Nous sommes en présence de la suprême bataille livrée par une
sous-catégorie d’infortunés animaux sacrifiés d’avance. Dans peu de
temps, dans une vingtaine de mille années peut-être, le minuscule
mammifère volant sera allé rejoindre dans la légende terrestre les
poules au bec denté et les lézards volants, grands-pères de ces fabuleux
volatiles.
Quelque dix mille années plus tard, les autres mammifères volants auront
disparu à leur tour, bien que plus favorisés, tous, jusqu’aux grandes
roussettes de Malaisie et aux vampires des bords de l’Amazone: ceux-ci,
plus habiles ou plus heureux, hantent des pays où la vie grouille
presque tout le long de l’an et où la mort par inanition, durant
l’hibernation, ne saurait avoir lieu qu’exceptionnellement; devenus plus
forts, capables de s’attaquer à des bêtes de leur taille durant le jour,
à de considérables mammifères (l’homme y compris) quand ceux-ci dorment,
ils doivent d’ailleurs ne tenir l’hibernation que pour une nécessité
vitale assez rare; si, comme on me l’affirme, les renards volants de
Java ou de Bornéo la pratiquent encore, ce n’est qu’en manière de
souvenir atavique, par une sorte de geste traditionnel et rituel.
D’ailleurs certaines de ces espèces sont volontiers frugivores; en
outre, les rats, les lapins, les porcs sauvages et tous les autres
animaux sur lesquels elles prélèvent l’impôt du sang, vivant pour le
moins autant qu’elles, existent pour elles du 1er janvier à la
Saint-Sylvestre, tandis que les insectes volants dont la noctuelle se
nourrit meurent ou s’endorment à l’automne et ne renaissent ou ne se
réveillent qu’aux approches du printemps; et alors elle-même, assoupie
plus ou moins, a faim,--très faim, et depuis bien des jours déjà.
Je crois que c’est surtout par la faim que la nature décourage les êtres
dont elle veut se débarrasser, par la faim qu’elle les invite
directement à aller enrichir les collections des paléontologues de
l’avenir.
Je sais bien que l’homme, depuis qu’il considère la planète Terre comme
son fief, a anéanti ou porté au point de leur agonie beaucoup d’espèces
animales, et que sa présomption pourrait lui faire croire de ce fait
qu’il participe au conseil dont dépendent les innombrables destinées des
êtres vivants de ce monde-ci. Mais il serait par trop humain ou vain de
commettre une confusion aussi monstrueuse. Il est probable que, dans
quelque vingt mille années, les castors et les hermines, les phoques et
les éléphants, les baleines et les grands fauves auront disparu, comme
l’humble et falote noctuelle,--et bien d’autres animaux aussi! Mais leur
extermination n’aura pas été produite par les mêmes causes. Hommes que
nous sommes, nous pouvons affirmer que si des espèces ont disparu de
notre fait, depuis des temps qui sont historiques, parfois même
relativement très récents, cela est dû à nos justes terreurs de
nous sentir des êtres désarmés, faibles et tout nus, et,
ultérieurement--consécutivement peut-être--à ces habitudes de négoce et
à ces appétits de lucre qui ont fait régner le besoin de guerroyer au
sein même de l’humanité, alors que les loups ne se mangent pas entre eux
et que, chez la plupart des autres êtres, le meurtre ou le désir de tuer
n’existe que pour des motifs sentimentaux, avant, pendant ou après la
saison des amours.
Par peur, par rapacité, parfois aussi «pour le plaisir», voilà donc les
raisons pour quoi l’humanité tue et anéantit, plus ou moins
consciemment, des êtres et des espèces; et tous les moyens lui sont
bons. La nature, elle, ne tue pas et n’anéantit pas: elle «laisse
tomber», expression familière jetée au hasard un peu plus haut, et qui
me semble ici acquérir quelque vertu.
* * * * *
Aux grands et aux petits chéiroptères, la nature a donc coupé pour ainsi
dire bras et jambes; mais à Noctu et à diverses variétés analogues de
nos climats, elle a en outre quasiment coupé les vivres et, par-dessus
le marché,--ainsi que je l’ai indiqué déjà,--l’appétit. Malgré mon désir
de ne jamais relire, depuis que j’écris sur certaines bestioles, des
œuvres de devanciers illustres, je me verrai quelquefois forcé d’en
venir là, notamment quand ma mémoire m’impose des observations d’autres
que moi qui risqueraient d’aller à l’encontre des miennes propres, et de
m’entraver sur la voie de mes conclusions.
Ainsi me souvient-il d’un passage de Buffon racontant une promenade dans
la grotte d’Arcy, où il fut surpris de trouver sur le sol une sorte de
terreau, un tas noirâtre composé de fragments d’insectes, mouches ou
papillons, qu’il reconnut ensuite pour être de la fiente de
chauve-souris. Qu’il y eût de la fiente sur le sol de la grotte, nul
doute, puisque des chauves-souris avaient gîté là, mais il y avait
surtout, comme je l’ai observé au pied des murs ou des arbres creux, des
restes de chasses heureuses qui n’avaient pu être consommés à temps et
dont les trop délicates bestioles avaient fait fi; dans les matières
digérées, tout vestige d’ailes ou de pattes, surtout après un assez long
temps, eussent été indiscernables au microscope comme à l’œil nu.
De là à conclure à la voracité de la chauve-souris, il n’y avait pour
Buffon qu’un pas; et il l’a si allègrement franchi qu’il affirme que ces
bêtes, lorsqu’elles entrent dans une cuisine, s’accrochent, pour les
dévorer, aux quartiers de lard qui s’y trouvent suspendus.
Que Noctu s’accroche aux quartiers de lard, cela peut lui arriver, mais
ceci comme elle s’accrocherait pour souffler quelques secondes à la
corniche d’un bahut ou à la tringle d’un rideau. Quant à se repaître de
lard, ou même de viande crue ou cuite dans les cuisines,--comme Buffon
le rapporte également,--voilà une solution au problème de l’existence
que les chéiroptères européens n’ont jamais envisagée depuis des
myriades de siècles, depuis qu’ils sont condamnés à mort. Mais Buffon a
une excuse: il observait surtout par correspondance, et j’ai
l’impression que les voyageurs ou fonctionnaires coloniaux de son temps,
qui répondaient d’ailleurs à ses questions avec tant de bonne grâce et
en si bon style, n’étaient pas souvent beaucoup mieux renseignés que
lui; ainsi M. de la Nux lui écrivant en 1772 de l’île Bourbon, à propos
des roussettes des archipels indiens, que ces animaux sont exclusivement
frugivores; des livres plus récents m’ont assuré le contraire... Mais
j’aime mieux continuer à ne m’occuper jamais, sinon de ce qui ne me
regarde pas,--car ceci a parfois son charme,--du moins de ce que je ne
regarde pas.
Autre raison d’excuser Buffon: il est excessivement difficile d’observer
nos chauves-souris d’Europe en liberté et en captivité.