II

Le vieux Pile,--car tel était son nom exact, et peut-être a-t-il

l’occasion encore de le signer d’une croix au bas de certains actes

civils,--le vieux Pile habitait dans le «contre-bas», comme nous

disions, près du jardin de la sœur de ma grand’mère. J’ai indiqué que la

plaine commençait de l’autre côté de la route, sans jamais varier de

plus de deux ou trois mètres d’altitude jusqu’aux collines adverses, qui

se traînaient en écharpes bleuâtres au bas du ciel, très loin, en face

de Jolibeau.

Le vieux Pile était maraîcher de son état; son immense et plat

laboratoire de salades, de choux, de radis, d’asperges et de melons

s’étendait de la route déjà campagnarde jusqu’à la première rue urbaine,

dont les maisons blanches et rouges étaient grises et roses dans le

soir, à l’heure des noctuelles. C’était l’heure aussi où Pile montait

jusqu’à la route pour y prendre, assis sur le talus, son repas du soir

en causant avec les voisins et les passants.

--Quand c’est le bon de l’an, j’aimerais mieux aller me coucher avec du

vide dans l’estomac que de ne pas _souper_ ici devant mon monde,

expliquait-il.

Son _souper_, du moins dans la saison des vacances, était composé comme

il suit, immuablement: un oignon cru avec du gros sel ou des piments,

ensuite du pain frotté d’ail et d’huile, qu’il mangeait indifféremment

avec un gros raisin de chasselas ou de minces tranches de saucisson.

Après quoi, il déclarait:

--Je vais chercher le dessert.

Et il revenait du contre-bas jusqu’au talus, porteur d’une fastueuse

écuellée de soupe, qu’il avalait à petites cuillerées, posément, avec un

discours entre chaque gorgée. Sa barrique, comme il disait, était à côté

de lui; une pompe... La soupe finie, à la longue, il rentrait dans sa

maison un instant, absorbait une gorgée de vin, s’en rinçait la bouche

et la recrachait.

--Ce n’est que pour le goût, déclarait-il.

Il ne se grisait en effet que les jours de viande,--dimanches et

fêtes...--Et jamais on n’aurait pu imaginer, après ces libations comme

rituelles, de plus jovial compagnon; tout le quartier s’assemblait pour

l’entendre chanter et plaisanter de courtoise manière, même ma tante,

même M. l’aumônier, même le vieux maître-à-danser des poules. On pense

bien que je n’aurais manqué pour rien au monde aucune de ces séances, et

que j’y avais ma place au premier rang.

* * * * *

Cher vieux Pile! Peut-être vit-il encore, après tout. Il était grand,

maigre, héronnier: une dégaine à la don Quichotte et une figure d’Arabe,

aux poils grisonnants, aux yeux terribles, noirs comme du jais. Je suis

sûr qu’il n’y avait pas, dans le fond, d’homme plus gai et plus farceur

que lui en ce bas monde, mais, sinon aux soirs des dimanches et des

fêtes, jamais je ne l’ai vu rire; parfois, il secouait la tête, pinçait

les lèvres; les bouts de son nez et de son menton devenaient encore plus

pointus et il toussotait drôlement: c’était sa façon à lui de sourire.

Il était sobre de paroles, mais toutes celles qu’il prononçait

dissimulaient une ironie immense et sans fiel. Des heures durant, il

restait assis devant sa porte ou sur le talus, le nez en l’air, fumant

sa pipe, ne bougeant guère, silencieux; rien d’un rêveur, qu’on ne s’y

trompe pas: il se racontait de bons tours par lui joués jadis, en

méditait d’autres, supputait le comique de l’existence, imaginait des

phrases lapidaires, des répliques définitives; il adorait de taquiner

les enfants et les chiens, et,--allez expliquer cela!--ni les chiens ni

les enfants, qui sont infiniment plus sensibles aux vexations et au

ridicule que les hommes raisonnables, ne lui en voulaient jamais.

Jusqu’à moi, qui pourtant, vers dix ans, me plaisais terriblement à

berner ou moquer mon monde et qui aurais dû être jaloux et irrité de son

talent de mystification, infiniment supérieur au mien; jusqu’au chien du

coutelier ambulant, un vieux roquet méfiant et peu communicatif, qui

venait le saluer au passage et accueillait avec de petits grognements de

joie les grimaces qu’il lui faisait en le montrant du doigt, ce qu’on

sait que les chiens ont à l’ordinaire en horreur.

--_En la fin, porqué il te quierre tant, esto perro?_ demandait à Pile

le coutelier, Antonio, un Espagnol installé depuis beau temps en

Lot-et-Garonne, mais qui n’en continuait pas moins à écorcher de manière

épouvantable le français, la langue d’oc et le castillan par-dessus le

marché.

Un des procédés ironiques les plus familiers à Pile, dans le cours d’une

conversation, était de répondre à une question nigaude qu’on lui posait

par une autre question n’ayant absolument aucun rapport avec celle de

son interrogateur. On voit souvent, dans Platon, Socrate en user de

même.

--Antonio, faisait Pile posément, pourquoi continues-tu à parler chez

nous ainsi qu’une vache de ton pays, tandis que ton chien, qui vient de

Pampelune comme toi, aboie déjà presque aussi bien que ses semblables de

la ville?

Ah! la joie qu’on devinait dans les yeux étincelants du vieux Pile,

tandis qu’Antonio, très offensé, gesticulant, croyait devoir lui

expliquer sérieusement, en son charabia, qu’un chien n’avait à cela

aucun mérite!

* * * * *

Dans ses relations avec les gosses du voisinage, le sac à malices de

Pile était inépuisable. Il leur promettait un sifflet, se mettait à

l’œuvre, ne le terminait pas, faisait semblant de l’essayer et

expliquait d’un air navré qu’il fallait attendre la pluie, que les

sifflets étaient comme les grenouilles, qu’on risquait de les buter et

de les rendre à jamais muets en voulant les faire fonctionner par un

temps sec, surtout la première fois... Et il interrogeait anxieusement

le ciel:

--Ce ne sera pas pour aujourd’hui; mais demain, peut-être...

Il fabriquait de beaux bateaux, sans autre outil qu’un couteau de poche;

quand on lui demandait pourquoi il mettait du plomb à la quille:

--Pour qu’il nage mieux... Plus il y en a, mieux ça va... Ah! si tu

pouvais y attacher un poids de cinq livres!

Ou encore il remplaçait habilement le noyau d’un abricot par une cigale

mâle, et l’offrait à un gamin qui, à peine ses dents s’appuyaient-elles

au fruit, entendait celle-ci pousser une stridente clameur.

Mais la pluie arrivait et les sifflets sifflaient enfin; mais une main

bienveillante repêchait dans les bassins les bateaux qu’avaient fait

couler à fond les armateurs puérils et trop crédules; mais on se méfiait

du don de l’abricot, à la longue, qui était pourtant tout bénéfice,

puisque l’intéressé se trouvait du même coup possesseur d’un fruit

appréciable et d’un éphémère jouet vivant.

Les gosses et le chien d’Antonio étaient du même sang, eux et lui, du

même sang et de la même âme... Car je n’ai pas avoué que le roquet avait

ses raisons d’accepter les grimaces avec plaisir, et que ces raisons

consistaient en furtives offrandes d’un bout de pain ou de sucre,

données de bon cœur. Ainsi de nous autres, qui n’étions guère plus

au-dessus du sol que le chien du coutelier: avec Pile, on gagnait

toujours beaucoup, en ne risquant que d’infimes et passagères blessures

d’amour-propre. Le chien, mes camarades et moi, nous étions peut-être

plus sensés que beaucoup de personnes dites raisonnables, qui aimions

Pile d’un élan instinctif et sûr, silencieux presque toujours, hargneux

et jaloux parfois, mais définitif et comme éternel, parce que le rire et

la bonté unis quasi conjugalement représentent, en cet âge-ci de notre

race, les plus sûrs dieux ou les plus favorables idoles que nous

puissions chérir pour le bien commun.

La Chauve-Souris · 第 16 / 42 题