II

Dans la vie normale d’une noctuelle, on ne saurait se contenter de

distinguer comme dans la nôtre la veille et le sommeil avec ou sans

rêves. Ainsi que nous, Noctu dort,--dort à la façon dont un chien ou un

chat le fait volontiers, aux heures par trop lumineuses du jour,

allongée sur son ventre, le museau mussé dans les entoilures de ses

mains monstrueuses; ce n’est guère que pour se reposer brièvement ou

pour digérer qu’elle se suspend, libre ou captive, à une branche d’arbre

ou à un perchoir, la tête en haut ou en bas. J’ai remarqué aussi--soit

dit en passant--qu’elle adopte volontiers cette position pour causer

avec sa compagne ou avec moi, que c’est là véritablement son fauteuil et

ses «commodités de la conversation».

Affaire de goût! Mais, quand c’est la tête en bas qu’un homuncule volant

récemment capturé et encore injurieux me dit mes quatre vérités, j’avoue

ne pouvoir me garder d’un peu de honte; les vertèbres de son cou sont

assez souples pour que, accroché par les ergots de ses pattes

postérieures, il me puisse regarder bien en face, la nuque en angle

droit avec l’échine et la gorge toute frémissante d’indignation;

adolescent, il m’arrivait de penser en pareil cas:

«Je ne peux pourtant pas m’accrocher par les jarrets à une barre fixe

pour montrer à Noctu que je sais vivre, moi aussi...»

Aujourd’hui encore, je ne déteste pas de réfléchir, un peu puérilement,

à tout l’abîme que peut entre deux créatures creuser l’habitude chez

l’une de causer assise ou debout à la manière humaine, chez l’autre de

pratiquer le loisir dans une position déconcertante pour notre

structure; de quels graves malentendus ceci ne dut-il pas maintes fois

être cause, entre mes récents pensionnaires et moi! Je leur rends cette

justice qu’ils s’accoutumaient assez vite à mon apparente inconvenance,

tandis que j’ignore encore, au moment où j’écris ces lignes, si

l’apparition d’un monsieur venu pour m’entretenir en marchant sur les

mains, en faisant «le poirier», comme l’on dit, ne me comblerait pas

d’indignation ou d’effroi.

Mais, en plus du sommeil et du repos au sens qu’ont ces termes en nos

humains langages, les nécessités de l’existence ont entraîné pour les

chauves-souris européennes la nécessité supplémentaire de l’hibernation.

C’est là une coutume atavique fort fréquente parmi les espèces animales

de nous connues, surtout en nos climats tempérés et chez les

insectivores dits «à sang froid», que les rigueurs de nos hivers et la

rareté de leur nourriture en cette saison condamnent à une demi-mort qui

dure presque la moitié du temps de leur vie: ainsi de la plupart de nos

batraciens et de nos reptiles; et nous avons aussi chez nous des

mammifères autres que les chauves-souris dont le sommeil hibernal est

connu au point d’être devenu proverbial et légendaire; la marmotte, par

exemple, ou le loir et ses proches parents, tels que le muscardin et le

lérot.

J’ai observé le sommeil hibernal du lérot et du loir, ce qui ne présente

guère de difficulté; mais une étude de ce sommeil ne me saurait paraître

plus suggestive et profitable qu’appliquée à la chauve-souris;

engourdissement dont aucun de nos mots ne peut rendre compte, comportant

des sensations ou même un anéantissement total de sensations que nous

sommes fatalement impuissants à décrire, que le mystère environne et

pénètre, qui nous rejette soudain très loin d’une créature que nous

avons vue et que nous verrons mieux encore si voisine de nous!...

* * * * *

Voici octobre.

Bien que certains crépuscules soient encore tièdes et longs, les

insectes aériens qui les hantaient en abondance quelques semaines

auparavant sont devenus soudain très rares; les hirondelles ont déjà

compris--elles qui, pourtant, peuvent chasser tout le jour et cueillir

des proies au ras du sol--qu’il était grand temps d’aller s’enquérir aux

pays du soleil d’une pitance plus substantielle.

Un peu comme elles, on voit alors les chauves-souris tenter de se

rassembler; elles sortent des nids bien plus tôt qu’en plein été et,

tout en voletant dans les derniers rayons du soleil, il semble qu’à

petits cris elles s’appellent et se concertent.

Pourquoi sortent-elles des nids plus tôt qu’en été? Par «plus tôt» je ne

signifie pas bien entendu, ici, l’heure de ma montre, mais la position

du soleil dans le ciel. Peut-être parce que la lumière diffuse de

l’astre offusque moins, en cette saison tardive, leurs faibles yeux;

peut-être parce que les derniers insectes volants ne sont guère

nocturnes ni même crépusculaires; peut-être parce que l’instinct des

chauves-souris les avertit qu’un abaissement de la température est

prochain et qu’il n’y a pas de temps à perdre pour regagner en troupe,

comme elles se plaisent en général à le faire, leurs quartiers d’hiver.

En tout cas, les voici dansant presque sur place, par petits ballets de

huit à quinze sujets; puis deux, trois ou quatre de ces ballets se

confondent en un seul qui, presque aussitôt, prend son vol dans une

direction pour nous mystérieuse, mais assurément bien connue des

minuscules danseurs; quelquefois deux ou trois couples, ou plus,

continuent à voleter au même endroit; ou bien ils vont se mêler à un

autre bal: des indésirables, des étourdis qui se sont trompés de bande,

qui ont oublié, parmi les joies de l’amour et du mariage, l’endroit

précis du rendez-vous que leur tribu s’était fixé pour l’approche des

mauvais jours. Mais, bientôt, tout s’arrange; si nous ne retrouvons pas

les nôtres ce soir, ce sera pour demain! Et, dès ce soir-ci, où j’ai vu

des bals quasi diurnes de chauves-souris s’organiser, je sais que,

demain, quantité de nids estivaux seront vides.

Ils ne le seront pas, ils ne le resteront pas tous. Les chauves-souris

européennes préfèrent habiter en société leur palais d’hiver, y

sommeiller en s’y sentant les coudes serrés, mais ce n’est pas là une

règle dont les exceptions peuvent être raisonnablement rangées au nombre

de celles dont on gifle les règles, sous prétexte de les confirmer.

L’intérêt de l’hibernation en commun ne me semble pas tenir, pour mes

bestioles telles que je les ai déjà décrites et éprouvées, à une cause

autre que la recherche instinctive d’un peu plus de chaleur durant les

moments glaciaux de l’hiver.

Il se peut encore--c’est déjà moins sûr--que certains couples vieillis

et sentant la mort prochaine désirent la communauté hiémale pour pouvoir

se remarier, en cas de décès de l’un des conjoints, avec un mâle ou une

femelle de l’année précédente, qui aura sommeillé près de lui jusqu’au

retour des jours clairs; mais ici, étant donné tout ce que j’ai

expérimenté d’humanité dans ma bestiole, la particulière tendresse des

vieux mâles remariés pour leurs nouvelles épouses, les gâteries comme

maternelles de la part des vieilles femelles quand elles fonderont avec

un jeune mâle un gîte commun au printemps suivant, j’aime mieux ne rien

affirmer, craignant de ne pouvoir empêcher mon imagination, non pas de

«transposer», ce dont je me méfie assez, Dieu merci, mais de s’ébattre

au hasard, et ceci quand même un peu de vérité risquerait de luire au

bout du vagabondage.

La Chauve-Souris · 第 28 / 42 题