des

lieux fréquentés par les hommes.

Il faut remarquer l’appréhension que ces bêtes ont de notre voisinage,

quand s’approche le temps de la longue torpeur, elles qui se soucient

tellement peu de nous et volent si près de nos têtes dans la saison

d’activité et de chasse. Cela m’a surpris assez longtemps, car bon

nombre de nos carnassiers champêtres, renards, bêtes puantes et autres

éternels affamés de moindre importance savent très bien s’introduire

dans les souterrains et les cavernes pour s’y régaler de chauves-souris

endormies; mais j’ai réfléchi par la suite que, si la présence ou le

voisinage humain éloigne ces carnassiers, il en attire d’autres,

notamment les chats qui, gavés dans les villes par leurs amis ou leurs

amateurs, sont presque toujours, aux champs, de très pauvres diables,

condamnés par leurs maîtres rustiques à gagner leur vie, c’est-à-dire à

payer leur place auprès de l’âtre et l’offre de quelques os par des

massacres notoires de rats ou de souris; et l’on conçoit que le minet

prenne peu garde à ce que la souris soit volante ou non, lorsque la faim

le tenaille.

J’en ai connu un, des plus misérables de sa caste, qui, ayant découvert

dans un recoin de carrière abandonnée une compagnie de vingt-cinq ou

trente chauves-souris endormies, vécut quelque temps de manière fortunée

et fit preuve d’une rare prévoyance en allant en croquer une ou deux,

mais non davantage, chaque jour... En somme, à hiberner près de nous, la

chauve-souris n’aurait pas seulement à craindre des risques égaux à ceux

qu’elle court dans les solitudes, mais bien pires, puisque nous serions

là, nous qui tuons les bêtes les plus innocentes et les moins

comestibles sans raison, pour le plaisir, par sottise.

J’ai marqué la préférence des chauves-souris pour des repaires

souterrains: c’est que les variations de température y sont moindres et

que, d’autre part, l’humidité ne paraît guère les intimider ni leur

nuire.

De ces repaires, il en est, au reste, de fort ingénieux ou imprévus,

mais dont l’examen n’infirme en rien les goûts et les besoins que j’ai

signalés jusqu’ici. Durant les quatre années qui précédèrent la guerre,

il n’y eut pas d’hiver que je n’allasse passer quelques semaines dans la

forêt landaise; et, lors de ces séjours, j’étais prié par un de mes amis

d’aérer sa demeure sylvestre, où il ne venait jamais en pareille saison.

Ce dernier détail n’avait pas dû échapper à la perspicacité des

chauves-souris du voisinage; car, un volet du premier étage se trouvant

endommagé dans un coin et présentant là une ouverture, bon nombre

d’elles s’étaient empressées de s’installer pour les mauvais jours entre

les vitres et les contrevents; mon ami n’arrivait jamais avant le

commencement de juillet, regagnait régulièrement Paris dans la dernière

semaine de septembre, et la chambre en question avait une autre fenêtre,

ce qui me permettait d’y faire entrer l’air et le soleil sans déranger

les dormeuses. Ainsi, désirant tout ensemble tenir ma promesse et

contenter ma curiosité, je n’avais pas à sacrifier l’un de ces louables

sentiments à l’autre: et, durant quatre hivers, je retrouvai mes bêtes

en leur heureux asile, un peu plus nombreuses chaque fois: l’endroit

était bon. La population de ce paisible et silencieux hameau monta entre

1910-1911 et 1913-1914, de vingt-cinq petites âmes à trente-six.

Quel merveilleux poste d’observation le hasard m’avait procuré là!

Depuis lors, à un poste d’un autre genre, mon ami a été pulvérisé par un

obus, au point qu’on a seulement recueilli de lui, m’a-t-on raconté,

d’informes débris de chair sanglante,--et sa tête intacte, qui semblait

sourire. Si les yeux qui se rouvrent au delà de la vie s’intéressent

encore à de pauvres choses, aux pensées, aux actes et aux écrits des

attardés de ce monde, puisse-t-il, le bel et brave sous-lieutenant, me

pardonner les impudents locataires que je tolérais en son absence dans

sa maisonnette de joie et de bon accueil!

Ces locataires, je ne les ai pas revus et ne les reverrai jamais; eux

aussi sont partis vers d’énigmatiques exils; car la maisonnette a été

vendue, remise à neuf, agrandie, repeinte, rechampie, bref, ornée de

toutes les gentillesses et commodités que peut concevoir la cervelle

d’un profiteur de la Grande Guerre.

* * * * *

Émouvantes ou charmantes heures d’un passé déjà lointain, et que notre

mémoire ne peut rejoindre sans traverser un affreux abîme d’ombre, de

boue et de sang! C’est en hiver que les sincères amoureux de la solitude

en apprécient surtout les charmes, parce qu’ils la possèdent alors

entièrement, déparée de ses agréments faciles et, pour ainsi dire, nue.

Lorsque les arbres du boulevard Pasteur avaient achevé de se dépouiller

et que l’odeur des marrons rôtis commençait à rôder le long des

trottoirs, le mal du pays me reprenait violemment, dans ce Paris que

j’aime bien pourtant et que j’avais rallié depuis quelques jours à

peine. J’avais beau méditer mon plaisir de revoir divers amis, réfléchir

à mes obligations, à mes travaux et à leur placement, à mes devoirs et à

mes intérêts, je sentais que, cette fois encore, mes résolutions sages

ne seraient pas les plus fortes.

Devant mes yeux clos ou grands ouverts, les images irrésistibles

dansaient. Je voyais les flots de la «mer sauvage» bondir à l’assaut des

dunes, les arbres de la forêt se tordre en gémissant, suppliciés. Je

pensais à la bicoque familière, bien abritée et perdue au seuil de vingt

lieues de désert forestier; aux bons pêcheurs de la rive habitée du lac

m’apportant deux fois par jour, quel que fût le temps, les vivres et les

lettres; aux longues veillées près d’immenses feux de corsier et de

pommes de pin, en compagnie de ma femme et de ma sœur; au bonheur de mes

chats et de mes chiens comme enivrés de leur liberté, de ce qui leur

semblait être d’aventureux et prodigieux vagabondages; aux interminables

flâneries studieuses parmi les mousses et les broussailles où gîtent les

bêtes, où naissent les tardifs champignons des sables; aux labeurs

fantaisistes et désintéressés... Déjà, j’entendais les cloches de Soorts

et de Capbreton confondre les ondes de leurs angélus presque au-dessus

de ma tête, et les oiseaux aquatiques ou marins pousser leurs cris

aigres sur les landes, et les corbeaux croasser, et les oiseaux

nocturnes hululer, chuinter, miauler, et bruire la crécelle des pluies

sur les briques du toit, et retentir les grandes orgues des tempêtes;

déjà je respirais, argument décisif, les prodigieux concerts des parfums

dans la forêt d’automne, ces parfums qui étourdissent et exaltent,

flattent et déchirent, grisent comme les vins mêmes des rêves, dès que

le soleil, surnageant au-dessus des brouillards, parvient à caresser les

taillis détrempés où pourrissent des choses végétales et animales.

«Et enfin», me disais-je, «n’ai-je pas résolu de consacrer l’automne de

mes jours à l’étude de certaines bestioles? N’est-ce point sagesse

encore, me sentant ici en proie à la nostalgie et au dégoût de tout

travail, que j’aille là-bas tenter d’accroître le petit capital

d’observations que je compte utiliser plus tard?...»

O chauves-souris gîtées dans la fenêtre de mon ami, qui aurait pu alors

pressentir qu’un temps à peine plus long que celui de votre ordinaire

vie pouvait faire, parfois, certains hommes vieillir si vite?

La Chauve-Souris · 第 29 / 42 题