Et, cependant, il faut vivre, il faut aller jusqu’au bout des
possibilités de la race, en vertu des ordres obscurs donnés par la
nature, si misérables que soient les moyens que nous ayons de lui obéir;
il faut vivre jusqu’au temps plus ou moins lointain où nous ne pourrons
plus même essayer d’obéir et où l’espèce mourra,--car c’est ainsi que
les espèces déshéritées meurent, que les essais malencontreux sont rayés
du nombre des vivants de la Terre, s’ils sont vraiment trop
malencontreux pour se transformer, se simplifier, s’adapter ou se
réadapter.
A peu près absolument infirme sur le sol ou dans son gîte, Noctu en est
réduite à le demeurer encore dans le domaine aérien, sous ce ciel qui
n’est pour elle qu’un pis-aller.
Mais il est bien d’autres pis-aller que force lui est de subir. Les
insectes qu’elle peut atteindre et dévorer ne hantent guère les
crépuscules que durant cinq mois de l’an; il faut donc qu’elle mette les
bouchées plus que doubles et accumule des réserves de graisse
suffisantes pour ne point passer du sommeil à la mort, durant les six ou
sept mois de l’hibernation. En fait, beaucoup de chauves-souris meurent
dans le courant de l’hiver, sans avoir atteint la limite de leur âge;
cette limite, pour la petite espèce dont je parle, peut être estimée à
quatre ou cinq années, si la bête a mangé suffisamment durant quatre ou
cinq séries de beaux jours.
Dans le même ordre d’idées, observons que, si la chasse annuelle de
Noctu ne peut avoir lieu que cinq mois sur douze, sa chasse quotidienne
est forcément bornée à trois ou quatre vols de dix minutes au plus
chacun. Comptons une heure de chasse sur vingt-quatre heures, tel est le
maximum d’indispensable exercice que puisse se donner cette malheureuse,
cette immobilisée, cette amputée et cette entravée. Les insectes dont
elle parvient à s’emparer ne voyagent guère d’ailleurs plus longtemps
qu’une heure après le coucher du soleil; et si, par paresse ou
négligence, elle laissait passer l’instant propice, force lui serait de
rentrer bredouille, avec plus de chances de mourir durant l’hiver, faute
de quelques indispensables centigrammes de graisse.
Soit dit en passant, il m’est arrivé, partant tôt pour la chasse ou la
pêche, de voir des noctuelles dans le crépuscule du matin. Mais on
aurait tort de croire qu’il s’agit là d’un exploit de bestiole plus
avide, plus courageuse et plus prévoyante que ses pareilles; à cette
heure-là, les proies ordinaires sont engourdies dans la rosée des herbes
ou des branches, où jamais noctuelle n’aurait la présomption de chercher
à s’en emparer.
Ces vols intempestifs et anormaux, accompagnés de menus cris plaintifs,
ont une cause très simple: la noctuelle, qui n’y voit pas très clair ni
en plein jour ni en pleine nuit, s’est égarée la veille, a dormi dans un
gîte de fortune, suspendue à une branche ou lovée au creux d’une
gouttière, et elle recherche à présent son gîte à la lumière dont ses
yeux s’accommodent le mieux; mâle ou femelle, Noctu, depuis le réveil
printanier, a déjà son épouse ou son époux qui, plus heureux la veille,
a regagné le gîte commun et qui lui servira de guide en répondant à ses
cris,--du moins la petite bête errante l’espère-t-elle...
Le nature, décidée à se comporter avec Noctu en marâtre, est allée
jusqu’à lui refuser ce sens mystérieux de l’orientation que tant
d’animaux possèdent, et qui serait tellement plus nécessaire à notre
pitoyable créature qu’à nombre d’entre eux.
* * * * *
Donc, c’est pour ma bête une vertu que de se nourrir, vertu qu’il faudra
exagérer lorsque l’enfant sera né, l’enfant presque toujours unique que
la misère permette d’élever à un tel couple.
Encore heureux que ce rejeton vienne en général au monde dans la plus
fastueuse et la plus nourricière saison de l’an! Aux petits insectes
crépusculaires des premiers beaux jours, moucherons ou papillonnets peu
abondants et de pénible capture, juin et juillet adjoignent dans l’air
du soir des personnages autrement considérables, intéressants,
substantiels. Le hanneton surtout est recherché pour sa chair grasse et
de bon profit; Noctu et son mari s’en gavent tout en circulant, puis en
entassent dans leur gîte, s’ils ont le temps, en prévision du cas
toujours possible, hélas! où la prochaine chasse serait moins
fructueuse.
Autre fatalité, non moins fâcheuse pour ces pauvres êtres: force leur
est, bien entendu, de tuer les proies volantes qu’ils emportent chez
eux, mais s’ils consentent à manger du gibier mort, encore faut-il que
la mort soit toute récente; sinon un dégoût invincible et que ne
surmonterait pas la pire fringale les pousse à balayer de l’aile dans le
vide les menus cadavres qui n’ont pu être consommés durant la nuit et le
jour qui suivirent la chasse bénie. C’est même grâce à certains petits
tas de ces cadavres anormalement amoncelés au bas d’un mur ou au pied
d’un arbre creux qu’il me fut maintes fois donné de repérer le gîte
printanier ou estival d’un couple de chauves-souris, et d’observer leur
ménage avec quelque chance de certitude et d’intérêt.
Noctu ne s’en tient pas d’ailleurs, par ces soirs de frairie et de
liesse, aux hannetons ordinaires, aux divers scarabées de moyenne taille
qui hantent l’heure dénommée «entre chien et loup»; nulle proie ne
semble devoir intimider son courage et sa vertu, lesquels se confondent,
je l’ai dit, avec sa volonté de se nourrir au mieux, durant les rares
instants où cela lui est concédé par l’avare nature.
Elle s’attaque ainsi au grand hanneton des pins, le mélolonthe foulon;
c’est un majestueux coléoptère aux ailes ivoirines tachetées de brun
foncé ou de noir, et qui, à cause de cette double coloration, à cause
des panaches admirables que sont ses antennes, surtout chez le mâle, et
à cause aussi de sa démarche compassée et cahotante, fait penser au
corbillard d’un enterrement de première classe. Il pullule dès le début
des beaux étés dans la forêt landaise; il fait vibrer, quand il est
amoureux, ou encore lorsqu’on le taquine ou qu’on le blesse, une note
bizarre, un zézaiement cristallin dû, comme l’explique le maître de
Sérignan, au simple frottement des derniers segments de l’abdomen contre
le bord postérieur des élytres maintenues immobiles; en sorte que, quand
un foulon vient d’être happé au vol par Noctu, on a l’illusion
d’entendre celle-ci parler en volant un langage qui n’est pas le sien,
et les superstitieux se signent; et quelques professionnels des études
naturelles disent des absurdités.
Dans ces amoncellements de cadavres dont je parlais tout à l’heure, on
trouve des débris de proies ailées encore plus considérables, et dont la
capture ne saurait aller sans danger pour Noctu: lucanes aux pinces
formidables et dont l’étreinte, pour peu que le gibier soit mal saisi,
risque fort d’égorger ou d’éventrer la frêle chasseresse aérienne;
grands paons de nuit d’une envergure presque égale à la sienne et d’un
vol autrement sûr et confortable que le sien... Que voulez-vous? C’est
plus que jamais dans les instants où la nécessité vitale commande, qu’il
est urgent de se battre à mort; si l’humanité l’ignorait jusqu’ici, ou
en doutait, l’expérience de ces dernières années l’en aura persuadée de
reste.