Dans la vie normale d’une noctuelle, on ne saurait se contenter de
distinguer comme dans la nôtre la veille et le sommeil avec ou sans
rêves. Ainsi que nous, Noctu dort,--dort à la façon dont un chien ou un
chat le fait volontiers, aux heures par trop lumineuses du jour,
allongée sur son ventre, le museau mussé dans les entoilures de ses
mains monstrueuses; ce n’est guère que pour se reposer brièvement ou
pour digérer qu’elle se suspend, libre ou captive, à une branche d’arbre
ou à un perchoir, la tête en haut ou en bas. J’ai remarqué aussi--soit
dit en passant--qu’elle adopte volontiers cette position pour causer
avec sa compagne ou avec moi, que c’est là véritablement son fauteuil et
ses «commodités de la conversation».
Affaire de goût! Mais, quand c’est la tête en bas qu’un homuncule volant
récemment capturé et encore injurieux me dit mes quatre vérités, j’avoue
ne pouvoir me garder d’un peu de honte; les vertèbres de son cou sont
assez souples pour que, accroché par les ergots de ses pattes
postérieures, il me puisse regarder bien en face, la nuque en angle
droit avec l’échine et la gorge toute frémissante d’indignation;
adolescent, il m’arrivait de penser en pareil cas:
«Je ne peux pourtant pas m’accrocher par les jarrets à une barre fixe
pour montrer à Noctu que je sais vivre, moi aussi...»
Aujourd’hui encore, je ne déteste pas de réfléchir, un peu puérilement,
à tout l’abîme que peut entre deux créatures creuser l’habitude chez
l’une de causer assise ou debout à la manière humaine, chez l’autre de
pratiquer le loisir dans une position déconcertante pour notre
structure; de quels graves malentendus ceci ne dut-il pas maintes fois
être cause, entre mes récents pensionnaires et moi! Je leur rends cette
justice qu’ils s’accoutumaient assez vite à mon apparente inconvenance,
tandis que j’ignore encore, au moment où j’écris ces lignes, si
l’apparition d’un monsieur venu pour m’entretenir en marchant sur les
mains, en faisant «le poirier», comme l’on dit, ne me comblerait pas
d’indignation ou d’effroi.
Mais, en plus du sommeil et du repos au sens qu’ont ces termes en nos
humains langages, les nécessités de l’existence ont entraîné pour les
chauves-souris européennes la nécessité supplémentaire de l’hibernation.
C’est là une coutume atavique fort fréquente parmi les espèces animales
de nous connues, surtout en nos climats tempérés et chez les
insectivores dits «à sang froid», que les rigueurs de nos hivers et la
rareté de leur nourriture en cette saison condamnent à une demi-mort qui
dure presque la moitié du temps de leur vie: ainsi de la plupart de nos
batraciens et de nos reptiles; et nous avons aussi chez nous des
mammifères autres que les chauves-souris dont le sommeil hibernal est
connu au point d’être devenu proverbial et légendaire; la marmotte, par
exemple, ou le loir et ses proches parents, tels que le muscardin et le
lérot.
J’ai observé le sommeil hibernal du lérot et du loir, ce qui ne présente
guère de difficulté; mais une étude de ce sommeil ne me saurait paraître
plus suggestive et profitable qu’appliquée à la chauve-souris;
engourdissement dont aucun de nos mots ne peut rendre compte, comportant
des sensations ou même un anéantissement total de sensations que nous
sommes fatalement impuissants à décrire, que le mystère environne et
pénètre, qui nous rejette soudain très loin d’une créature que nous
avons vue et que nous verrons mieux encore si voisine de nous!...
* * * * *
Voici octobre.
Bien que certains crépuscules soient encore tièdes et longs, les
insectes aériens qui les hantaient en abondance quelques semaines
auparavant sont devenus soudain très rares; les hirondelles ont déjà
compris--elles qui, pourtant, peuvent chasser tout le jour et cueillir
des proies au ras du sol--qu’il était grand temps d’aller s’enquérir aux
pays du soleil d’une pitance plus substantielle.
Un peu comme elles, on voit alors les chauves-souris tenter de se
rassembler; elles sortent des nids bien plus tôt qu’en plein été et,
tout en voletant dans les derniers rayons du soleil, il semble qu’à
petits cris elles s’appellent et se concertent.
Pourquoi sortent-elles des nids plus tôt qu’en été? Par «plus tôt» je ne
signifie pas bien entendu, ici, l’heure de ma montre, mais la position
du soleil dans le ciel. Peut-être parce que la lumière diffuse de
l’astre offusque moins, en cette saison tardive, leurs faibles yeux;
peut-être parce que les derniers insectes volants ne sont guère
nocturnes ni même crépusculaires; peut-être parce que l’instinct des
chauves-souris les avertit qu’un abaissement de la température est
prochain et qu’il n’y a pas de temps à perdre pour regagner en troupe,
comme elles se plaisent en général à le faire, leurs quartiers d’hiver.
En tout cas, les voici dansant presque sur place, par petits ballets de
huit à quinze sujets; puis deux, trois ou quatre de ces ballets se
confondent en un seul qui, presque aussitôt, prend son vol dans une
direction pour nous mystérieuse, mais assurément bien connue des
minuscules danseurs; quelquefois deux ou trois couples, ou plus,
continuent à voleter au même endroit; ou bien ils vont se mêler à un
autre bal: des indésirables, des étourdis qui se sont trompés de bande,
qui ont oublié, parmi les joies de l’amour et du mariage, l’endroit
précis du rendez-vous que leur tribu s’était fixé pour l’approche des
mauvais jours. Mais, bientôt, tout s’arrange; si nous ne retrouvons pas
les nôtres ce soir, ce sera pour demain! Et, dès ce soir-ci, où j’ai vu
des bals quasi diurnes de chauves-souris s’organiser, je sais que,
demain, quantité de nids estivaux seront vides.
Ils ne le seront pas, ils ne le resteront pas tous. Les chauves-souris
européennes préfèrent habiter en société leur palais d’hiver, y
sommeiller en s’y sentant les coudes serrés, mais ce n’est pas là une
règle dont les exceptions peuvent être raisonnablement rangées au nombre
de celles dont on gifle les règles, sous prétexte de les confirmer.
L’intérêt de l’hibernation en commun ne me semble pas tenir, pour mes
bestioles telles que je les ai déjà décrites et éprouvées, à une cause
autre que la recherche instinctive d’un peu plus de chaleur durant les
moments glaciaux de l’hiver.
Il se peut encore--c’est déjà moins sûr--que certains couples vieillis
et sentant la mort prochaine désirent la communauté hiémale pour pouvoir
se remarier, en cas de décès de l’un des conjoints, avec un mâle ou une
femelle de l’année précédente, qui aura sommeillé près de lui jusqu’au
retour des jours clairs; mais ici, étant donné tout ce que j’ai
expérimenté d’humanité dans ma bestiole, la particulière tendresse des
vieux mâles remariés pour leurs nouvelles épouses, les gâteries comme
maternelles de la part des vieilles femelles quand elles fonderont avec
un jeune mâle un gîte commun au printemps suivant, j’aime mieux ne rien
affirmer, craignant de ne pouvoir empêcher mon imagination, non pas de
«transposer», ce dont je me méfie assez, Dieu merci, mais de s’ébattre
au hasard, et ceci quand même un peu de vérité risquerait de luire au
bout du vagabondage.