II

Et, cependant, il faut vivre, il faut aller jusqu’au bout des

possibilités de la race, en vertu des ordres obscurs donnés par la

nature, si misérables que soient les moyens que nous ayons de lui obéir;

il faut vivre jusqu’au temps plus ou moins lointain où nous ne pourrons

plus même essayer d’obéir et où l’espèce mourra,--car c’est ainsi que

les espèces déshéritées meurent, que les essais malencontreux sont rayés

du nombre des vivants de la Terre, s’ils sont vraiment trop

malencontreux pour se transformer, se simplifier, s’adapter ou se

réadapter.

A peu près absolument infirme sur le sol ou dans son gîte, Noctu en est

réduite à le demeurer encore dans le domaine aérien, sous ce ciel qui

n’est pour elle qu’un pis-aller.

Mais il est bien d’autres pis-aller que force lui est de subir. Les

insectes qu’elle peut atteindre et dévorer ne hantent guère les

crépuscules que durant cinq mois de l’an; il faut donc qu’elle mette les

bouchées plus que doubles et accumule des réserves de graisse

suffisantes pour ne point passer du sommeil à la mort, durant les six ou

sept mois de l’hibernation. En fait, beaucoup de chauves-souris meurent

dans le courant de l’hiver, sans avoir atteint la limite de leur âge;

cette limite, pour la petite espèce dont je parle, peut être estimée à

quatre ou cinq années, si la bête a mangé suffisamment durant quatre ou

cinq séries de beaux jours.

Dans le même ordre d’idées, observons que, si la chasse annuelle de

Noctu ne peut avoir lieu que cinq mois sur douze, sa chasse quotidienne

est forcément bornée à trois ou quatre vols de dix minutes au plus

chacun. Comptons une heure de chasse sur vingt-quatre heures, tel est le

maximum d’indispensable exercice que puisse se donner cette malheureuse,

cette immobilisée, cette amputée et cette entravée. Les insectes dont

elle parvient à s’emparer ne voyagent guère d’ailleurs plus longtemps

qu’une heure après le coucher du soleil; et si, par paresse ou

négligence, elle laissait passer l’instant propice, force lui serait de

rentrer bredouille, avec plus de chances de mourir durant l’hiver, faute

de quelques indispensables centigrammes de graisse.

Soit dit en passant, il m’est arrivé, partant tôt pour la chasse ou la

pêche, de voir des noctuelles dans le crépuscule du matin. Mais on

aurait tort de croire qu’il s’agit là d’un exploit de bestiole plus

avide, plus courageuse et plus prévoyante que ses pareilles; à cette

heure-là, les proies ordinaires sont engourdies dans la rosée des herbes

ou des branches, où jamais noctuelle n’aurait la présomption de chercher

à s’en emparer.

Ces vols intempestifs et anormaux, accompagnés de menus cris plaintifs,

ont une cause très simple: la noctuelle, qui n’y voit pas très clair ni

en plein jour ni en pleine nuit, s’est égarée la veille, a dormi dans un

gîte de fortune, suspendue à une branche ou lovée au creux d’une

gouttière, et elle recherche à présent son gîte à la lumière dont ses

yeux s’accommodent le mieux; mâle ou femelle, Noctu, depuis le réveil

printanier, a déjà son épouse ou son époux qui, plus heureux la veille,

a regagné le gîte commun et qui lui servira de guide en répondant à ses

cris,--du moins la petite bête errante l’espère-t-elle...

Le nature, décidée à se comporter avec Noctu en marâtre, est allée

jusqu’à lui refuser ce sens mystérieux de l’orientation que tant

d’animaux possèdent, et qui serait tellement plus nécessaire à notre

pitoyable créature qu’à nombre d’entre eux.

* * * * *

Donc, c’est pour ma bête une vertu que de se nourrir, vertu qu’il faudra

exagérer lorsque l’enfant sera né, l’enfant presque toujours unique que

la misère permette d’élever à un tel couple.

Encore heureux que ce rejeton vienne en général au monde dans la plus

fastueuse et la plus nourricière saison de l’an! Aux petits insectes

crépusculaires des premiers beaux jours, moucherons ou papillonnets peu

abondants et de pénible capture, juin et juillet adjoignent dans l’air

du soir des personnages autrement considérables, intéressants,

substantiels. Le hanneton surtout est recherché pour sa chair grasse et

de bon profit; Noctu et son mari s’en gavent tout en circulant, puis en

entassent dans leur gîte, s’ils ont le temps, en prévision du cas

toujours possible, hélas! où la prochaine chasse serait moins

fructueuse.

Autre fatalité, non moins fâcheuse pour ces pauvres êtres: force leur

est, bien entendu, de tuer les proies volantes qu’ils emportent chez

eux, mais s’ils consentent à manger du gibier mort, encore faut-il que

la mort soit toute récente; sinon un dégoût invincible et que ne

surmonterait pas la pire fringale les pousse à balayer de l’aile dans le

vide les menus cadavres qui n’ont pu être consommés durant la nuit et le

jour qui suivirent la chasse bénie. C’est même grâce à certains petits

tas de ces cadavres anormalement amoncelés au bas d’un mur ou au pied

d’un arbre creux qu’il me fut maintes fois donné de repérer le gîte

printanier ou estival d’un couple de chauves-souris, et d’observer leur

ménage avec quelque chance de certitude et d’intérêt.

Noctu ne s’en tient pas d’ailleurs, par ces soirs de frairie et de

liesse, aux hannetons ordinaires, aux divers scarabées de moyenne taille

qui hantent l’heure dénommée «entre chien et loup»; nulle proie ne

semble devoir intimider son courage et sa vertu, lesquels se confondent,

je l’ai dit, avec sa volonté de se nourrir au mieux, durant les rares

instants où cela lui est concédé par l’avare nature.

Elle s’attaque ainsi au grand hanneton des pins, le mélolonthe foulon;

c’est un majestueux coléoptère aux ailes ivoirines tachetées de brun

foncé ou de noir, et qui, à cause de cette double coloration, à cause

des panaches admirables que sont ses antennes, surtout chez le mâle, et

à cause aussi de sa démarche compassée et cahotante, fait penser au

corbillard d’un enterrement de première classe. Il pullule dès le début

des beaux étés dans la forêt landaise; il fait vibrer, quand il est

amoureux, ou encore lorsqu’on le taquine ou qu’on le blesse, une note

bizarre, un zézaiement cristallin dû, comme l’explique le maître de

Sérignan, au simple frottement des derniers segments de l’abdomen contre

le bord postérieur des élytres maintenues immobiles; en sorte que, quand

un foulon vient d’être happé au vol par Noctu, on a l’illusion

d’entendre celle-ci parler en volant un langage qui n’est pas le sien,

et les superstitieux se signent; et quelques professionnels des études

naturelles disent des absurdités.

Dans ces amoncellements de cadavres dont je parlais tout à l’heure, on

trouve des débris de proies ailées encore plus considérables, et dont la

capture ne saurait aller sans danger pour Noctu: lucanes aux pinces

formidables et dont l’étreinte, pour peu que le gibier soit mal saisi,

risque fort d’égorger ou d’éventrer la frêle chasseresse aérienne;

grands paons de nuit d’une envergure presque égale à la sienne et d’un

vol autrement sûr et confortable que le sien... Que voulez-vous? C’est

plus que jamais dans les instants où la nécessité vitale commande, qu’il

est urgent de se battre à mort; si l’humanité l’ignorait jusqu’ici, ou

en doutait, l’expérience de ces dernières années l’en aura persuadée de

reste.

La Chauve-Souris · 第 20 / 42 题