LES IRONIES DU VIEUX PILE

I

En un lieu joliment ou bellement dénommé Jolibeau, il y avait le jardin

de la sœur de ma grand’mère, entre le jardin du vieil aumônier de

l’Hospice et le jardin du vieux monsieur qui jouait de la flûte devant

la volière de ses poules, dans le dessein bien arrêté de leur apprendre

à secouer en mesure leur tête stupide, et même de leur enseigner la

danse. Je ne sais s’il y était parvenu quand il mourut, ce qui ne date

plus d’hier.

Jolibeau et ses jardins constituent un faubourg déjà campagnard de ma

ville natale, et qui la domine; il la domine de quelques mètres, mais

comme les collines adverses sont lointaines et que, jusqu’à elles, la

plaine du Lot est absolument plate, cela suffit pour que le paysage,

devant la maison où vivait ma tante, soit dominé par beaucoup de ciel.

L’enfant s’intéresse de préférence à ceux des objets et à celles des

âmes qui s’offrent à lui le plus libéralement et le plus généreusement.

Aussi, à Jolibeau, mes cousins, mes camarades et moi, regardions-nous

plus volontiers le ciel que les pelouses, les parterres et les

bassins,--ceux-ci pleins, pourtant, d’une grouillante et passionnante

vie.

Le jour, il y avait souvent, vers la colline de Pujol, de jolis nuages

où nous essayions de reconnaître des monstres et de retrouver des

visages. D’autres fois, le ciel était vide, mais nous nous consolions en

pensant que ce sont ces ciels purs, nus et dépourvus d’images que la

nuit enrichit le mieux. Splendides nuits d’août et de septembre!

Vacances!... Nous avions découvert, je ne sais plus où, une Astronomie

populaire, et bientôt les noms des astres nous furent doucement

familiers: Véga de le Lyre était au zénith dès le commencement de

l’ombre; c’était à qui de nous apercevrait le premier la belle et

bienveillante étoile bleue; il est probable que nous avons triché

quelquefois.

Puis les jours passaient, le ciel «tournait», Véga glissait à mesure que

raccourcissaient les jours; et Capella bientôt apparaissait vers le

nord, au ras de l’horizon; celle-ci brillait d’un éclat jaunâtre et

louche, sinistre présage de l’automne et de la rentrée au lycée.

Les constellations que j’aimais le mieux étaient, bien entendu, celles

que le ciel boréal ignore depuis quelques dizaines ou centaines de

millénaires. La Croix du Sud étincelait dans mes rêves et dans mes

rêveries. Ne comptant guère aller la contempler de si tôt aux lieux où

sa splendeur pavoise la voûte nocturne, je ne désespérais pas, en

revanche, d’un menu incident qui eût fait, une nuit ou l’autre,

«tourner» le ciel suffisamment pour qu’elle parvint à charmer les yeux

d’un petit garçon amoureux d’elle.

Bien entendu, je gardais ces pensées-là pour moi. J’ai eu raison, car

l’incident tant souhaité ne s’est jamais produit.

* * * * *

A force de guetter l’apparition des étoiles, j’ai remarqué l’existence

des chauves-souris. Ce fut donc de ma part comme un précoce renoncement

à la contemplation de ce ciel d’en haut dont nous savons tout ce qu’il

est possible de savoir avec nos moyens d’investigation actuels et où,

par conséquent, il n’y a plus momentanément rien à espérer, pour qui

désire avant tout connaître mieux les siens et se mieux connaître

lui-même. Le but de l’astronome, aujourd’hui, selon moi, serait d’abord

d’inventer les moyens de se rapprocher des objets de ses études; il doit

être doublé et même précédé d’un mécanicien, et ne pas se contenter du

matériel dont il use, sous prétexte que la télescopie semble avoir dit

son dernier mot. Je crois, en effet, que des télescopes encore plus

puissants et encore plus perfectionnés n’ajouteront pas grand’chose à

nos conquêtes; nous sommes là au bout d’une possibilité; mais il n’y a

qu’à en chercher une autre, ou d’autres; trop spécialisés de nos jours,

beaucoup de savants, d’ailleurs méritoires et peu aidés, pèchent par

routine, manque d’invention imaginative et excès de timidité.

Où l’œil humain, même aidé par de colossales lentilles, ne perçoit

encore que brumes et nuages,--et où il ne percevra vraisemblablement

rien de plus désormais par des moyens de ce genre,--une autre machine,

un autre supplément à nos sens risquerait, demain peut-être, d’exercer

victorieusement sa vertu neuve. Personnellement, je crois qu’il n’y a

aucune difficulté à concevoir et même à réaliser la machine à

photographier de loin, la machine permettant de reproduire, d’un point

quelconque des objets que sépare de l’opérateur une distance variable de

zéro à l’infini,--à l’infini théoriquement, et, pratiquement, une bonne

moitié par exemple des millions de lieues qui séparent l’orbite

terrestre et l’orbite de Neptune.

Peut-être expliquerai-je prochainement tout au long comment m’est venue

l’idée de cette machine. Le principe en est tellement simple qu’il

faudrait un bien grand hasard pour qu’un autre le retrouve avant qu’il

m’ait été donné à moi-même de contempler, le premier, de près, quelques

coins du ciel d’en haut. Mais, que je tienne à les contempler le premier

de près, on m’accordera que c’est excusable, et que je ne ferais pas là

preuve d’un égoïsme excessif.

Que serait-ce d’ailleurs, sinon uniquement une plus grande part du

secret de ce que nous sommes, que j’irais demander aux planètes

voisines? Je n’attends pas beaucoup plus de la connaissance du ciel d’en

haut que de celle du ciel d’en bas, si féconde en imprévu et en

émerveillements.

Un soir, entre les astres naissants et mes yeux enfantins, passèrent des

noctuelles; et, comme si j’avais eu dès lors un pressentiment de mes

principales pensées et de mes préoccupations viriles, l’intérêt que

j’éprouvai pour ces bestioles fut tel que, des mois et des ans, trouvant

plus sage de regarder à peine au-dessus de moi et surtout au-dessous de

moi, j’en oubliai les étoiles.

* * * * *

Les noctuelles passaient si près de mes cheveux que, parfois, le

battement de leur vol précipité et en apparence incohérent les soulevait

sur mon front comme d’un coup d’éventail. Un peu plus haut, des

chauves-souris plus importantes circulaient, usant d’un vol assez

régulier et où les ailes battaient sagement. Je ne veux même pas

m’inquiéter du nom scientifique de cette race, dont j’appelai bientôt

les représentants, pour moi seul, ratons-volants. La noctuelle adulte

est en général d’un beau gris sombre, velouté, couleur d’ailes de grand

paon de nuit, et elle est pourvue d’un museau de bouledogue, d’oreilles

de carlin. Le raton-volant est de couleur plus fade et terne, moins

oreillard et devancé d’un nez moins épaté. Mais, auparavant, dans les

suprêmes rayons du soleil, un couple de chauves-souris encore plus

considérables, de celles que l’on nomme, je crois, _roussettes_, s’était

laissé tomber d’un recoin du toit de M. l’Aumônier et poursuivait

jusqu’à des altitudes de soixante mètres et plus, une chasse méthodique,

lente, posée et presque diurne encore.

Telles sont les trois variétés de petits mammifères aériens qui, du

printemps à l’automne, hantent les crépuscules de France.

Quelques années plus tard, je parvenais à m’emparer d’une roussette de

belle taille, dans la cave d’un antique château dont il ne restait plus

déjà qu’une tour et de vagues ruines, sur une des collines adverses, de

l’autre côté du Lot et à dix bons kilomètres, à vol de chauve-souris,

des jardins de Jolibeau. C’était une créature impressionnante, de

vingt-cinq bons centimètres d’envergure, nerveuse, musclée, se débattant

comme une diablesse quand j’essayais de la saisir dans la cage où je

l’avais logée, nourrissant l’espoir de la rendre plus sociable en la

comblant de friandises et de caresses. C’était, en miniature, un de ces

renards volants qui abondent dans certaines îles océaniennes et que je

n’ai jamais observés, hélas! que le long d’un des plus beaux films qu’il

m’ait été donné de voir, il y a une quinzaine d’années: pelure ocre et

brune, museau chafoin, oreilles droites comme celles d’un chien de

berger alsacien ou malinois... Et quelle dentition! Le pouce de ma main

gauche en porte encore la marque. Ma bête y accrocha ses mâchoires, sans

crier gare, un jour où, justement, j’avais la persuasion qu’elle

s’apprivoisait un peu. Un geste instinctif m’amena à secouer ma main au

bout de mon bras levé; il y a tout lieu de croire que ma pensionnaire

avait prévu cela; l’essor lui fut permis, et elle en profita pour

prendre son vol et s’enfuir par la fenêtre ouverte au plein soleil de

midi, avec une précision merveilleuse et un à-propos étonnant.

J’ai dit que Roussette et toutes celles de sa race chassent avant même

que le soleil se soit caché sous l’horizon. L’aventure que je viens de

conter brièvement montre, en tout cas, qu’elles y voient clair en plein

jour. Je serais même presque tenté d’écrire que Roussette a le don de

l’ironie car, au moment de franchir le cadre de la fenêtre,--je revois

cette scène de quatre ou cinq secondes comme si je l’avais encore sous

mes yeux,--elle m’apparut de profil, et la position de sa grande main

membraneuse, dont la pointe semblait toucher le bout de son museau,

était comme un hâtif, pied de nez à mon adresse.

D’ailleurs, ce sera par hasard seulement qu’interviendront en ce récit

Roussette et Raton-volant. Mon héroïne principale est Noctuelle, la

toute petite qui voletait parfois si près de mes cheveux; j’ai dit que

j’avais déjà borné mon ambition, entre l’espace sans limite et moi-même

(qui n’en ai peut-être pas davantage), et que je préférais rêver de ce

qui me paraissait saisissable immédiatement.

Je ne sais plus qui m’avait révélé un des noms de la toute petite

chauve-souris, la plus tardive et la plus abondante sous le ciel, la

véritable annonciatrice des étoiles, leur compagne dans l’espace durant

quelques minutes; peut-être fût-ce le doux vieillard qui ne désespérait

pas, avant de mourir, d’enseigner la danse à ses poules. Mais Noctuelle,

comme nom, était bien long et me paraissait prétentieux. Aussi, la

première que je capturai s’appela-t-elle Noctu tout court, par une de

ces abréviations si familières à l’enfance, à l’argot des lycées et des

collèges. Noctu, en outre, a le mérite--essayez d’orthographier Noc-Tuh

ou Noktu, et vous verrez!--de sonner sur un timbre d’Extrême-Orient, de

donner à la bête un nom qui complète sa silhouette, sa configuration

cocasse, aiguë et précise de jouet sinon d’objet d’art indochinois ou

japonais.

Ce ne fut pas sans peine que je parvins à m’emparer de Noctu, qui

passait pourtant si près de mes cheveux.

La Chauve-Souris · 第 15 / 42 题