CHAPITRE III.

SUITE DE LA THÉODICÉE.--_Theologia Christiana_.

L'Introduction à la Théologie est écrite avec la liberté hardie d'un

homme habitué à voir les intelligences plier devant lui et qui ignore

encore les dangers de l'inimitié des pouvoirs intolérants. L'ouvrage

était fait pour exciter la sévérité soupçonneuse de l'orthodoxie, et

l'existence même de la Théologie chrétienne[271] prouve qu'Abélard eut

à défendre l'Introduction, car le second ouvrage répète et adoucit le

premier; il en contient de longs fragments littéralement reproduits,

mais autrement divisés et rangés dans un nouvel ordre. Le style est plus

soigné, la latinité meilleure, la composition plus méthodique et moins

aride. L'auteur semble avoir autant à coeur d'éviter que de repousser

les attaques de ses adversaires, et de désarmer la critique que

d'établir ses idées. Une analyse complète deviendrait fastidieuse, mais

il faut cependant connaître l'ouvrage; il suffira d'analyser quelques

passages importants qui modifient ou confirment les propositions les

plus contestées de l'Introduction.

[Note 271: _P. Abael. Theologia Christiana_, in lib. V; _Thes. nov.

anecd._, t. V, d. 1156-1860.]

Il paraît que trois points surtout avaient provoqué le doute ou la

discussion, peut-être aussi les scrupules ou les craintes de l'auteur.

Ce sont encore les points qui nous intéresseraient le plus aujourd'hui.

Le premier est ce qu'on pourrait appeler le caractère général de cette

théologie. Il est évident qu'elle tend au rationalisme, ou du moins

qu'elle a pour but de concilier la foi avec la raison, l'autorité avec

la science, le dogme avec la philosophie. On a vu que l'entreprise

n'était pas entièrement nouvelle au temps d'Abélard, mais nul n'y avait

apporté autant de subtilité réelle que lui, ni surtout un aussi grand

renom de dialectique. Sans avoir jamais prétendu à l'hétérodoxie, sans

s'être jamais extérieurement ni, je le crois, intérieurement donné pour

un novateur religieux, il s'était en tout, et même dans la foi commune,

piqué de penser par lui-même. Il avait élevé sa chaire de sa propre main

et se croyait le créateur de sa doctrine. Quoi qu'il fît donc, il était

suspect: son esprit aurait été plus modéré, plus timide, plus sûr, son

coeur aurait été plus humble, qu'il n'eût pas évité un grand danger,

la défiance de l'Église. Il mettait son amour-propre à l'exciter, bien

qu'il n'eût jamais l'insolence ou le courage de la braver; il ne cessait

de la provoquer, en s'empressant de la désarmer dès qu'elle le menaçait.

C'est donc sur le caractère philosophique de sa théologie qu'il se

montrera d'abord jaloux d'éclairer et de rassurer les fidèles.

L'application de la philosophie à la théologie conduit naturellement à

citer les philosophes autant ou plus que les Pères, qui ne le sont pas

toujours; les philosophes, de leur côté, ne sont pas toujours chrétiens.

D'ailleurs c'est du sein du paganisme que sont sortis les grands noms

de la philosophie. De là, dans notre auteur, un mélange nécessaire des

lettres profanes et des lettres saintes. Bien que plusieurs Pères des

premiers siècles en aient donné l'exemple, assez constamment suivi

par la littérature du moyen âge, c'est un usage qui a toujours été

soupçonné, accusé d'être abusif, et par ceux-là même qui s'y étaient

quelquefois conformés. Pour Abélard, que l'érudition et la dialectique

conduisaient sans cesse sur le terrain de l'antiquité payenne, il

y avait donc grand intérêt à justifier l'emploi de ces autorités

hasardeuses et à réconcilier enfin la science des Gentils avec les

traditions catholiques.

Mais il lui importait plus encore de se laver de toute connivence avec

ceux qui ne consultaient les Gentils que pour s'écarter de l'Église,

qui abusaient des sciences du siècle et corrompaient le dogme par la

dialectique. La philosophie de son temps, comme de tout temps, était

prévenue d'incrédulité et de libertinage; pour lui, comme pour ses

successeurs, restait la commune ressource de dire qu'il y a deux

philosophies, la vraie et la fausse, et nous le verrons chercher à se

disculper de son attachement à l'une en s'acharnant contre l'autre. Il

déclamera avec violence et, s'il le faut, avec fanatisme contre ceux

qu'il se complaît à nommer les pseudo-philosophes. Plus franche et

plus hardie, et comme pour achever sa pensée, Héloïse appelait les

adversaires de son époux du nom injurieux que saint Paul donnait à ses

calomniateurs: saint Bernard était pour elle un pseudo-apôtre[272].

[Note 272: II Cor. XI, 13.--Voy. t. I, p. 167 et _Ab. Op._, ep. II, p.

42.]

Quand la dialectique, même circonscrite dans de certaines bornes par une

intention chrétienne, pénètre dans le dogme, elle peut toujours altérer

ce qu'elle explique et réduire le mystère à sa plus simple et à sa trop

simple expression, en l'interprétant suivant la science; elle-même, et

pour son propre compte, elle n'a été que trop accusée d'être une science

de mots. Une orthodoxie dialectique risque donc aussi de n'être qu'une

orthodoxie nominale. Le philosophe peut, dans toute l'énergie du terme,

n'être _chrétien que de nom_. C'est de ce danger qu'Abélard tâche de se

préserver; il s'attache à combattre, à détruire toutes les objections

de l'hérésie contre la Trinité; il prend soin de séparer et même de

garantir sa doctrine de tout contact avec l'erreur de Roscelin. «Quant

on lit aujourd'hui les deux ouvrages incriminés,» dit M. Cousin, «on y

trouve la dialectique placée à la tête de la théologie et l'esprit caché

du nominalisme y minant les bases du christianisme, au lieu de les

attaquer directement[273].» En revoyant ses arguments, Abélard semble

avoir pressenti cette grave critique qui l'attendait encore après six ou

sept siècles, et il a pris grand soin d'établir le caractère orthodoxe

de sa doctrine sur la Trinité.

[Note 273: _Ouvr. inèd. d'Ab._, Introd., p. cxvii.]

Recueillons maintenant la substance de ce qu'il dit de neuf ou

d'important sur ces trois points: l'autorité des philosophes, l'abus de

la dialectique en matière de religion, la pureté de sa doctrine.

1. «Si l'autorité des apôtres, si celle des Pères, si celle enfin de la

raison ne suffisent pas, même contre des philosophes qui n'invoquent que

la dernière, il ne nous reste qu'à renvoyer leurs traits à nos ennemis;

en repoussant une à une leurs objections, étouffons les aboiements de

ceux qui cherchent à diffamer aux yeux des fidèles tout ce que, dans

une intention sincère, nous avons écrit pour la défense de la foi. Ils

récusent eux-mêmes les philosophes comme Gentils, et leur contestent

toute autorité en faveur de la foi, comme étant condamnés par elle.....

Mais tous les philosophes, Gentils peut-être de nation, ne le furent

point par la foi.... Comment, en effet, dévouerions-nous à la damnation

ceux à qui Dieu même, au témoignage de l'apôtre, a révélé les secrets de

la foi et les profonds mystères de la Trinité, et dont les vertus et les

oeuvres sont célébrées par de saints docteurs[274]?» Car peut-on nier

que l'incarnation ne paraisse annoncée dans certains écrits payens plus

ouvertement que dans quelques livres sacrés? Quand Platon dit que Dieu,

en formant le monde, prit deux longueurs, qu'il appliqua l'une à l'autre

dans la forme de la lettre grecque X et les courba en orbe, n'est-ce pas

une image du mystère de la croix[275]? Si les sacrements furent inconnus

de l'antiquité, c'est que la loi d'Israël n'avait pas été donnée pour

tous, comme l'Évangile. «Aucune raison ne nous force donc à douter

du salut de ceux des Gentils qui, avant la venue du Sauveur, ont,

naturellement et sans loi écrite, _fait_, selon l'apôtre, _ce que veut

la loi_, et qui la montraient _écrite dans leurs coeurs, leur conscience

rendant témoignage_ pour eux-mêmes[276].» Il est évident par l'Écriture

que «la justice a commencé par la loi naturelle.» Les menaces et les

prescriptions de l'Ancien Testament ne regardaient qu'Abraham et ses

descendants. «Ne désespérez du salut de personne ayant, avant le Christ,

vécu bien et purement. Et par quelle abstinence, par quelle continence,

par quelles vertus, la loi naturelle et l'amour de l'honnête ont

jadis signalé non-seulement les philosophes, mais encore des hommes

illettrés!... Que de témoignages nous le redisent, comme pour gourmander

notre négligence et notre faiblesse!... Armés des pages des deux

Testaments, des innombrables écrits des saints, nous sommes pires...

que ceux à qui Dieu avait refusé la tradition de la loi écrite et le

spectacle des miracles.»

[Note 274: _Theol. Chr_., t. II, p. 1203-1240.]

[Note 275: Ce que dit Platon, c'est que Dieu ayant composé du _même_,

de _l'autre_ et de _l'essence_ un certain mélange, et l'ayant divisé

en parties formant une longue bande, il la coupa en deux suivant sa

longueur, puis croisa ces deux moitiés l'une sur l'autre en la forme du

X, les courba en cercle et enveloppa le tout dans un double mouvement.

C'est la création de l'âme du monde et de la forme sphérique de

l'univers. Il n'y a dans cette obscure description rien qui ressemble au

christianisme; le croisement à angle aigu est regardé comme une allusion

à la position de l'écliptique sur l'équateur et n'a point de rapport

avec la figure de la croix du Sauveur. (_Timée_, éd. de M. H. Martin t.

1, p. 99, et not. 24, t. II, p. 30.)]

[Note 276: Rom. II, 13, 14, 15, et III, 28.]

Quant à la doctrine, des philosophes ont prêché l'immortalité de l'âme,

la rétribution future, la gloire ou le châtiment; ils s'y appuient pour

nous exhorter à bien faire. Il faut bien qu'en eux-mêmes ils aient

appris à connaître ces vertus qu'ils nous enseignent, il faut qu'ils

sachent que Dieu en est le principe ou plutôt la cause finale, qu'elles

doivent avoir l'amour de Dieu pour origine et pour but. C'est la foi de

Socrate, c'est l'enseignement de Platon que Dieu est le souverain bien.

L'humilité de Pythagore semble avoir deviné l'humilité chrétienne.

Lorsqu'on lit ce que Cicéron dit de la sagesse, on se rappelle cette

parole de Job: _La piété, c'est la sagesse_[277]. Or la sagesse de Dieu,

c'est le Christ. Si, pour avoir aimé le Christ, nous sommes appelés

chrétiens, comment refuser le même nom à ceux qui ont aimé la sagesse?

Les préceptes moraux de l'Évangile ne sont qu'une _réformation de la loi

naturelle que les philosophes ont observée_[278]. L'Évangile, comme la

philosophie et à la différence de l'ancienne loi, préfère la justice

intérieure à l'extérieure et pèse tout d'après l'intention de l'âme;

aussi quelques platoniciens ont-ils été emportés jusqu'à ce blasphème,

que Jésus-Christ avait reçu toutes ses maximes de Platon.

[Note 277: _Th. Chr_ t. II, p. 1210. C'est la définition de l'orateur:

_Vir bonus dicendi peritus_, qui, chose assez singulière, rappelle à

l'auteur la passage de Job: _Timor domini ipsa est sapientia_ (XXVIII,

28), passage qu'il cite au reste dans ces termes: _Ecce pietas est

sapientia_, comme saint Augustin (_De Trin_., XII, xiv, et XIV, i),

d'après le mot grec des Septante, [Grec: Theosezeia].]

[Note 278: _Id., ibid._, p. 1211. Abélard a commenté ailleurs avec

détail dans un sens favorable aux philosophes les passages de saint Paul

déjà cités, (_Com. In ep. ad Rom., Ab. Op._, p. 513.) et déjà il avait

dit dans l'Introduction: «Diximus deum esse potentiam generantem,

et sapientiam genitam, et benignitatem procedentem: cum istud nemo

discretus ambigat, sive Judaeus, sive Gentillis, nemini aec fides deesse

videtur.» (L. II, p. 1101.)]

Si vous jugez des principes des philosophes par leurs oeuvres, voyez

comme ils ont réglé la société: ils semblent lui avoir appliqué les

préceptes évangéliques. Les règles qu'ils prescrivent aux chefs des

cités sont celles que s'imposent aujourd'hui les clercs et les moines.

«La cité est une fraternité.... Les législateurs de république ont

l'air d'avoir devancé la vie apostolique de la primitive Église.»

L'interdiction de la propriété, la mise en commun de tous les biens

est le principe de cette parole de Socrate dans le Timée[279]: Que les

femmes soient communes et que nul n'ait des enfants à lui. «Or, mes

frères, faut-il tourner cela dans un sens honteux et supposer qu'un si

grand philosophe, de qui date l'étude de la discipline morale et la

recherche du souverain bien, ait institué une infamie aussi manifeste et

aussi abominable que l'adultère, condamné et par les philosophes, et par

les poëtes, et par tous les hommes observateurs de la loi naturelle, au

point que quelques-uns regardent comme adultère l'ardeur passionnée de

l'époux pour son épouse?» Non, Socrate n'a voulu que détruire jusqu'au

dernier reste de la propriété: il veut que les femmes soient en commun

dans un but, non de plaisir, mais d'utilité. «La vraie république est

celle dont l'administration est dirigée vers l'utilité commune, et

ceux-là seulement sont concitoyens qui cohabitent dans une telle union

de corps et de dévouement qu'en eux paraisse accompli ce que dit le

psalmiste de la perfection de la primitive Église, imitée aujourd'hui

par les congrégations monastiques: _Ah! qu'il est bon et agréable que

les frères habitent unis en un corps!_ (CXXXII, 1.)

[Note 279: _Th Chr_., t. II, p.1212. Ce n'est pas la communauté des

femmes, mais celle des enfants qui est prescrite dans le Timée, le

mariage au contraire y est réglé, et d'une manière assez singulière.

(_Étud. sur le Tim._, t. I, p. 81.)]

Les anciens n'appellent cité qu'une association où tout a pour but

le bien commun, «association maintenue sans murmure par la charité

sincère.» C'est vraiment la définition d'une société chrétienne.

Et tandis qu'ils ont désiré introduire une telle sévérité dans la

république que Platon veut en bannir jusqu'aux poëtes, ils ont prescrit

à ceux qui la gouvernent un tel amour pour le peuple, que, «se regardant

comme ses ministres, non comme ses maîtres... ils ne doivent pas

craindre et de combattre et de donner leur vie pour la liberté de la

patrie, sûrs d'atteindre ce séjour de la béatitude céleste qui, selon

Cicéron, fut par révélation promise à Scipion[280].» Ainsi ont fait les

Décius, donnant l'exemple qu'avait donné déjà David, aimé du Seigneur.

«Qu'ils rougissent à ces souvenirs, les abbés de ce temps-ci, eux à qui

est confié le premier soin de la religion monastique, qu'ils rougissent

et reviennent à résipiscence, touchés du moins de l'exemple des Gentils,

tandis qu'aux yeux de leurs frères, qui ruminent de vils aliments,

_vilia pulmentorum pabula_, ils dévorent impudemment des mets exquis et

nombreux. Qu'ils remarquent aussi, les princes chrétiens, avec quel zèle

courageux des Gentils ont embrassé la justice...» Qu'ils songent à ce

Zaleucus qui appliqua à son propre fils la loi que lui-même avait faite

contre l'adultère.

[Note 280: _Th. Chr._, t. II, p. 1215. On voit qu'il avait lu Macrobe, à

qui nous devons le Songe de Scipion.]

Les philosophes ont connu également l'abstinence des anachorètes ou des

moines, la sublimité de la vie contemplative, les vertus de la solitude.

La vie solitaire «est celle où la ferveur extrême de l'amour de Dieu

nous suspend à la contemplation de la vision divine, et nous faisant

abandonner toute sollicitude des liens du monde, ne nous laisse,

pour ainsi dire de commerce qu'avec les choses célestes.» Quelques

philosophes grecs, les Esséniens aussi, ont su s'y élever. Faut-il

prouver leur mépris des richesses? citons Pythagore, Cratès, Antisthène,

leur mépris de la vie? Socrate «succomba pour la défense de la vérité

comme un martyr certain de la rémunération;» le mépris de la douleur? il

éclate dans les stoïciens. Parlerons-nous de leur mépris des voluptés et

de la pureté de leur vie? C'est en eux «que commença cette beauté de la

chasteté chrétienne ignorée des Juifs.» On voit dans les livres quels

soins, quels embarras sont attachés au mariage; Salomon a peint avec la

plus grande force tous les dangers de la passion des femmes. La chasteté

paraît la vertu la plus agréable à Dieu, et l'histoire romaine abonde en

beaux traits de continence et de pudeur; il suffit de rappeler Lucrèce

et Virginie[281].

[Note 281: _Th. Chr._, t. II, p.1216-1235.]

Quant à la science, les témoignages des saints nous apprennent combien

celle des philosophes nous est nécessaire dans l'étude des lettres

sacrées, tant pour résoudre toutes les questions que pour éclaircir les

mystères allégoriques, dont l'explication est souvent dans les

nombres; aussi saint Augustin met-il au premier rang la dialectique et

l'arithmétique. C'est la poésie et ses mensonges qu'il faut fuir. Si

un chrétien a le goût des lettres, qu'a-t-il besoin de se repaître

de fictions vaines? «Quelles sont les formes de style, les beautés

d'expression que ne présente pas la page sacrée, _pagina divina_, toute

remplie des énigmes de l'allégorie et de la parabole, et presque partout

abondante en allusions mystiques? Quelles sont les grâces d'élocution

que ne nous enseigne pas la langue hébraïque, cette mère des

langues?.... Quels mets peuvent manquer à la table spirituelle du

seigneur, c'est-à-dire à l'Écriture sainte, où, suivant Grégoire,

_l'éléphant nage et l'agneau se promène?_.... Qui, parmi les poëtes et

même parmi les philosophes, a égalé saint Jérôme pour la gravité de

la diction, saint Grégoire pour la douceur, saint Augustin pour la

subtilité? Dans le premier, vous trouverez l'éloquence de Cicéron, dans

les deux autres la suavité de Boèce et la subtilité d'Aristote, et bien

plus encore, si je ne me trompe, en comparant les écrits de chacun.

Que dire de l'éloquence de Cyprien ou d'Origène et de tant de docteurs

innombrables, tant grecs que latins, tous profondément versés dans

l'étude des arts libéraux?.... Mais comment les évêques et les docteurs

de la religion chrétienne n'écartent-ils pas les poëtes de la cité de

Dieu, quand Platon leur interdit la cité du siècle? Bien plus, dans

les jours solennels des grandes fêtes qui devraient être employés

tout entiers aux louanges du Seigneur, ils appellent à leur table les

bateleurs, les danseurs, les sorciers, les chanteurs d'infamies. Ils

célèbrent jour et nuit la fête et le sabbat en leur compagnie; puis

ils les récompensent par de grands dons, qu'ils dérobent aux bénéfices

ecclésiastiques, aux offrandes des pauvres, évidemment pour sacrifier

aux démons. Qu'est-ce, en effet, que ces histrions, sinon les hérauts

et pour ainsi dire les apôtres des démons?.... Oui, ce qui se dit dans

l'église fatigue, ennuie de tels auditeurs. C'est un fardeau pour

eux que de faire l'oblation aux autels du Christ; et jusque dans les

solennités de la messe, pendant l'espace d'une heure, ils ne peuvent

sevrer leur langue de propos vains. Toute leur âme brûle pour le dehors

et aspire à la cour des démons, aux conventicules d'histrions. C'est

là qu'ils sont prodigues d'offrandes, et attentifs avec le plus grand

silence et la plus grande passion à la prédication diabolique. Mais

apparemment c'est peu de chose pour le diable que ce qu'ils font hors du

sanctuaire des basiliques, s'il n'introduit pas dans l'église de

Dieu les turpitudes de la scène. O douleur! il l'ose. O honte! il

l'accomplit; et devant les autels mêmes du Christ, toutes les infamies

sont introduites de toutes parts; les temples, au milieu des réunions

des fêtes solennelles, sont dédiés aux démons, et sous le voile de la

religion et de la prière, tous, hommes et femmes, ne semblent réunis que

pour satisfaire librement leur lasciveté; et ainsi sont célébrées les

veilles de Vénus[282].»

[Note 282: _Theol. Chr._, t. II, p. 1235-1240.]

Ce morceau offre quelque intérêt pour l'histoire du théâtre. Il

prouve que certains jeux scéniques étaient connus dès ce temps-là et

inspiraient un goût très-vif aux classes supérieures de la société, et

même aux grands de l'Église. Il indique également que ces scandaleuses

représentations, qui ont longtemps souillé les lieux saints, étaient

déjà célébrées aux jours de fêtes, et que si une partie du clergé

les tolérait, des esprits plus sévères ne lui épargnaient pas les

remontrances. Mais on comprend que cette sévérité même ne devait pas

améliorer la position d'Abélard auprès de ceux qu'elle censurait, et ce

n'était pas une très-habile manière de se bien mettre avec l'Église;

que d'établir, pour justifier les philosophes, que bon nombre

d'ecclésiastiques étaient loin de les égaler en pureté et en modestie.

Cette apologie qui tourne en invective, décèle un esprit toujours près

de franchir les bornes et de tourner contre le clergé les armes que

devaient un jour saisir les écrivains réformés et les libres penseurs de

toutes les écoles. Prise en elle-même et au fond, l'argumentation est

hardie. Elle tend à mettre la foi philosophique au niveau de la foi

chrétienne, en même temps qu'à placer les moeurs des philosophes

au-dessus de celles des prêtres. Si cette argumentation était seule

et sans contre-poids, elle autoriserait des doutes sérieux sur le

catholicisme d'Abélard. Mais elle a une contre-partie qui la compense,

et qui témoigne d'une intention sincère d'impartialité chrétienne.

Nous allons le voir humilier non moins résolument aux pieds de la foi

l'orgueil et l'égarement de la philosophie.

II. Au-dessus des ennemis du Christ, hérétiques, juifs, gentils, ceux

qui contestent avec le plus de subtilité la sainte Trinité, sont les

professeurs de dialectique, ou ces sophistes tant raillés par Platon,

«ceux qui n'usent pas, mais abusent de l'art.» Or cette philosophie est

comme le glaive acéré dont «un tyran aveugle se sert pour tout détruire,

mais qui peut servir pour la défense: elle peut faire beaucoup de bien

et beaucoup de mal. On sait que les péripatéticiens, que nous appelons

aujourd'hui les dialecticiens, ont par de bons arguments, réprimé les

hérésies tant des stoïciens que des épicuriens.» Quant à ceux dont

l'adresse perfide a rendu la dialectique odieuse, leur faute a été

condamnée, il y a longtemps, par Cicéron dans sa Rhétorique[283]. Saint

Paul s'est prononcé maintes fois contre l'esprit contentieux et les

argumentations verbeuses. Et un pape, répétant les paroles de saint

Ambroise, a dit: «Les hérétiques mettent dans la discussion toute la

force de leurs poisons[284].» Au temps où nous sommes, les dialecticiens

s'arrogent le premier rang parmi les philosophes, croyant avoir acquis

la «meilleure philosophie, parce qu'ils ont la plus verbeuse.» En eux

est ce principe de tout péché qui précipita le premier ange de

la céleste béatitude, l'orgueil. «Les professeurs de dialectique

s'imaginent qu'armés des raisons les plus rares, ils peuvent tout

prétendre et tout attaquer.... qu'il n'est rien qu'ils ne puissent

comprendre et discuter; et, pleins de mépris pour toutes les autorités,

ils font gloire de ne croire qu'en eux seuls; car ils n'acceptent que

ce que leur persuade la raison.... L'orgueil suit la science et

l'aveuglement l'orgueil; et ainsi, chose singulière, la science ramène à

l'ignorance.» En s'attribuant à soi-même le don que l'on tient de Dieu,

on le perd, et l'on s'égare d'autant plus qu'on avait été mieux doué.

L'hérétique, comme le mot l'annonce, est celui qui choisit, ou qui suit

la préférence de son jugement, c'est-à-dire qui préfère son propre

esprit à celui de Dieu. «Il devient alors présomptueux, impatient,

contentieux: il se forme à la dispute plus qu'à la discipline et aspire

à la gloire plus qu'au salut.... Gardez-vous de ceux qui rapportent

en raisonnant la nature unique et incorporelle de la Divinité à la

similitude des corps composés d'éléments, moins pour atteindre la vérité

que pour faire montre de philosophie. Ils ne s'élèvent point à la

connaissance de celui qui résiste aux superbes et fait grâce aux

humbles.» Nul ne connaît ce qui est de Dieu, hors l'esprit de Dieu:

nul ne peut rien enseigner, si Dieu ne l'illumine. Dieu est le maître

intérieur qui instruit sans paroles qui il lui plaît. Aussi la vie

religieuse sert-elle plus à le comprendre que la subtilité d'esprit.

«Dieu aime mieux la sainteté que le génie.... Ceux qui ont la ferveur de

l'amour, qu'importe qu'ils nous paraissent des simples et des idiots, et

ne puissent exprimer et démontrer tout ce que l'inspiration divine

leur fait comprendre? Plût à Dieu qu'ils y prissent garde, ceux qui

s'arrogent impudemment la maîtrise en écriture sainte, et qui ne

corrigent point leur vie, mais vivent charnellement dans la souillure!

Ils disent que l'intelligence spéciale des énigmes divines leur a été

donnée, que les secrets célestes leur ont été confiés; ils mentent. Ils

semblent se vanter ouvertement d'être le temple du Saint-Esprit. Que du

moins l'impudence de ces faux chrétiens soit écrasée par les philosophes

gentils, qui pensaient que la science de Dieu s'acquiert moins en

raisonnant qu'en vivant bien.» Qu'ils écoutent Socrate, qui professait

qu'il ne pouvait rien que par la grâce divine. «Qu'ils écoutent les

philosophes, eux qui se disent philosophes. Qu'ils écoutent leurs

maîtres, eux qui méprisent les saints[285]....»

[Note 283: _Id., ibid._, p. 1242-1246. Cette rhétorique est celle _ad

Herennium_, l'ouvrage de Cicéron qu'il cite de préférence. Le passage

rapporté est extrait du livre II, XI.]

[Note 284: I Cor., XI, 16.--I Tim., VI, 20.---II Tim. II, 14, 22,

23, 24.--_Resp. Adriani pap. ad Carolum_, c. XLIX; _S. Concil._, t.

VII.---_Ambr. Op._, t. I, _De Fid._, c. V.]

[Note 285: _Th. Chr._, t. III, p. 1245-1252.]

«Il est vrai que dans toutes les choses qui peuvent se discuter

rationnellement, la décision de l'autorité n'est pas nécessaire; mais ne

doit-il pas suffire à la raison qu'il lui soit démontré que celui qui

surpasse tout, doit surpasser les forces de l'intelligence et de la

dialectique des hommes? Quelle chose devrait plus indigner les fidèles

que de confesser un Dieu que cette petite raison humaine pourrait

comprendre?»

C'est ce qu'ont senti et les saints et les philosophes. Les esprits

célestes eux-mêmes ne connaissent pas Dieu pleinement. Le nom du fils

de Dieu, dit Hermès, ne peut être prononcé par une bouche humaine[286].

Dieu, «c'est-à-dire le Dieu qui n'est compris et cru que par le petit

nombre ou par les plus grands des sages,» est _le Dieu inconnu; Incerti

Judaea Dei_, dit Lucain. C'est le Dieu caché de l'Écriture, le Dieu

inconnu de l'autel d'Athènes, le même, ce semble, que cet autel de

la Miséricorde, où ne s'offrait pas d'autre sacrifice que celui des

brachmanes, le sacrifice de la prière et des larmes, l'autel dont parle

Stace:

Nulli concessa potentum

Ara Deum, mitis posuit clementia sedom.

[Note 286: _Id., ibid._, p. 1254.--Abélard ne cite, je crois, nulle part

Hermès qu'à l'aide de saint Augustin, et rien ne me prouve qu'il eût

sous les yeux le texte ou la traduction de ces célèbres apocryphes, le

Pimandre ou l'Asclépius.--Cf. _Introd._, p. 1004, 1009, 1012, 1052,

etc., et _Sic et Non_, p. 45.]

«Que répondront à tout cela les professeurs de dialectique, s'ils

veulent discuter par raisonnement ce que leurs principaux docteurs

affirment ne pouvoir être expliqué? Ils se moqueront de leurs docteurs,

pour n'avoir pas tu la vérité que Dieu leur inspirait, vérité que

ceux-ci font profession de ne pouvoir exposer en dissertant, tenant pour

plus vénérable ce qui surpasse davantage la portée de l'intelligence

humaine. Ils ne rougissent pas de déclarer qu'ils entendaient et même

disaient bien des choses, qu'ils professaient enfin des vérités qu'ils

ne pouvaient démontrer; et même ils se plaisaient tellement dans

cette obscurité que, sur les choses qu'ils auraient pu démontrer, ils

étendaient le voile littéral, pour que la vérité découverte et nue ne

fût pas méprisée à cause de la facilité de la comprendre.» Les déesses

d'Éleusis apparurent une nuit au philosophe Numenius, en habit de

courtisanes, et se plaignirent qu'il les eût arrachées du sanctuaire de

la pudeur, parce qu'il avait donné l'interprétation de leurs mystères,

«Oh! plût à Dieu que ceux qui s'affichent pour philosophes fussent, même

en songe, détournés de leur présomption, et qu'on les vît cesser de nier

l'existence de l'incompréhensible majesté du Dieu suprême, parce qu'ils

ne l'entendent pas discuter avec une parfaite évidence[287]!»

[Note 287: _Id., ibid._, p. 1254.---Le songe de Numenius est raconté par

Macrobe, (_Somn. Scip.,_ t. I, c. II.)]

Mais voici l'objection: Que sert de dire une vérité qu'on ne peut

expliquer? et voici la réponse: Lorsqu'on entend, touchant Dieu, quelque

chose que l'on ne comprend pas, l'auditeur est excité à l'inquisition;

«l'inquisition enfante l'intelligence, si la dévotion l'accompagne.» Aux

uns a été donnée la grâce de dire, aux autres celle de comprendre. En

attendant, et tant que la raison ne se dévoile pas, l'autorité doit

suffire. «Il faut s'en tenir à la maxime connue: ce qui est admis par

tous, par le plus grand nombre, ou par les doctes, ne doit pas être

contredit. Il est donc salutaire de croire ce qu'on ne peut expliquer,

d'autant que ce que l'infirmité humaine peut démontrer n'est pas

grand'chose, et qu'il ne faut point appeler foi l'adhésion que nous

arrache l'évidence rationnelle. Nul mérite auprès de Dieu, quand on ne

croit pas à Dieu, mais à de petits arguments qui trompent souvent, et

qui peuvent à peine être saisis, même quand ils sont raisonnables[288].»

[Note 288: _Id., ibid._, p. 1255.---Ce passage est en contradiction avec

ce qu'il a dit dans l'Introduction, t. II, p. 1054 et 1058. Voyez au

précédent chapitre, p. 201 et 205.]

La dernière objection des dialecticiens, c'est qu'il faut repousser

une foi qui ne peut être défendue, faute de raisons évidentes pour la

soutenir. Mais nous leur demanderons ce qu'ils pensent de leurs maîtres

qui ont enseigné cette foi. «Nous tenons du seul Boèce tout que nous

savons de l'art de l'argumentation en usage aujourd'hui, et c'est de lui

que nous avons appris tout ce qui fait la force du raisonnement. Nous

savons que c'est encore lui qui a disserté sur le dogme de la Trinité,

exactement et philosophiquement, en se conformant à la classification

des dix catégories[289]. Accuseront-ils le maître même de la raison, et

diront-ils qu'il s'est égaré dans l'argumentation, celui de qui ils

font gloire de l'avoir apprise? Quoi? le maître n'aura pas aperçu ce

qu'aperçoivent ses disciples! il n'aura pas vu par quelles raisons on

peut infirmer ce qu'il soutenait! Je pardonne à leur impudence; qu'ils

nous enlèvent ce qu'ils voudront, ceux qui ne savent point épargner

leurs maîtres, pourvu qu'ils ne troublent pas la foi des simples, et que

par les lacs des sophismes où déjà ils sont eux-mêmes enveloppés, ils

n'entraînent pas les autres dans la fosse où ils sont tombés. Pour

éviter un tel danger, il ne reste qu'à demander à Dieu un remède contre

la contagion; qu'il brise les machines de guerre de ceux qui s'efforcent

de détruire son temple par les coups redoublés du bélier de leurs

arguments.

[Note 289: On a vu qu'il est douteux que ces ouvrages théologiques

soient de Boèce. (c. 1, p. 160.)]

«Mais enfin, puisque l'importunité de ces querelleurs ne peut être

réprimée par l'autorité ni des saints, ni des philosophes, et qu'il faut

absolument leur résister par le raisonnement humain, nous avons résolu

de répondre aux fous suivant la folie, et de pulvériser leurs attaques

par les moyens qui leur servent à nous attaquer[290].»

[Note 290: _Theol. Chr_., p. 1256.]

Ici Abélard, rentrant peut-être plus complètement dans sa vraie pensée,

revient à l'idée qu'il faut prendre aux incrédules leurs armes, et les

confondre par leurs propres arguments. «Si cette obscurité si profonde

aveugle notre raison, qui se signale plus par la religion que par le

génie, et si à tant de recherches des plus subtiles, notre petitesse ne

suffit pas ou succombe vaincue, que nos adversaires n'imaginent point

pour cela d'incriminer ou de censurer notre foi, qui n'en vaudrait pas

moins en elle-même, quand un homme aurait faibli dans la discussion. Que

personne ne m'impute à présomption d'avoir entrepris ce que je n'aurai

pas accompli; mais qu'il pardonne à une intention pieuse qui suffit

auprès de Dieu, si l'habileté fait défaut. Tout ce que nous exposerons

sur cette haute philosophie, nous professons que c'est une ombre et non

la vérité, une certaine ressemblance et non la chose même. Quel est le

vrai? Dieu le saura. Quel est le vraisemblable et le plus conforme aux

raisons philosophiques? je pense que je le dirai. En cela, si mes fautes

veulent que je m'écarte de la pensée et du langage catholiques, qu'il me

pardonne, celui qui juge des oeuvres par l'intention, prêt que je suis

toujours à donner toute satisfaction en effaçant ou corrigeant tout ce

qui sera mal dit, lorsqu'un fidèle m'aura redressé par la vertu de la

raison ou l'autorité de l'Écriture[291].»

[Note 291: _Id., ibid_., p. 1256-1258. Ceci est repris du prologue de

l'Introduction, p. 974.--Voy. ci-dessus, p. 185.]

III. La trinité des personnes qui sont en Dieu, est un seul Dieu[292].

«La religion de la foi chrétienne tient invariablement, croit

salutairement, affirme constamment, professe sincèrement que le Dieu un

est trois personnes, le Père, et le Fils, et le Saint-Esprit, un seul

dieu et non plusieurs dieux, un seul créateur de toutes choses visibles

et invisibles..... un en tout, sauf en ce point, la distinction des

personnes.» Elles ne sont pas trois dieux ni trois seigneurs, mais trois

personnes, dont chacune n'est aucune des deux autres, quoique chacune

soit Dieu tout entier. La substance des trois personnes, ou la substance

de Dieu, est donc simple et une; c'est une essence indivise, une

puissance, une majesté, une gloire, une raison, une opération; en un

mot, la seule exception à l'unité divine est dans la différence des

propriétés; celle d'une personne ne peut jamais être transportée dans

une autre, car elle ne serait plus propriété, mais communauté.

[Note 292: _Theol. Chr_., t. III, p. 1258-1270.]

Certaines choses sont dites de Dieu qui ne peuvent être entendues que

d'une des personnes et non de plusieurs. Quand on dit que Dieu est

inengendré, cela ne peut s'entendre que du Père, car le Saint-Esprit,

qui n'est pas engendré, n'est pas pour cela inengendré. Ce qui n'est pas

juste n'est pas nécessairement injuste; exemple, une pierre ou un arbre.

Certaines choses peuvent être dites de Dieu qui s'appliquent soit

collectivement, soit séparément, à toutes les personnes ou à chacune;

ainsi Dieu, Seigneur, Créateur, Tout-Puissant, Éternel, etc., cela

peut se dire de toute la Trinité et de chaque personne de la Trinité.

Certaines choses ne peuvent se dire que des trois ensemble, ainsi le nom

même de Trinité: Dieu est la Trinité, Dieu est père; le Père n'est pas

la Trinité, Trinité est le nom propre des trois ensemble. Enfin il y

a un nom, un seul qui convient à chacune d'elles, mais non à toutes

ensemble, c'est le nom même de personne; il convient à toutes, mais

séparément et non simultanément.

Dans cette trinité des personnes, aucune n'est substantiellement

différente des deux autres, aucune n'en est numériquement séparée;

chacune est différente de chaque autre seulement par la propriété, non,

encore une fois, dissemblable substantiellement ou numériquement, comme

le croit Arius. Ainsi le Père n'est pas autre chose (_aliud_) que le

Fils ou le Saint-Esprit, ni le Fils que le Saint-Esprit; il n'est pas

autre chose en nature, mais il est autre (_alius_) en personne: celui-ci

n'est pas celui-là, mais il est ce qu'est celui-là. Socrate est

différent numériquement de Platon, c'est-à-dire qu'il est autre par

la distinction de l'essence propre, mais il n'est pas autre chose,

c'est-à-dire qu'il n'est pas substantiellement différent, puisque tous

deux sont de même nature, quant à la communauté de l'espèce: l'un et

l'autre est homme.

«Rien n'est en Dieu qui ne soit Dieu.» Car tout ce qui existe dans la

nature ou est éternel, et c'est Dieu, ou a commencé, et vient de Dieu;

hors de là, il n'y a que le péché et l'idole, qui sont nos oeuvres et

non les oeuvres de Dieu. La sagesse, la puissance qui sont en Dieu sont

Dieu même. Si l'on prétend que les qualités de Dieu soient en lui, sans

être ni lui ni créées par lui, mais qu'elles demeurent éternellement en

lui ou sont coéternelles à la divine substance dans laquelle elles

sont, nous demanderons si elles sont en Dieu substantiellement ou

accidentellement. Si elles y sont substantiellement, elles constituent

la substance de Dieu, elles sont alors antérieures (_priores_) à Dieu,

comme la raison est dite antérieure (_prior_) à l'homme, étant sa forme

constitutive. Ainsi, par exemple, le Dieu sage serait constitué par la

substance de la divinité et la sagesse, il serait un tout composé de

matière et de forme, il aurait un principe. Si, au contraire, les

qualités lui appartiennent accidentellement, Dieu est sujet aux

accidents, proposition condamnée par tous les philosophes et tous les

catholiques. L'accident peut être ou ne pas être, il est mutable,

omissible, il dépend de l'altérabilité du sujet; on peut dire qu'il est

la forme d'une chose corruptible; comment serait-il compatible avec

la nature divine? La sagesse ne pouvant être en Dieu une forme ni

substantielle ni accidentelle, il reste qu'elle est Dieu, et de même la

puissance, et de même les autres attributs.

Dieu n'est une substance qu'autant que c'est une substance unique,

incomparable, au delà ou au-dessus de la substance; de même, les

propriétés qui sont dans cette substance ne peuvent être régulièrement

appelées formes ni accidents, et elles n'ont d'autre effet que la

distinction des personnes; et cette différence n'est pas celle de la

personne de Socrate à celle de Platon, les trois personnes n'ayant

qu'une essence, tandis que Socrate et Platon n'ont pas la même essence

ou la même substance essentielle. Grande et subtile distinction; il faut

que l'identité d'une substance unique, l'unité indivisible de l'essence,

ne fasse pas obstacle à la diversité des personnes, et ne nous conduise

pas à l'erreur de Sabellius; il faut que la diversité des personnes ne

soit pas un empêchement à l'unité de la substance, et ne nous jette pas

dans l'erreur d'Arius.

On ne voit pas bien comment Abélard conciliera ces idées générales avec

l'attribution de la puissance au Père, de la sagesse au Fils, de l'amour

au Saint-Esprit, et aucun théologien qui adopte en tout ou en partie

cette répartition ne nous a paru clair et conséquent. Abélard ne

l'abandonne pourtant pas, et il présente même d'une manière spécieuse la

réserve d'une part, éminente dans la puissance en faveur du Père, car

les autres attributions ne sont pas contestées. Tout ce qui concerne la

puissance est, dit-il, attribué au Père; d'abord la création est tirée

du néant, et le Père crée par son Verbe, non le Verbe par le Père; c'est

le Père qui donne pouvoir et mission, c'est lui qui envoie le Fils

(Galat., iv, 4) de qui il est écrit qu'il s'est rendu obéissant à son

Père (Phil., ii, 8). Dans ses souffrances, c'est le Père que le Fils

invoque, et il parle toujours de son pouvoir comme d'un don que le

Père lui a fait. Quant à la sagesse dans le Fils, elle est nommée

textuellement dans l'Écriture, Saint Jean dit aussi que le Père a donné

tout jugement au Fils (v, 22), et le Verbe est _le Logos_, et _le Logos_

est la raison, dit saint Augustin[293]. Que la distribution des dons de

Dieu appartienne au Saint-Esprit, c'est ce qu'on lit partout; à lui donc

tout ce qui vient de la bonté. Ainsi la distinction des trois propriétés

se justifie. «Le dialecticien peut être le même que l'orateur, mais son

attribut comme orateur n'est pas le même que comme dialecticien[294].»

[Note 293: _Quaest._ LXXXIII, c. XLIV.]

[Note 294: _Th. Chr._, p. 1309-1311.]

Si nous n'avions crainte de fatiguer le lecteur des redites nécessaires

de l'argumentation scolastique, il y aurait ici une controverse

merveilleuse de subtilité a dérouler devant lui; mais il faudrait la

donner tout entière, car elle brille surtout par les détails, par cette

méthode minutieuse qui ne néglige aucune des formes successives du

raisonnement, qui poursuit la même pensée sous toutes les expressions

possibles de la science. La grandeur manque à cette discussion, mais non

la rigueur, la sagacité, l'opiniâtreté; les mathématiques seules offrent

des exemples analogues, parce qu'elles ont seules une langue comparable

et supérieure encore comme instrument d'analyse à la langue systématique

des péripatéticiens du moyen âge.

Nous renonçons à donner, même par échantillons, cette controverse, qui,

sérieuse pour le fond, semblerait puérile de formel mais nous devons

dire qu'elle nous paraît embrasser tout l'ensemble des objections

élevées de tout temps contre le dogme par les adversaires du

christianisme. Quinze de ces objections attaquent la Trinité au nom de

l'unité; huit, la Trinité admise, sont dirigées contre l'unité; toutes

reviennent à cette argumentation: La Trinité est nominale ou réelle.

Nominale, elle n'est qu'une notion arbitraire; autant de noms peuvent

être donnés à la divinité, autant elle devrait compter de personnes, et

il est étrange que des noms, accidents passagers des langues humaines,

constituent des choses éternelles. Réelle, la Trinité est la triplicité

de substance, car l'unité de substance est la condition de toute

réalité: trois personnes réelles ne peuvent être consubstantielles. Que

devient alors l'unité de Dieu? Trois personnes sont trois choses; dire

qu'elles sont semblables, c'est dire qu'elles diffèrent en quelque

chose, et si elles diffèrent, l'unité numérique de l'essence est

impossible. La question qu'Abélard résume ainsi, Grégoire de Nazianze la

posait dans ces vers:

[Grec:

Pôs ê triazet, ê trias palin

Enizet:

(XI, de Vit. sua.)]

Abélard a raison de dire que toute la difficulté scientifique de ces

objections est celle de concevoir la diversité des personnes, sans leur

assigner aucun des modes de différence admis par les philosophes; mais

il ajoute aussitôt que la nature singulière de la divinité doit bien

exiger un langage singulier. Platon n'ose dire ce que c'est que Dieu, la

sagesse incarnée seule l'a dit: «Dieu est esprit.» (Jean, IV, 24.) Mais

c'est un esprit auprès duquel tout autre est corporel et grossier. Nos

docteurs, «qui ramènent tout à la logique,» n'ont pas même osé mettre

Dieu au nombre des choses, à peu près par le même scrupule qui décidait

Platon à insérer entre nulle substance et quelque substance, entre le

néant et les réalités actuelles, son _Hyle_, cet être informe, matière

universelle qui n'est aucun être et d'où tous les dires sont pris,

_materia, mater rerum_. Aux difficultés de la science humaine, il y a

donc une première réponse générale dans cette parole de saint Jean: «Ce

qui est de la terre parle de la terre.» (III, 34.) Souvenez-vous que,

comme votre science, votre langage est terrestre. Les maîtres n'osent

faire de Dieu ni une substance ni aucune chose; essayez donc, après

cela, de concilier la divinité et vos dix catégories, ou plutôt

distinguez profondément l'incréé du créé, et tâchez d'avoir deux

langages.

N'imitez pas cependant ces hérétiques d'hier, théologiens en titre, qui,

du haut de la chaire enseignante, annoncent que Dieu ne peut être

Père, Fils ou Saint-Esprit accidentellement, et que les propriétés des

personnes sont nécessairement réelles en dehors de son essence, si

l'on ne veut que la Trinité s'évanouisse. Il ne faut pas chercher une

différence plus grande entre Dieu le Père et Dieu le Fils qu'entre un

homme père de celui-ci et le même homme fils de celui-là. S'il est vrai

qu'en Dieu tout est Dieu, ce n'est que relativement qu'il peut porter

un autre nom que Dieu. Les propriétés des personnes sont donc des

relations. Ce que signifie la distinction des personnes, c'est que par

disjonction on dit Dieu le Père, Dieu le Fils, Dieu Saint-Esprit; c'est

une distinction relative, ce sont des noms relatifs; seulement il ne

s'agit point de relation à une autre personne. Le terme auquel le

premier terme est relatif manque, ou plutôt les relations de Dieu sont

à Dieu même: le Père est père de Dieu, le Fils fils de Dieu, le

Saint-Esprit procède de Dieu; aussi la théologie appelle-t-elle les

relations _relations intérieures de la divinité_[295].

[Note 295: «Opponunt Deum non esse tres personas nisi etiam tria.»

(_Theol. Chr._, t. IV, p.1202.) La réponse à cette objection repose sur

une différence entre _tres_ et _tria_, conforme également au langage

dialectique (car _tria_, c'est _tres res_, tandis que _tres_ se rapporte

à _personae_) et au texte de l'Évangile: [Grec: kai outoi oi treis

en eios], les trois sont un, _unum_. (1 Ep. de Jean, V, 7.) Mais par

malheur en grec [treis] ne peut se rapporter à _personnes_, [Grec:

prosôpa].]

Les trois personnes ne sont pas nécessairement trois êtres, trois

choses, _tria_; cette expression synthétique _la trinité des personnes_

n'emporte pas une division nécessaire de ses éléments, pas plus que _le

vingt et unième_ n'est séparément _le vingtième et le premier_, pas plus

que _la demi-maison_ n'est divisément _la maison_ et _la demie_, pas

plus que le verbe _fait chair_ n'est _fait_ ou créé. Dieu est trois

en ce sens qu'il est triple de propriété ou de définition; il n'est

multiple qu'en personnes, c'est-à-dire en propriétés personnelles.

La similitude entre les personnes n'entraîne aucune distinction

substantielle. Pourquoi ne tiendrait-on pour semblables que des choses

qui diffèrent numériquement? Pourquoi celles qui ne sont distinctes que

par les propriétés, n'admettraient-elles pas un rapport de similitude?

La proposition et la conclusion sont choses semblables sous plusieurs

rapports, et cependant elles ne sont pas choses séparées numériquement;

elles ne sont pas deux choses, puisque une conclusion, est à la fois

conclusion et proposition.

Mais on dit que, d'une part, chacune des trois personnes est Dieu,

essence divine; que, d'une autre part, aucune d'elles n'est l'une des

deux autres, et l'on conclut qu'elles sont plusieurs dieux ou plusieurs

essences divines. Il faut répondre en contestant ce passage du singulier

au pluriel. Socrate est le frère d'un homme, Platon est le frère d'un

autre; Socrate et Platon sont-ils frères? Deux hommes sont chacun une

intelligence; l'intelligence est-elle donc plusieurs choses et non pas

une chose? Chaque être a sa durée, ou dure son temps; y a-t-il donc des

temps différents? Le temps n'est-il pas unique? Tous les membres d'un

homme font un homme, de tous ces membres on peut dire: c'est un homme;

coupez une main, l'homme reste, mais ne se double pas, il n'y a toujours

qu'un homme. D'où vient donc que parce que chaque personne de la Trinité

est Dieu, les trois personnes feraient trois dieux? Un homme qui sait

trois arts est trois artistes, et non trois hommes. Tout dépend donc de

l'idée qu'on se fait de la différence qui constitue chaque personne.

Il est enseigné que c'est une différence de définition, non d'essence.

L'honnête et l'utile ne sont pas la même chose, ils se définissent

différemment, quoique l'honnête soit utile. L'orateur et le grammairien

ne sont pas identiques, quoique la même essence soit le sujet du

grammairien et de l'orateur. Ainsi le Père et le Fils sont différents

avec la même substance; l'un n'est pas l'autre pour cela. Si l'on dit

quelquefois _le Père est le Fils_, cela signifie que le Fils est Dieu

comme le Père, tuais non qu'il soit par les propriétés le même que

(_idem quod_) le Père. Sans doute il ne faut pas trop s'attacher aux

termes; «encore faut-il que les termes soient catholiques.... On ne doit

point forcer les expressions figuratives qui ne sont point prises dans

le sens propre, ni les pousser au delà de ce que prescrit l'usage et

l'autorité.» De ce qu'on dit que Dieu ne connaît pas les méchants,

doit-on conclure que Dieu ne connaît pas tout? Ces mots: _J'adore la

croix_, signifient-ils que j'adore un bois insensible? Transportés

des créatures au créateur, les noms de père et de fils acquièrent

une signification spéciale, expriment une relation qui n'a point

sa pareille. Quand on parle de Dieu, la plus grande discrétion,

c'est-à-dire le plus grand effort de discernement, est nécessaire.

Gardons-nous des expressions qui pourraient, contre les paroles

d'Athanase, conduire à la confusion des personnes, _neque confundentes

personas_. En vain invoquerait-on la règle du syllogisme: Tout ce qui

s'affirme du prédicat s'affirme du sujet, ou bien si A est B et que B

soit C, A est C; il faudrait donc l'entendre comme si, dès qu'une chose

est dite d'une autre chose, tout propre du prédicat était propre du

sujet, et admettre par exemple que si cet homme est ce corps, comme ce

corps est ce qui ne s'anéantit pas, cet homme est ce qui ne s'anéantit

pas. Les distinctions du bon sens doivent présider à l'emploi des règles

de l'art.

La relation qui constitue la propriété de chacune des trois personnes,

a quelque chose de mystérieux; elle ne rentre pas exactement dans les

cadres de la science, elle ne peut donc être exprimée que par des

similitudes, _sub quadam pia similitudinis umbra_. Les comparaisons sont

permises, mais il faut s'en défier, aussi les voyons-nous employées dans

cet ouvrage avec beaucoup de réserve. Celle du sceau d'airain fait place

à une comparaison prise d'une image de cire, et c'est avec brièveté

et précision qu'Abélard en use pour expliquer, en quelque manière, la

génération du Fils. Comme l'image de cire est de la cire (_ex cera_),

comme l'espèce est du genre, la sagesse divine, étant une certaine

puissance, est de la puissance divine (_ex potentia_); et en ce sens

l'homme est la même chose que l'animal, l'image de cire la même chose

que la cire, mais sans réciprocité. Semblablement, le Fils est de la

même substance que le Père, la sagesse est essentiellement puissance,

mais il n'y a pas identité absolue. La sagesse est comme une partie

de la puissance; il faut dire _comme_ une partie, parce que Dieu est

indivisible. Le Fils est du Père comme la sagesse est de la puissance,

voilà la génération. Quel mode de génération? Le Père ou la puissance

est-il matière, cause, principe, antécédent quelconque du Fils ou de

la sagesse? Nulle de ces expressions ne doit être prise au propre: la

matière est assujettie à la forme, mais non pas Dieu; la cause suppose

l'effet, et le Fils n'est point un effet; le principe, l'origine, ne

s'applique point à un être éternel qui a dit de lui-même: _Principium

qui et loquor vobis_ (Johan., viii, 25); rien en Dieu ne peut être

l'antécédent de Dieu même[296]. Aucune priorité d'essence non plus que

de dignité n'est possible entre les personnes divines. Le Père n'est

point d'un autre ni par un autre, tandis que le Fils est du Père et

par le Père; mais cette différence ne constitue aucune supériorité. La

génération ne constitue aucune priorité, parce qu'elle ne suppose aucune

succession. Dieu, en engendrant le Fils, ne s'engendre pas lui-même et

n'engendre pas un autre Dieu que lui; mais c'est un acte de génération

éternelle: le Fils est engendré toujours (_gignitur_), et toujours il

est engendré (_genitus est_); les relations des personnes de la Trinité

sont coéternelles[297]. Resterait à examiner ce que c'est qu'être d'un

autre, par un autre, _esse ab alio_, si cela ne veut pas dire avoir

un autre pour cause, principe ou matière, ou tout au moins si cela

n'exprime pas la génération d'une substance détachée d'une autre

substance; mais c'est là précisément ce qu'Abélard ne discute pas. Il

affirme, et c'est tout. Il pose les expressions reçues, consacrées, et

s'abstient de les définir à fond. Ce parti pouvait être le plus sage,

mais bien plus sage encore il eût été de dire sans commentaire et comme

axiome, non de la raison, mais de la foi: «Jésus-Christ est le fils de

Dieu et il est Dieu.»

[Note 296: Tout ceci est d'une orthodoxie plus rigoureuse que l'Église

même ne l'exige. Plus d'un Père a, sans encourir aucune censure, employé

des expressions qu'Abélard s'interdit, et il cite ici même, en les

désapprouvant, des paroles de saint Augustin qui conduiraient aisément à

l'hérésie, par exemple que le père est _la cause_ de sa sagesse, qu'il

est _le principe_ de la divinité, etc. (_Th. Chr._, t. IV, p. 1321.)]

[Note 297: _Th. Chr._, l, IV, p. 1324-1326. Ce point a été contesté.

L'auteur d'une dissertation contre Abélard (_Anonymus Abbas_) trouve

contraire à la dignité du Fils de dire qu'il soit toujours actuellement

engendré, _semper gigni_. Il faut dire qu'il est toujours _un engendré,

semper genitum esse_. (_Disput adv. Ab. dogm._, t. III, _in Bibl.

Cisterc_. t. IV, p. 251.)]

Abélard ne s'en est pas tenu là; l'Église ne s'en tient pas là.

Elle analyse les termes, et elle explique ce qu'elle déclare

incompréhensible. Le philosophe était donc autorisé à s'efforcer de

_rapprocher de plus en plus la raison humaine de l'intelligence_ des

mystères. C'est pourquoi il n'a rien négligé pour établir méthodiquement

la foi touchant la Trinité, «cette foi qui lui paraît ne manquer à

personne.» Indépendamment des citations des anciens, ceux-mêmes, dit-il,

qui repoussent les mots sacramentels de notre foi, _Dieu le père, Dieu

le fils_, sont d'accord avec nous sur le fond de l'idée. Demandez-leur

s'ils croient à la sagesse de Dieu, s'ils croient à sa bonté: cette

croyance suffit; avec cet aveu, on peut convertir les plus éloignés de

nous. C'est pour eux qu'il est écrit: «On croit du coeur à la justice.»

(Rom. X, 10.)

«Voilà, dit Abélard en finissant, ce que nous avons osé écrire

touchant la plus haute et incompréhensible philosophie de la Divinité,

incessamment forcé et provoqué par l'importunité des infidèles,

n'affirmant rien de ce que nous disons, et ne prétendant pas enseigner

la vérité que nous faisons profession de ne pas savoir. Mais ceux qui se

glorifient de combattre notre foi, ne cherchent pas non plus la vérité,

mais le combat. Attaqués, si nous pouvons leur résister, il doit suffire

que nous nous défendions. Ceux, qui se font agresseurs, s'ils ne

triomphent, succombent dans leur dessein et disparaissent. Et puisqu'ils

nous attaquent principalement avec des raisons philosophiques, nous

aussi nous avons de préférence, recherché celles qu'on ne saurait

pleinement entendre, si l'on n'a consacré ses veilles aux études

philosophiques et surtout dialectiques. Il était vraiment nécessaire que

notre résistance à nos adversaires usât des moyens qu'ils acceptent, nul

ne pouvant être accusé ou réfuté que sur les points accordés par lui,

pour que ce jugement de la vérité fût accompli: _Sur le témoignage de ta

propre bouche, mauvais serviteur, je te condamne[298].»

[Note 298: _Theol. Chr._, t. IV, p. 1344.---Luc, XIX, 22.]

On ne sait plus guère la théologie; et peut-être pensera-t-on que ces

distinctions infinies sur la nature de la Trinité sont l'oeuvre spéciale

du génie subtil d'Abélard, tout au moins un produit passager de l'esprit

ingénieusement frivole des scolastiques, et dans tous les cas une

collection dangereuse d'idées hasardées et d'hérésies en germe. Qu'on se

rassure, Abélard a très-peu inventé. Sauf quelques arguments de détail,

il ne sort pas du cercle tracé par les théologiens. Des questions qu'il

parcourt, bien peu ont été inconnues des Pères de l'Église; toutes se

sont perpétuées dans les écoles de théologie. Nous devons même ajouter

qu'en général les solutions qu'il donne sont légitimes, et que, même sur

les points abandonnés à l'appréciation des docteurs, sur les _questions_

restées _ouvertes_, il se décide communément pour le sentiment le plus

correct et le mieux autorisé. Il faut ici qu'on daigne nous en croire,

sans nous demander nos preuves. Mais si l'on veut feuilleter, non pas

Richard de Saint-Victor, saint Thomas, Albert le Grand, non pas les

docteurs de l'école, mais tous les théologiens sérieux jusqu'au XVIIIe

siècle, par exemple le P. Petau, qui ne passe point pour avoir fait abus

de scolastique, on verra que les questions traitées par Abélard, et

bien d'autres non moins subtiles, non moins délicates, font une partie

essentielle de la science théologique, et sont assez souvent résolues

par les meilleures autorités dans le même sens que par le docteur auquel

saint Bernard disait anathème.

Nous n'entendons pas dire cependant que tout soit, au point de vue de

l'orthodoxie, irréprochable dans Abélard. Au reste, on en va mieux

juger.

Abélard, Tome II · 第 15 / 33 题