Le vieux Pile,--car tel était son nom exact, et peut-être a-t-il
l’occasion encore de le signer d’une croix au bas de certains actes
civils,--le vieux Pile habitait dans le «contre-bas», comme nous
disions, près du jardin de la sœur de ma grand’mère. J’ai indiqué que la
plaine commençait de l’autre côté de la route, sans jamais varier de
plus de deux ou trois mètres d’altitude jusqu’aux collines adverses, qui
se traînaient en écharpes bleuâtres au bas du ciel, très loin, en face
de Jolibeau.
Le vieux Pile était maraîcher de son état; son immense et plat
laboratoire de salades, de choux, de radis, d’asperges et de melons
s’étendait de la route déjà campagnarde jusqu’à la première rue urbaine,
dont les maisons blanches et rouges étaient grises et roses dans le
soir, à l’heure des noctuelles. C’était l’heure aussi où Pile montait
jusqu’à la route pour y prendre, assis sur le talus, son repas du soir
en causant avec les voisins et les passants.
--Quand c’est le bon de l’an, j’aimerais mieux aller me coucher avec du
vide dans l’estomac que de ne pas _souper_ ici devant mon monde,
expliquait-il.
Son _souper_, du moins dans la saison des vacances, était composé comme
il suit, immuablement: un oignon cru avec du gros sel ou des piments,
ensuite du pain frotté d’ail et d’huile, qu’il mangeait indifféremment
avec un gros raisin de chasselas ou de minces tranches de saucisson.
Après quoi, il déclarait:
--Je vais chercher le dessert.
Et il revenait du contre-bas jusqu’au talus, porteur d’une fastueuse
écuellée de soupe, qu’il avalait à petites cuillerées, posément, avec un
discours entre chaque gorgée. Sa barrique, comme il disait, était à côté
de lui; une pompe... La soupe finie, à la longue, il rentrait dans sa
maison un instant, absorbait une gorgée de vin, s’en rinçait la bouche
et la recrachait.
--Ce n’est que pour le goût, déclarait-il.
Il ne se grisait en effet que les jours de viande,--dimanches et
fêtes...--Et jamais on n’aurait pu imaginer, après ces libations comme
rituelles, de plus jovial compagnon; tout le quartier s’assemblait pour
l’entendre chanter et plaisanter de courtoise manière, même ma tante,
même M. l’aumônier, même le vieux maître-à-danser des poules. On pense
bien que je n’aurais manqué pour rien au monde aucune de ces séances, et
que j’y avais ma place au premier rang.
* * * * *
Cher vieux Pile! Peut-être vit-il encore, après tout. Il était grand,
maigre, héronnier: une dégaine à la don Quichotte et une figure d’Arabe,
aux poils grisonnants, aux yeux terribles, noirs comme du jais. Je suis
sûr qu’il n’y avait pas, dans le fond, d’homme plus gai et plus farceur
que lui en ce bas monde, mais, sinon aux soirs des dimanches et des
fêtes, jamais je ne l’ai vu rire; parfois, il secouait la tête, pinçait
les lèvres; les bouts de son nez et de son menton devenaient encore plus
pointus et il toussotait drôlement: c’était sa façon à lui de sourire.
Il était sobre de paroles, mais toutes celles qu’il prononçait
dissimulaient une ironie immense et sans fiel. Des heures durant, il
restait assis devant sa porte ou sur le talus, le nez en l’air, fumant
sa pipe, ne bougeant guère, silencieux; rien d’un rêveur, qu’on ne s’y
trompe pas: il se racontait de bons tours par lui joués jadis, en
méditait d’autres, supputait le comique de l’existence, imaginait des
phrases lapidaires, des répliques définitives; il adorait de taquiner
les enfants et les chiens, et,--allez expliquer cela!--ni les chiens ni
les enfants, qui sont infiniment plus sensibles aux vexations et au
ridicule que les hommes raisonnables, ne lui en voulaient jamais.
Jusqu’à moi, qui pourtant, vers dix ans, me plaisais terriblement à
berner ou moquer mon monde et qui aurais dû être jaloux et irrité de son
talent de mystification, infiniment supérieur au mien; jusqu’au chien du
coutelier ambulant, un vieux roquet méfiant et peu communicatif, qui
venait le saluer au passage et accueillait avec de petits grognements de
joie les grimaces qu’il lui faisait en le montrant du doigt, ce qu’on
sait que les chiens ont à l’ordinaire en horreur.
--_En la fin, porqué il te quierre tant, esto perro?_ demandait à Pile
le coutelier, Antonio, un Espagnol installé depuis beau temps en
Lot-et-Garonne, mais qui n’en continuait pas moins à écorcher de manière
épouvantable le français, la langue d’oc et le castillan par-dessus le
marché.
Un des procédés ironiques les plus familiers à Pile, dans le cours d’une
conversation, était de répondre à une question nigaude qu’on lui posait
par une autre question n’ayant absolument aucun rapport avec celle de
son interrogateur. On voit souvent, dans Platon, Socrate en user de
même.
--Antonio, faisait Pile posément, pourquoi continues-tu à parler chez
nous ainsi qu’une vache de ton pays, tandis que ton chien, qui vient de
Pampelune comme toi, aboie déjà presque aussi bien que ses semblables de
la ville?
Ah! la joie qu’on devinait dans les yeux étincelants du vieux Pile,
tandis qu’Antonio, très offensé, gesticulant, croyait devoir lui
expliquer sérieusement, en son charabia, qu’un chien n’avait à cela
aucun mérite!
* * * * *
Dans ses relations avec les gosses du voisinage, le sac à malices de
Pile était inépuisable. Il leur promettait un sifflet, se mettait à
l’œuvre, ne le terminait pas, faisait semblant de l’essayer et
expliquait d’un air navré qu’il fallait attendre la pluie, que les
sifflets étaient comme les grenouilles, qu’on risquait de les buter et
de les rendre à jamais muets en voulant les faire fonctionner par un
temps sec, surtout la première fois... Et il interrogeait anxieusement
le ciel:
--Ce ne sera pas pour aujourd’hui; mais demain, peut-être...
Il fabriquait de beaux bateaux, sans autre outil qu’un couteau de poche;
quand on lui demandait pourquoi il mettait du plomb à la quille:
--Pour qu’il nage mieux... Plus il y en a, mieux ça va... Ah! si tu
pouvais y attacher un poids de cinq livres!
Ou encore il remplaçait habilement le noyau d’un abricot par une cigale
mâle, et l’offrait à un gamin qui, à peine ses dents s’appuyaient-elles
au fruit, entendait celle-ci pousser une stridente clameur.
Mais la pluie arrivait et les sifflets sifflaient enfin; mais une main
bienveillante repêchait dans les bassins les bateaux qu’avaient fait
couler à fond les armateurs puérils et trop crédules; mais on se méfiait
du don de l’abricot, à la longue, qui était pourtant tout bénéfice,
puisque l’intéressé se trouvait du même coup possesseur d’un fruit
appréciable et d’un éphémère jouet vivant.
Les gosses et le chien d’Antonio étaient du même sang, eux et lui, du
même sang et de la même âme... Car je n’ai pas avoué que le roquet avait
ses raisons d’accepter les grimaces avec plaisir, et que ces raisons
consistaient en furtives offrandes d’un bout de pain ou de sucre,
données de bon cœur. Ainsi de nous autres, qui n’étions guère plus
au-dessus du sol que le chien du coutelier: avec Pile, on gagnait
toujours beaucoup, en ne risquant que d’infimes et passagères blessures
d’amour-propre. Le chien, mes camarades et moi, nous étions peut-être
plus sensés que beaucoup de personnes dites raisonnables, qui aimions
Pile d’un élan instinctif et sûr, silencieux presque toujours, hargneux
et jaloux parfois, mais définitif et comme éternel, parce que le rire et
la bonté unis quasi conjugalement représentent, en cet âge-ci de notre
race, les plus sûrs dieux ou les plus favorables idoles que nous
puissions chérir pour le bien commun.