Nondum libi defait hostis. (Lucain.)

Ici Abélard fait une énumération intéressante des récentes hérésies qui

ont porté la guerre civile dans l'Église. Jamais, dit-il, on n'avait

entendu parler d'une si grande démence. Un de nos contemporains a été

assez insensé pour se faire appeler le fils de Dieu et se faire chanter

comme tel, et l'on dit que le peuple séduit lui a élevé un temple[212].

Un autre a dernièrement, en Provence, forcé les gens à un nouveau

baptême, proscrit la signe vénérable de la croix du Seigneur et soutenu

qu'on ne doit plus célébrer le saint sacrement de l'autel[213]. Mais des

maîtres mêmes en théologie sont assis dans la chaire empestée[214]. Un

d'eux, qui enseigne en France, affirme que beaucoup de ceux qui, sans la

foi dans le Messie, ont vécu avant son incarnation, seront sauvés; que

Notre-Seigneur Jésus-Christ est né dans le sein d'une femme de la

même manière que les autres humains, sauf qu'il a été conçu sans la

participation d'un homme; et quant à là nature de la divinité et à la

distinction des personnes, il est assez présomptueux dans ses assertions

pour avancer que puisque Dieu le Père à engendré le Fils, is s'est

engendré lui-même. Erreur, ou plutôt hérésie que saint Augustin réfute

dans le livre Ier de son _Traité de la Trinité._»

[Note 212: Tanquelme, Tancheim ou Tankelin excita beaucoup de désordres

en Flandre et en Brabant. Il avait un parti nombreux et même des

soldats. On dit qu'il prêchait sur la place devant la cathédrale

d'Anvers. Il fut fortement combattu par saint Norbert et tué par un

prêtre en 1115.]

[Note 213: Le prêtre Pierre de Bruis, suivant Neander. Il était né en

Dauphiné et fut l'auteur de l'hérésie des pétrobusiens, combattue par

Pierre le Vénérable. Il avait commencé ses prédications en 1110, et fut

brûlé par le peuple en 1130. (_Hist. de S. Bern._; p. 280.--Moshelm,

_Hist. Eccl. XIIe siècle,_ part. II, c.v.) Ce tableau des hérésies

contemporaines est précieux pour l'histoire ecclésiastique. Abélard l'a

reproduit et un peu développé dans Sa Théologie chrétienne. (_Introd.,

t. 11, p. 1066.--_Theol. Christ._, I. IV, p.1314.)]

[Note 214: _Pestilentiæ; cathedras_. Racine traduit _la chaire

empestée_. On dit aussi _chaires de pestilence_.]

On croit qu'Abélard veut ici désigner Albéric de Reims, et en effet,

dans sa Théologie chrétienne, développant sa critique, il ajoute: «Le

docteur qui se préfère à tous les maîtres en la divine Écriture et qui

incrimine avec véhémence ce que d'autres ont dit, savoir que rien n'est

en Dieu qui ne soit Dieu, point que nous avons concédé, s'égare bien

plus gravement en professant avec nous qu'il n'y a rien en Dieu que la

substance même. Car de là il a été poussé, je l'ai entendu en personne,

à confesser que Dieu est engendré de lui-même, parce que le Fils a

été engendré du Père.» Ceci semble se rapporter bien exactement à

l'altercation qu'au synode de Soissons Abélard eut sur ce point avec

son ennemi. Quand il composait l'Introduction, il ne parlait que par

ouï-dire des erreurs d'Albéric; mais plus tard, lorsqu'il écrit la

Théologie chrétienne, il est rempli de ses souvenirs personnels; il se

complaît dans les détails, et il finit par dire avec amertume: «Et c'est

le plus arrogant des hommes qui appelle hérétiques tous ceux qui ne

pensent pas comme lui[215]!»

[Note 215: Voyez ci-dessus, pour cette anecdote, i. I, p.87, et la

_Theol. Christ._, i. IV, p. 1815.]

Un autre, en Bourgogne, établit que les trois propriétés, base de la

distinction des personnes, sont trois essences, distinctes tant des

personnes mêmes que de la nature divine, en sorte que la paternité, la

filiation, la procession seraient des choses différentes de Dieu même.

C'est lui qui n'admet pas que le corps de Nôtre-Seigneur ait pris sa

croissance comme celui des autres hommes, et qui veut qu'il ait eu, soit

au berceau, soit dans le sein de sa mère, la même grandeur qu'au

moment où il a été mis en croix. Suivant lui encore, les moines et les

religieuses, même après leur profession publique, même dans les liens

de la bénédiction et de la consécration, peuvent contracter mariage, et

malgré la violation de leur voeu, leur union ne doit pas être rompue,

et tout en restant dans les liens du mariage, ils en font pénitence. Ce

docteur, dit ailleurs Abélard, est le compatriote des autres (_eorum

patriota_) et un des plus célèbres théologiens [216].

[Note 216: _Theol. Christ_., i. IV, p. 1816.]

Un troisième, d'un grand nom, et qui brille dans un bourg de l'Anjou,

non-seulement établit les propriétés des personnes comme autant de

choses différentes, mais veut que la puissance de Dieu, sa justice,

sa miséricorde, sa colère, enfin tout ce que la langage humain lui

attribue, soient des choses ou qualités différentes de Dieu, comme en

nous-mêmes la justice est différente de l'homme juste. Il réalise dans

la divinité des formes essentielles ainsi que dans la créature, les

multipliant autant que les noms qu'on donne à Dieu, et cela parce que

la grammaire a décidé que le nom exprime la substance et la qualité, et

sert à distribuer aux sujets corporels les qualités propres ou communes:

comme si, dit saint Grégoire, la parole céleste se soumettait aux règles

de Donat!

Un quatrième enfin, qui n'est pas sans renommée, enseigne au pays de

Bourges que les choses pouvant arriver autrement que Dieu ne les a

prévues, Dieu peut se tromper, assertion qui n'a jamais été tolérée chez

les Gentils les plus infidèles. A ce dénombrement, notre censeur ajoute

dans sa Théologie deux frères qu'il connaît, qui se comptent parmi

les plus grands maîtres, dont l'un prétend que les mots du Sacrement

conservent tonte leur efficace, quelle que soit la bouche qui les

profère, et qu'une femme peut consacrer en prononçant les paroles du

Seigneur; l'autre se fie tellement à ses systèmes philosophiques qu'il

professe que Dieu n'a aucune priorité d'existence sur le monde[217];

«sans compter une quantité innombrable d'autres opinions dont le récit

me consterne tous les jours, et que le peuple ne peut arrêter, même en

brûlant les gens dont il peut s'emparer[218].» Voilà dans quels termes

le rationaliste du XIIe siècle prouve la nécessité de donner une

démonstration philosophique de la Trinité.

[Note 217: On croît que ces deux frères sont Bernard et Thierry, deux

clercs bretons dont Othon de Frisingen vante la subtilité. (Voy.

ci-dessus, i. I, p.103.)]

[Note 218: _Theol. Christ_., p. 1316.]

Nous atteignons à cette démonstration. C'est ici le point

dangereux[219].

[Note 219: _Introd_., p. 1007-1102.

Dieu est indivisible. «La pureté de la substance divine n'admet ni

accidents, ni formes, ni parties. Elle est forme, dit Boèce, et ne peut

être soumise à aucune forme[220].» Dieu est immutable.

Stabilisque menens das cuneta moveri[221].

[Note 220: Booeh., _De Trinit. unit. Det_, p. 59. C'est un principe

convenu que la distinction de la forme et de la matière n'est pas

applicable à la divinité. Dans Aristote, la divinité est l'acte pur. En

disant qu'elle est forme, Boèce entend qu'elle a en elle-même toute la

vertu de la forme, c'est-à-dire l'essence formatrice.]

[Note 221: Boeth., _De Consol. phil., i. III, p. 918.]

Or, maintenant, comment dans l'être simple, pur, identique, immutable,

sans accident, sans forme, concevoir et assigner trois personnes? Point

de multitude réelle[222]; la substance est une. Point de nombre réel,

ni trois, ni plusieurs; la substance est simple et indivise. Point de

diversité; elle est identique et invariable. Comment donc admettre

la pluralité, la diversité des personnes? Comment une personne

diffère-t-elle d'une personne, sans différer de la Trinité même? «C'est

une exposition difficile peut-être, impossible même à l'homme, surtout

quand on s'efforce de satisfaire à la raison humaine, et qu'on veut, en

examinant une chose pour en déterminer la propriété, s'appuyer de la

comparaison avec les propriétés de la généralité des choses.... La

nature divine n'éloigne trop de toutes les autres natures qu'elle

a formées, pour que nous trouvions dans celles-ci des similitudes

convenables. Les philosophes qui adoraient le Dieu inconnu, ont jugé

que sa nature dépassait tellement la pensée humaine, qu'ils n'ont osé

l'atteindre ni tenté de la définir; et le plus grand de tous, Platon,

n'ose dire ce qu'est Dieu, sachant seulement que les hommes ne peuvent

savoir quel il est[223].» Aussi quelques-uns, voyant qu'on ne pouvait

ni le concevoir ni l'exprimer, l'ont-ils exclu du nombre des choses, en

sorte qu'ils ont semblé prétendre que Dieu n'était rien. Toute chose,

en effet, est ou substance, ou quelqu'une de ces choses générales qu'on

appelle prédicaments. Or comment classer Dieu? Aucune chose, hormis

les substances, ne peut subsister par elle-même; seules les substances

existent par elles-mêmes, seules elles persévéreraient après la

destruction du reste; elles _subsistent_ en un mot; elles sont

_substances_, comme qui dirait _subsistances_. Naturellement elles sont

antérieures aux choses qui _assistent_, et non subsistent. Dieu, le

principe de l'être, ne saurait donc être au nombre des choses qui ne

sont pas substances. Mais la dialectique enseigne que le propre de

la substance est d'être, en restant une et la même, susceptible d'un

certain nombre de contraires, Comment cette propriété serait-elle

compatible avec la nature de Dieu, aveu une nature invariable, qui

n'admet ni formes, ni accidents? La conclusion, c'est qu'il ne faut

point assimiler _la majesté suprême_ aux natures des choses distribuées

entre les dix catégories, et que les règles et les enseignements de la

philosophie ne montent point jusqu'à cette ineffable sublimité. Les

philosophes doivent se contenter de s'enquérir des natures créées.

Encore ne peuvent-ils suffire à les comprendre et à les discuter

rationnellement. Si nous jugeons difficilement des choses qui sont sur

la terre, à la portée de notre vue, quel travail nous faudrait-il pour

atteindre à celles qui sont dans les cieux? qui les y poursuivra? Tout

le langage humain est conçu pour les créatures; cette partie d'oraison

la plus essentielle de toutes, le verbe, suppose le temps, qui

commença avec le monde. Ainsi, elle ne peut s'appliquer qu'aux choses

temporelles. Lorsque nous disons que Dieu est antérieur au monde, ou

qu'il existe avant les temps, que signifient ces paroles, prises dans un

sens humain, et comment dire que Dieu a existé dans le temps passé avant

que le temps n'existât? Appliquées à la nature unique de la divinité,

nos locutions doivent donc se prendre dans un sens singulier. Dieu, qui

surpasse tout, peut bien surpasser le langage des nommes. L'excellence

de Dieu est au-dessus de l'intelligence; or, c'est pour l'intelligence

que les langues ont été faites. Comment s'étonner qu'étant au-dessus

de la cause, il soit au-dessus de l'effet? Comment s'étonner qu'il

transgresse par sa nature les règles et les exemples des philosophes,

lui qui souvent les casse par ses oeuvres? car les miracles ne se

conforment pas à la physique d'Aristote[224]. »Quoi donc? celui qui, au

témoignage de Job, ou plutôt au témoignage du Seigneur, est le seul

qui proprement soit, serait démontré n'être absolument rien, selon la

science des docteurs du siècle!... Remarquez, mes frères et mes verbeux

amis, _fratres et verbosi amici_, quelle dissonance existe entre les

traditions divines et les traditions humaines, entre les philosophes

charnels et les philosophes spirituels[225], les lettres sacrées et les

lettres profanes, et ne condamnez pas en juges téméraires quand la foi

prononce des paroles dont l'intelligence est inconnue à vos sciences,

L'homme a inventé la parole pour manifester ce qu'il comprenait, et

comme il ne peut comprendre Dieu, il n'a pas dû oser le nommer de son

vrai nom. C'est pourquoi en Dieu aucun mot ne semble conserver son sens

originel.» Tout ce qu'on dit de lui est enveloppé de métaphores et

d'énigmes paraboliques. Mais les similitudes que nous employons ne nous

peuvent jamais complètement satisfaire. «Cependant nous essaierons

l'oeuvre suivant nos forces, pour nous débarrasser de l'importunité des

pseudo-dialecticiens; nous aussi, nous avons quelque peu effleuré leurs

sciences, et nous nous sommes assez avancé dans leurs études pour avoir

la confiance de pouvoir, avec l'aide de Dieu, les satisfaire par les

raisons humaines, les seules qu'ils acceptent..... Nous leur apportons

les similitudes les plus probables, les prenant dans les arts qu'ils

cultivent, et les appropriant à leurs objections[226].»

[Note 222: «Ubi nulla multitudo rerum, imo penitus nulla multitudo,

nulla pluralitas, nulla diversitas, quomodo multitudo personarum nul

ulla earum diversitas?» P.1070.]

[Note 223: _Timée_, XXVII--_Ab. Op., Introd._, p. 1026,1032,1033 et

1048.]

[Note 224: _Introd._, t. II, p. 1067-1074. Tout ce passage est

remarquable; mais il la serait bien davantage si le fond des idées

était entièrement neuf. On verra au chapitre v qu'Abélard invente loi

très-peu; il a du reste été admis de tout temps en théologie que

les distinction logiques ne s'appliquaient pas ou ne s'appliquaient

qu'imparfaitement à la nature de Dieu. Abélard adopte cette thèse d'une

manière á peu près absolue, et la rajeunit par des traits assez heureux.

Elle est restée admise dans la scolastique.(P. Lombard., _Sent._, t. I,

dist. VIII.--_S. Thom. Summ. Theol._, 1, qu. III.--Voyez aussi le _Sic

et Non_, p. 37).]

[Note 225: _Animales et spirituales philosophos._ La distinction de

l'âme et de l'esprit était usitée depuis les premiers siècles, et les

gnostiques, pour déprécier les chrétiens, les appelaient des hommes

psychiques (_animales_). J'ai traduit par charnels pour être mieux

compris; mais ce n'est pas le sens véritable, (_Introd._, p. 1075.)]

[Note 226: _Ibid_., p. 1076. Ici, c'est-à-dire au chapitre XII du livre

II de l'Introduction (_Ab. Op_., p. 1077), l'ouvrage recommence à

marcher de conserve avec l'_Epitome_ (c. xi, p. 35); mais quoiqu'il y

ait analogie dans le fond des idées et souvent dans l'expression, ce

n'est plus un abrégé du texte même que l'on trouve dans l'_Epitome_

comme précédemment.]

1° On demande d'abord comment une substance ou essence une et permanente

admet cette diversité de propriétés qui constitue la Trinité des

personnes? On peut être différent de trois manières au moins. Il y a

différence essentielle, quand l'essence qui est ceci n'est pas cela,

comme un homme et une main; différence numérique, quand les essences

sont séparées de façon à pouvoir s'additionner ensemble, et qu'on peut

les compter. Enfin, la différence de propriété on de définition est

celle de deux choses qui, bien que dans la même essence, ont en propre,

l'une ceci, l'autre cela, et doivent être exprimées chacune par sa

définition propre. La définition est propre, quand elle exprime ce que

la chose est intégralement; ainsi, le corps est la substance corporelle.

Maintenant il y a des choses qui diffèrent ainsi et qui cependant ne

peuvent être opposées l'une à l'autre dans une division régulière. Dans

l'animal, le raisonnable et le bipède diffèrent de propriété ou

de définition; et cependant on ne dit point: les animaux sont ou

raisonnables, ou bipèdes; la même essence étant ou pouvant être

raisonnable et bipède. De même (et tout ceci est emprunté à Boèce), la

proposition, la question, la conclusion ont une définition propre, et la

dialectique les distingue par leurs propriétés; cependant elles ne sont

qu'une, en ce sens que ce que l'on pose, ce que l'on traite et ce que

l'on conclut, sont on peuvent être une seule et même proposition[227].

On peut donc très-bien concevoir une chose qui soit et demeure une

essentiellement et numériquement, et dans laquelle se trouvent des

propriétés constituant une différence, non pas numérique, mais de

définition, et telle que les mêmes choses reçoivent des noms différents;

car c'est une règle de dialectique: «Les choses dont les termes

diffèrent sont différentes,» Par exemple, un _homme_ est _substance_,

corps, _animé_, _sensible_, puis _raisonnable_ et _mortel_, puis il peut

être _blanc_, _crépu_, et sujet à mille accidents, et malgré tant

de différences de propriétés qui supposent autant de définitions

différentes, il est numériquement et essentiellement le même. Il

peut même encore, en sus de ces prédicats, être le sujet de diverses

relations; par exemple, père et fils. De même, en Dieu, quoique Père,

Fils et Saint-Esprit aient la même essence, autre est la propriété du

Père en tant qu'il engendre, autre la propriété du Fils en tant qu'il

est engendré, autre celle du Saint-Esprit en tant qu'il procède.

Observez qu'on ne dit pas qu'il y ait une similitude complète, mais

qu'on en peut induire une partielle: autrement, on ne parlerait pas de

similitude, mais d'identité.

[Note 227: _Cf. Theol. Christ_., t. III p. 1281. On a signalé ces

passages comme étant de ceux qui annulent le mystère de la Trinité, en

réduisant les trois personnes qui les composent à des points de vue

d'une même chose. La reproche, qui peut dire juste dans l'ensemble,

n'est pas ici parfaitement Applicable. Dans cet endroit, l'on ne veut

prouver qu'un point très-général; c'est que la différence de définition

ou de propriété n'exclut pas l'identité d'essence; et on en donne des

exemples, mais non comme équivalents, ou même comme similitudes de la

Trinité. On verra plus tard si Abélard réduit en effet la différence des

personnes divines à être une différence de Définition du même sujet, ni

plus ni moins, et enfin si ses comparaisons sont présentées comme des

assimilations. (Cousin, _Ouvr, inéd., Introd_., p. cxcviii.--Voyez

ci-après c, iv.)]

2° Autre analogie. Les grammairiens distinguent trois personnes, la

première qui parle, la seconde à qui l'on parle, la troisième dont on

parle; c'est une différence de propriétés. La première personne est

comme le principe, l'origine et la cause de toutes les autres; la

première et la seconde sont le principe de la troisième. En effet, il

faut une première personne qui parle, pour qu'il y en ait une seconde à

qui l'on parle, et sans les deux premières, comment y en aurait-il une

troisième de qui elles parlent? Cependant le même être peut être tour à

tour et simultanément les trois personnes, bien qu'en tant que personne

grammaticale l'une ne soit pas l'autre.

3° Les choses en général se composent de matière et de forme. L'airain,

par exemple, est une chose dont l'opération d'un artiste fait un sceau,

en y ciselant l'image royale, et le sceau s'imprime dans la cire pour

sceller les lettres. L'airain est la matière, la figure royale est la

forme. Le sceau est essentiellement airain, mais les propriétés de

l'airain et du sceau sont si différentes que le propre de l'un n'est pas

le propre de l'autre, et malgré une même essence, on doit dire que le

sceau est d'airain et non l'inverse: l'airain est la matière du sceau,

non le sceau celle de l'airain; l'airain d'ailleurs ne peut être la

matière de lui-même, quoiqu'il soit celle du sceau, qui lui-même est

airain. Le sceau, une fois fait, est propre à sceller, quoiqu'il ne

scelle pas actuellement. Lorsqu'il s'imprime dans la cire, il y a dans

la cire trois choses diverses de propriété, savoir: l'airain, le

sceau, ou ce qui est propre à sceller (sigillabile), et le scellant

(sigillans); le propre à sceller, ou le sceau, est fait d'airain, et le

scellant résulte de l'airain et du sceau. Toutes ces propriétés diverses

sont dans une même essence.

«En rapportant,» dit Abélard, «ces distinctions en de justes

proportions à la Trinité, nous pouvons réfuter, par les raisonnements

philosophiques, les pseudo-philosophes qui nous infestent. Comme le

sceau d'airain est d'airain, comme il est en quelque sorte engendré de

l'airain, ainsi le Fils tient l'être de la substance de Dieu le Père» et

c'est pour cela qu'il est dit engendré. On a vu que toute sagesse est

puissance, puissance de résister ou d'échapper à l'ignorance et à

l'erreur; ainsi la sagesse est une certaine puissance, comme le sceau

d'airain est un certain airain. Suivant cette similitude, la sagesse

tient son être de la puissance» comme le sceau de l'airain, comme

l'espèce du genre, le genre étant comme la matière de l'espèce. Le sceau

exige nécessairement que l'airain existe, la sagesse divine, exige

nécessairement que la puissance existe; mais pour les deux cas, la

réciproque n'est pas vraie. Comme l'airain, en effet, sert au sceau et à

d'autres choses, la puissance sert à discerner, mais aussi à opérer, et

comme le sceau d'airain est dit être de la substance ou de l'essence de

l'airain, puisqu'il est un certain airain, la divine sagesse est dite

de la substance de la divine puissance, puisqu'elle est une certaine

puissance, ce qui revient à dire que le Fils est de la substance du Père

ou qu'il est engendré par lui. Les philosophes disaient, en effet, que

l'espèce est engendrée ou créée du genre en ce sens qu'elle en tient

l'être; il ne s'ensuit pas nécessairement que le genre précède ses

espèces dans le temps ou par l'existence, car jamais le genre n'arrive

à l'existence qu'en quelque espèce; il n'y a point d'animal qui existe

sans être ou raisonnable ou dénué déraison. Il est de la nature de

certaines espèces d'exister simultanément avec leurs genres, comme

la quantité et l'unité, ou le nombre et le binaire[228]; de même, la

sagesse divine, quoiqu'elle tienne tout de la divine puissance, n'a

point été précédée par elle, Dieu ne pouvant aucunement être sans

sagesse.

[Note 228: Dialect., para. I, I. II, p. 178 et 188.

On a également comparé la Trinité au soleil, qui n'est ni la splendeur

ni la chaleur, la splendeur étant comme le Fils, la chaleur comme le

Saint-Esprit, et Abélard pense que pour désigner la Trinité, Platon

s'est servi de cette comparaison[229]. Mais comme, suivant les

philosophes, ce n'est pas la substance même du soleil qui est sa

splendeur et sa chaleur, et comme la chaleur ne vient pas à la fois du

soleil et de la splendeur, cette comparaison n'est pas suffisamment

exacte. Il y a une comparaison plus familière qu'Anselme de Cantorbery a

prise à saint Augustin[230], celle de la source, du ruisseau et du

lac. Mais cette similitude est défectueuse par rapport a l'identité de

substance des trois personnes: l'eau de la source, du ruisseau et du lac

n'est la même que successivement, et aucune succession de temps ne peut

être admise entre les personnes éternelles de la Trinité[231].

[Note 229: Je ne vois pas cette comparaison dans le _Timée_; mais elle

est fréquente dans les Alexandrins.]

[Note 230: S. Aug., _De fid. et se Symb._, c. VIII.--S. Ans., op. _Lib.

de fid. Trin., c. VIII, p. 48.]

[Note 231: _Introd._, p. 1077-1084. Cf. _Theol. Christ._, t. IV, p.

1310.]

A la génération du Fils il faut maintenant comparer la procession. Le

Saint-Esprit, c'est la bonté; la bonté ou charité n'est pas en Dieu

puissance ou sagesse. Elle suppose deux termes, nul n'a de charité

envers soi-même. Dieu procède, c'est-à-dire s'étend en quelque sorte par

l'amour vers ce qu'il aime. «Aussi, quoique le Fils soit du Père autant

que le Saint-Esprit, l'un est engendré, l'autre procède; la différence,

c'est que celui qui est engendré est de la substance du Père, la sagesse

étant une certaine puissance, tandis que l'affection de la charité

appartient plus à la bonté de l'âme qu'à sa puissance..... Quoique

beaucoup de docteurs ecclésiastiques soutiennent que le Saint-Esprit est

aussi de la substance du Père, e'est-à-dire qu'il est tellement par

le Père qu'il est de seule et même substance avec lui, il n'est pas

proprement de la substance du Père; on ne doit parler ainsi que du

Fils[232]. L'Esprit, quoique de même substance avec le Père et le

Fils, d'où la Trinité est dite _homousios_, c'est-à-dire d'une seule

substance, n'est pas, à proprement parler, de la substance du Père ou

du Fils, il faudrait qu'il en fût engendré, et il en procède

seulement[233].»

[Note 232: La distinction est un peu ardue., Le Saint-Esprit a la même

substance que le Père, [Grec: omoousion], il procède de la substance du

Père,[Grec: ek tês ousias tou patros... ekporenomenon] (Damasc., _De

Fid., t. I, c. VIII.) Cependant il n'est pas de la substance du père,

[Grec: ek tês ousias]; il est _substantiae non ex sustantia_ La vertu de

la particule, Grec: ek] est réservée à celui qui est engendré, au Fils.

C'est là une subtilité verbale et gratuite. Saint Bernard s'en est

indigné; et le P. Pelau la condamne. (Dogm. Theol., t. II, I. VII, c.

XIII, p. 736.) Il dit au reste que c'est une des erreurs reprochées

Origène.]

[Note 233: _Introd._, T. II, p. 1080. Abélard insiste fortement sur la

différence de la procession à la génération. Mais si la génération n'a

jamais été appliquée au Saint-Esprit, la procession l'a été au Fils.

Selon saint Thomas d'Aquin, il y a deux processions dans la Trinité, le

Fils et le Saint-Esprit _procèdent_. _(Sam. Theol._, I, quaest, XXVIII.)

Les deux citations directes que l'on donne à l'appui, sont pour le fils:

_Ego ex Deo processi_ (Johan. VIII, 42), et pour le Saint-Esprit:_

Spiritum veritatis qui a patre procedit_ (_id._ xv, 26). Mais pour

_processi_ le grec porte [Grec: exêlzon] et pour _procedit, [Grec:

ekporsustai] Je suis sorti_, dit Sacy dans un cas; le _Saint-Esprit qui

procède_, dit-il dans l'autre. Il ne semble donc pas que dans la phrase

où le Fils parle de lui-même, le mot _processi doive avoir le sens

spécial et sacramental que la théologie attache à la procession du

Saint-Esprit. Si en effet la procession était commune à deux personnes

de la Trinité, elle serait le genre, et la génération serait l'espèce,

et la difficulté s'accroîtrait de distinguer l'un de l'autre. Il vaut

mieux tenir pour distinctes la génération et la procession, et qu'elles

soient les deux espèces d'un genre inconnu.]

Il est dit que le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, parce que

toute volonté de bonté et d'amour dans la divinité entraîne le pouvoir

de faire et de bien faire ce qu'elle veut, ou la puissance et la

sagesse. Le sceau tient l'être de l'airain, et le _scellant_ de l'airain

et du sceau; mais le sceau est surtout dans la forme de l'image qui y

est gravée. Ainsi le Fils seul est dit être _dans la forme de Dieu, et

la figure de sa substance_ [234], en l'image même du Père; il lui est

uni d'une telle parenté, pour ainsi dire, qu'il est non-seulement

de même substance, mais de sa substance même. Puis, comme le sceau

_procède_, c'est-à-dire entre dans un autre, ou s'imprime dans un

corps mou pour lui donner la forme de l'image qui était déjà dans sa

substance, le Saint-Esprit se communique à nous par la distribution de

ses dons, et il y reforme l'image effacée de Dieu [235].

[Note 234: «Jésus-Christ,» dit saint Paul, «_qui ayant la forme et la

nature de Dieu, [Grec: en morphê Theou]_, n'a point cru que ce fût pour

lui une usurpation d'être égal à Dieu.» (Phil. II, 6. Trad. de Sacy.)

Bergier veut qu'on traduise: _étant une personne divine_. (Art.

_Trinité_, sec.1.) Quant à ces mots, _figura substantiae ejus_ (Héb. I,

3.), Bossuet les traduit ainsi: «Le fils de de Dieu est le caractère

et l'empreinte de sa substance.» Et il en induit la comparaison avec

l'empreinte du sceau gravée dans la cire. (_Élév. sur les Myst.,_ sem

II, élév. III.)]

[Note 235: Abélard dans le texte résume ici en termes formels et

scientifiques la comparaison avec le sceau d'airain. Il en résulte

qu'ainsi que le _matérié_ est de sa matière et que le sceau est

d'airain, la sagesse divine tient l'être de la puissance divine, _ex

divina potentia esse habet_ (p. 1088); en sorte qu'il y a identité de

substance, mais non de propriété, entre les deux personnes. On peut donc

et on ne peut pas dire: le Père est le Fils, le Fils est le Père, comme

on peut dire que le sceau est airain, _sigillum est res_, et l'inverse;

il ne faut seulement que bien s'entendre. Au reste ce point nous paraît

plus sagement traité dans la théologie chrétienne (t. IV, p. 1311).]

Les Grecs, pour nier la double procession, s'appuient sur ces mots de

l'Écriture: _L'Esprit qui procède du Père_. (Jean, xv, 26.) Rien

de plus. Mais tout ce qu'il faut croire n'est pas dans les livres

canoniques; on n'y lit point que les personnes de la Trinité soient

coéternelles et coégales, et que chacune d'elles soit Dieu; on n'y lit

point que Pilate s'appelât Ponce, ou que l'âme du Christ fût descendue

aux enfers. Beaucoup de choses nécessaires à la foi ont été depuis

l'Évangile ajoutées par les apôtres et les hommes apostoliques; par

exemple, la virginité de la mère du Seigneur perpétuellement conservée

après la naissance du Christ[236]. Le dogme catholique de la double

procession n'est pas dénué d'autorités graves, mois rappelez-vous

seulement cette théorie philosophique de Platon: Dieu est semblable à un

grand artiste, il prémédite tout ce qu'il fait, et sa pensée devance

son oeuvre. Dans l'esprit divin sont ces idées, types et modèles

qu'il réalise ensuite, ses ouvrages n'étant que l'accomplissement des

conceptions de l'intelligence divine; or tout accomplissement, tout

effet appartient au Saint-Esprit. L'Esprit procède donc du Fils, puisque

les oeuvres de la bonté de Dieu doivent d'abord avoir passé par sa

providence éternelle. Ainsi Dieu est la première cause, il tire de

lui-même son intelligence ou son Verbe, et de Dieu et du Verbe procède

l'âme. L'Esprit, _Spiritus_, vient comme une spiration universelle,

toute âme, _anima_, anime; aussi est-il dit que le Saint-Esprit vivifie;

il est l'âme des âmes, il est l'esprit éternel qui anime dans le temps,

qui anime le monde; il est ainsi l'âme temporelle du monde. Platon et

les siens, ne considérant l'esprit que comme âme, ont cru qu'il était

créé et non pas éternel. Saint Jean lui-même dit que le Verbe a tout

fait, tout créé, sans mentionner le Saint-Esprit; il semble ne réserver

l'éternité qu'à Dieu et au Verbe, nouvelle preuve de ce qu'a remarqué

saint Augustin que le commencement de son évangile est tout rempli de la

langue platonicienne[237].

[Note 236: Cette remarque sur la différence de la foi de l'Église à la

foi évangélique pourrait avoir de grandes conséquences. Mais à cette

époque on était si loin de tirer de l'examen les conséquences de

l'incrédulité que ce message N'a point été relevé par les censeurs.

Quant aux exemples cités, nous devons dire que le texte de l'Écriture

concorde avec le dogme, se prête à l'enseignement de l'Église sur la

Trinité plutôt qu'il n'établit ce dogme formellement et _in terminis_;

et c'est ce que veut dire Abélard. Il se Trompe relativement à Pilate.

Si son prénom manque dans trois évangélistes, on le trouve dans saint

Mathieu (xxvii, 2). Quant a la descente de Jésus-Christ aux enfers, elle

est attestée par le Symbole; mais l'Évangile n'en parle pas. On l'induit

seulement de deux versets de la première épître de saint Pierre: «Dieu

étant mort en sa chair, mais étant ressuscité par l'esprit, par lequel

«aussi il alla prêcher aux esprits qui étaient retenus en prison,

(ni, 18 «et 19.)» Quant à la virginité perpétuelle de Marie, après la

naissance Du Sauveur, l'Écriture se tait. Les protestants ont même

soutenu que le texte de certains passages y était contraire. Mais c'est

un point que l'Église a décidé il y a longtemps, contre les Ébionites.]

[Note 237: L'opinion de Platon sur l'âme du monde est exprimée dans le

_Timée_: «Dieu mit l'intelligence dans l'âme, l'âme dans le corps, et il

organisa l'univers de manière à ce qu'il fût par sa constitution même

l'ouvrage Le plus beau et le plus parfait. Ainsi on doit admettre comme

Vraisemblable que ce monde est un animal véritablement doué d'une âme

et d'une intelligence par la providence divine.» (_Trad. de Cousin_, t.

XII, p. 120, voyez aussi p. 125, 128, 134, 196.) L'idée de considérer la

doctrine de l'âme du monde comme un pressentiment ou même une expression

du dogme du Saint-Esprit n'est pas nouvelle. Eusèbe, qui un des premiers

a comparé a la Trinité chrétienne la trinité platonique, croit que la

troisième personne de celle-ci est l'âme du monde (_Proep. evangel._

II). Frerichs dit que l'opinion d'Abélard se trouva déjà dans Théophile

d'Antioche (_Ad Amolyc._, I, 8.---_Commentat. de Ab. Doct._, p. 17).

Bède la rappelle sans la condamner (_Elem. philos._, I.--_Op. omn._,

t. II, p. 208). Voyez sur tout cela les notes sur le _Timée_ de M. H.

Martin (t. I, note 22, et t. II, note 29). Au reste Abélard, comme

on l'a déjà vu (t. I, p. 405), a rétracté formellement cette opinion

(_Dial._, p. 475), et c'est encore une preuve que l'Introduction est

antérieure à la Dialectique. Dans la Théologie chrétienne, l'adoption de

la pensée de Platon comme identique à la foi dans le Saint-Esprit est

encore plus explicite (l. I, p. 1175, 1187.--l. IV, p. 1336). Dans

l'_Hexameron_, le Saint-Esprit est présenté, non comme l'âme du monde,

mais comme le principe d'où vient toute âme, d'où vient tout ce

qui anime les êtres vivants. C'est Dieu en tant que créateur de

l'_animation_ (_Hexam._, p. 1367). Et telle était bien la pensée

d'Abélard; mais, ne se rendant pas un compte fort exact de cette pensée,

il n'en professait pas moins du fond du coeur la foi en la divinité du

Saint-Esprit.]

Le Saint-Esprit étant conçu comme l'amour envers les créatures, et

celles-ci n'étant pas nécessaires, on a pu craindre qu'un doute s'élevât

sur la nécessité de l'existence du Saint-Esprit; de là cette opinion

plausible que le Père aime le Fils, que le Fils aime le Père, et que de

cette charité ineffable et mutuelle résulte le Saint-Esprit. Mais quand

les créatures ne seraient pas nécessaires, l'amour de Dieu pour elles

le serait comme étant dans sa nature: sa bonté est un attribut

indéfectible. Cela suffit. Sans être ni moindre ni plus grande, elle est

parfaite, et Ton ne saurait admettre que le Père donne son amour au Fils

et le Fils au Père: rien ne peut être donné à celui à qui rien ne peut

manquer[238].

[Note 238: _Introd._, p. 1089-1102.--Cette fin du livre II de

l'Introduction répond à celle du chap. XIX de l'_epitome_ (p. 51).]

Le troisième livre de l'Introduction à la Théologie a pour objet

d'approfondir la connaissance de la divinité, en éclaircissant tous les

points difficiles par _les raisons les plus vraisemblables et les plus

dignes_ (_honestissimis_), afin que la perfection du souverain bien,

mieux connue, inspire un plus vif amour. Jusqu'ici nous avons défendu

notre profession de foi, il faut maintenant la développer.

I. Mais d'abord la sublimité divine peut-elle être l'objet des

recherches de l'humaine raison, et le Créateur peut-il par elle se faire

connaître de sa créature? ou bien faut-il que Dieu se manifeste par

quelque signe sensible, soit en envoyant un ange, soit en apparaissant

sous la forme d'un esprit? C'est, en effet, ainsi que le Créateur

invisible s'est visiblement révélé dans le paradis terrestre. Mais le

propre de la raison est de franchir le sens, d'atteindre les choses

insensibles; plus une chose est de nature subtile et supérieure au sens,

plus elle est du ressort de la raison et doit provoquer l'étude de la

raison. C'est par la raison principalement que l'homme est l'image de

Dieu, et il n'est rien que la raison doive être plus propre à concevoir

que ce dont elle a reçu la ressemblance. Il est facile de conclure

des semblables aux semblables, et chacun doit connaître aisément par

l'examen de soi-même ce qui a une nature semblable à la sienne.» Si

d'ailleurs le secours des sens paraît nécessaire, si l'on veut s'élever

du sensible à l'intelligible, reste le spectacle admirable de la

création et de l'ordonnance universelle. «À la qualité de l'ouvrage,

nous pouvons juger de l'industrie de l'ouvrier absent.»

II. Le gouvernement du monde, qui atteste l'existence de Dieu, prouve

également son unité; c'est ce qui ressort de l'harmonie de l'ensemble.

Dieu est le souverain bien, le souverain bien est nécessairement unique;

Dieu est conçu comme parfait, c'est-à-dire qu'il suffit à tout par

lui-même, ou qu'il est tout-puissant; or, s'il suffit, un autre créateur

ou recteur serait superflu. Qu'on ne dise pas que si le bien est bien,

la multiplication du bien est mieux, et qu'ainsi Dieu étant le souverain

bien, il vaut mieux qu'il soit multiple qu'unique; cela conduirait à une

infinité de dieux, infinité qui échapperait alors à la science de Dieu

même. Il cesserait d'être le bien suprême, car il y aurait quelque chose

de plus grand que lui: la multitude des dieux serait au-dessus d'un de

ces dieux. La rareté en toute chose ajoute au prix, et il y a plus de

gloire à être unique. C'est une des conditions de la perfection de Dieu

que sa _singularité_. A ces motifs, il faut ajouter les raisons morales,

ce qu'Abélard appelle les _raisons honnêtes_; elles valent mieux que les

_raisons nécessaires_, car ce qui est honnête nous plaît et nous attire.

La conscience suggère à tous qu'il vaut mieux que tout soit gouverné

par une intelligence que par le hasard. «Quelle sollicitude nous

resterait-il pour les bonnes oeuvres, si nous ne savions qu'il existe,

ce Dieu que nous vénérons par la crainte et l'amour? Quelle espérance

refrénerait la malice des puissants ou les pousserait à bien faire, si

la croyance dans le plus juste et le plus puissant de tous les êtres

était vaine?» Accordons que des arguments d'une vérité nécessaire

nous fissent défaut pour fermer la bouche à l'incrédule opiniâtre, ne

serions-nous pas en droit de l'accuser d'une odieuse impudence? car il

resterait du moins qu'il ne peut détruire ce qu'il attaque, et qu'il a

contre lui l'honnêteté et l'utilité. D'un côté, point de démonstration

rigoureuse, soit, mais de nombreuses raisons; et de l'autre côté, pas

une raison. «Si vous en croyez l'autorité des hommes quand il s'agit de

choses occultes, de ces régions du ciel que vous ne pouvez explorer

par l'expérience, si vous vous croyez alors certains de quelque chose,

pourquoi ne pas céder à la même autorité, quand il s'agit de Dieu,

l'auteur de tout[239]?»

[Note 239: _Introd._, t. III, p. 1102-1108.]

III. Le Dieu unique est tout-puissant; mais s'il est tout-puissant, d'où

vient qu'il ne peut pas tout? Nous pouvons des choses qu'il ne peut pas;

nous pouvons marcher, parler, sentir, toutes choses qui ne sont pas dans

la nature de Dieu, puisque sa substance est incorporelle. Mais d'abord

toutes ces choses, qui ne servent ni à l'avantage ni à la dignité,

attestent-elles une puissance véritable? Est-ce impuissance de Dieu que

de ne pouvoir pécher comme nous? L'homme peut marcher, parce qu'il en

a besoin. Cette faculté manifeste en nous un défaut plutôt qu'une

puissance; d'ailleurs tout ce que nous faisons ne doit-il pas être

attribué à la puissance de celui qui se sert de nous comme d'instruments

et fait en quelque sorte tout ce qu'il nous fait faire? Ainsi, quoiqu'il

ne puisse marcher, il fait que nous marchions; il peut donc tout, non

qu'il puisse exécuter toutes les actions, mais parce que s'il veut

qu'une chose se fasse, rien ne peut résister à sa volonté.

Toutefois, si l'on admet qu'il fait tout ce qu'il veut, comme il veut

que tous les hommes soient sauvés (I Tim, II, 4), il faut professer le

salut universel. C'est qu'il a deux manières de vouloir: il veut dans

l'ordre de sa providence, et alors il délibère, dispose, institue ce

qui postérieurement s'accomplit; ou bien il veut sous la forme de

l'exhortation et de l'approbation, c'est-à-dire qu'il instruit les

hommes des choses que par sa grâce il récompense; ainsi il les exhorte

au salut, mais peu lui obéissent. Il veut la conversion du pécheur,

c'est-à-dire qu'il lui fait connaître ce qu'il veut récompenser; il

promet sa grâce, il annonce les châtiments, il révèle sa volonté et nous

laisse le soin de l'accomplir.

Dieu peut-il plus et mieux qu'il ne fait? Les choses qu'il fait,

pourrait-il renoncer à les faire? L'affirmative ou la négative nous

expose à de grandes anxiétés; la première ôterait beaucoup à sa

souveraine bonté: s'il ne fait pas un bien qu'il peut faire, ou s'il

renonce à un bien qu'il devait faire, il est jaloux ou injuste. Mais la

parfaite bonté de Dieu est hors de question, d'où la conséquence que

tout ce que fait Dieu est aussi bon que possible. Il n'est rien qu'il

ne fasse ou qu'il n'omette, si ce n'est pour une cause excellente et

raisonnable, encore qu'elle nous soit inconnue; il fait une chose, non

parce qu'il la veut, mais il la veut parce qu'elle est bonne. Il n'est

point de ceux dont _il est écrit_:

Hoc volo, sic jubeo, sit pro ratione voluntas.

Ce qu'il fait ou ce qu'il abandonne, il y a une juste cause de le faire

ou de l'abandonner; d'où il résulte que ce qu'il fait il faut qu'il le

fasse, c'est-à-dire qu'il est juste de le faire, et ce qu'il est juste

de faire, il serait injuste de ne le pas faire.

Quand il s'agit de Dieu, «là où n'est pas le vouloir manque le pouvoir.»

Dieu étant de nature immutable, immutable est sa volonté; il en résulte

que Dieu ne peut faire que ce qu'il fait. De là quelques difficultés. En

effet un homme qui doit être damné peut être sauvé. S'il ne le pouvait,

c'est-à-dire s'il ne pouvait faire les choses qui lui vaudraient le

salut, il ne serait plus responsable; Dieu ne lui aurait point prescrit

ce qu'il ne pourrait exécuter; mais si, grâce à ses oeuvres, il peut

être sauvé, force est de reconnaître que Dieu peut sauver celui qui

pourtant ne doit jamais être sauvé.

«Pensez-vous,» disait Notre-Seigneur à ses apôtres, «que je ne puisse

pas prier mon Père, et qu'il ne m'enverrait pas aussitôt douze légions

d'anges[240]?» Cette parole signifie que Dieu le pourrait s'il le

voulait, mais il ne l'aurait voulu, et le Christ ne l'aurait demandé que

si c'eût été juste et raisonnable. Ne concluez donc pas que Dieu puisse

faire ce qu'il ne fait jamais; ce qu'il ne fait jamais est chose qu'il

ne faut pas faire. S'il n'empêche pas le mal, est-ce à dire qu'il

consente au péché? non, c'est qu'il est bon que le mal même ait lieu;

n'est-il pas nécessaire que les _scandales arrivent_? «J'estime donc,

bien que cette opinion ait peu de sectateurs, bien qu'elle s'écarte

beaucoup de certains passages des saints, et même un peu de la raison,

que Dieu ne peut faire que ce qu'il convient qu'il fasse, et de ce qu'il

convient qu'il fasse, il n'y a rien qu'il omette de faire; d'où il

résulte qu'il ne peut faire que ce qu'il fait réellement.»

[Note 240: Math. xxvi, 53. Cette citation est usitée dans cette

question. Elle sert de texte à Fénelon pour combattre dans Malebranche

des idées qui rappellent celles d'Abélard. (_Ref. du Syst. du P.

Malebranche_, c. v.) Probablement l'exemple avait déjà été cité par

saint Augustin.]

On oppose que nous, qui lui sommes si inférieurs en puissance, nous

pouvons faire ce que nous ne faisons pas, abandonner ce que nous

faisons. Mais assurément nous vaudrions mieux, si nous ne pouvions faire

que ce que nous devons faire. Pourtant la puissance de mal faire ou de

pécher ne nous a pas été donnée sans motif; c'était pour que la gloire

de Dieu parût davantage, la gloire de ne pouvoir pécher; c'était pour

qu'en fuyant le péché, nous fissions honneur, non à notre nature, mais

à sa grâce secourable. Quant au salut toujours possible, avouons qu'en

effet celui qui doit être damné peut en effet toujours être sauvé. Il

le peut, lui, par sa nature, qui n'est pas immutable; l'homme peut

consentir à son salut comme à sa damnation. Mais ne disons pas que Dieu

peut toujours le sauver, parce qu'alors la possibilité serait relative

à la nature de Dieu, et ce serait dire que le salut du pécheur ne lui

répugne pas. Quand vous dites qu'un bruit peut être entendu, cela ne

veut pas dire que quelqu'un soit là qui pourrait l'entendre. Tous les

hommes seraient sourds, aucun homme n'existerait, que tel bruit

donné pourrait être entendu; mais il n'en résulte pas qu'un individu

quelconque le pût entendre. Et ici ne s'applique pas la règle des

philosophes que si le conséquent est impossible, c'est que l'antécédent

l'est aussi[241]. Cela est vrai des choses créées, comme en général

tontes les règles de dialectique. Ce qui est possible est ce qui ne

répugne point à la nature des créatures; mais les mêmes notions de

possibilité ou d'impossibilité ne s'appliquent point au Créateur. Ce

semble la même chose de dire qu'il est juste que le juge punisse un

individu ou que cet individu soit puni par le juge; mais nullement, la

justice n'est pas la même dans les deux cas. Il se peut qu'il soit juste

que le juge punisse, c'est-à-dire qu'il le doive d'après la loi, mais

qu'il ne soit pas juste que l'homme soit puni; si, par exemple, telle ou

telle circonstance, comme serait un faux témoignage, est cause que sa

punition ne soit pas méritée. De même on peut dire d'un pécheur: il est

possible qu'il soit sauvé par Dieu, et il est impossible que Dieu le

sauve.

[Note 241: Voyez ci-dessus, t. II, c. IV, t. I, p. 413.]

Ici, il est vrai, naît une objection contre la Providence, c'est-à-dire

contre la volonté de Dieu à l'égard des créatures: si Dieu n'a pu être

sans ce qu'il a en soi de toute éternité, les choses qu'il a voulues

sont arrivées nécessairement. Distinguons encore les deux possibilités.

Dire que Dieu, par sa propre nature, a nécessairement l'attribut

d'une providence universelle, parce que cet attribut lui convient

souverainement, ce n'est pas dire que les choses soient d'une telle

nature qu'elles ne puissent absolument pas ne pas être. Quant à

l'objection qu'alors aucunes grâces ne lui sont dues, puisqu'il agit par

nécessité, non par volonté, cette nécessité, qui est sa nature ou plutôt

sa bonté même, n'est pas séparable de sa volonté; elle n'est point une

contrainte. Son immortalité même est aussi une nécessité de sa nature:

est-elle donc en opposition avec sa volonté? est-elle une contrainte? ne

veut-il pas être tout ce qu'il est nécessaire qu'il soit? S'il agissait

contre sa volonté, sans doute alors aucunes grâces ne lui seraient dues.

Mais de ce que sa bonté est telle qu'il se porte, non malgré lui, mais

spontanément, à faire ce qu'il fait, il n'en doit être que plus aimé,

que plus glorifié. Serions-nous dispensés de gratitude envers l'homme

qui nous aurait secourus, parce que sa bonté serait telle qu'en nous

voyant dans l'affliction, il n'aurait pu s'empêcher de nous secourir?

Ainsi, Dieu ne peut faire que ce qu'il fait, de la manière et dans le

temps qu'il le fait. Il n'est pas même exact de dire qu'il choisisse la

manière de faire la plus convenable; il ne choisit pas; sa bonté serait

imparfaite si en tout sa volonté n'était la meilleure. Il ne faut pas

non plus prétendre que Dieu puisse dans un temps une chose qu'il ne peut

faire dans un autre, et que sa toute-puissance ne soit pas égale à tous

les moments. Si l'on applique cette détermination du temps au faire, non

au pouvoir, soit. Un homme peut marcher, c'est-à-dire qu'il a en soi la

faculté de marcher, lorsqu'il nage, mais pourtant il ne peut marcher

dans l'eau. Ainsi, Dieu a le pouvoir de s'incarner, et il n'en est pas

privé, quoiqu'il ne l'exerce pas, et qu'il n'en puisse user, en ce sens

qu'il ne convient pas qu'il en use actuellement. Il peut toujours ce

qu'il peut quelquefois, si l'on entend par là qu'il est immutable en

tout. Il a su autrefois que je naîtrais un jour, on ne peut dire

qu'il sache aujourd'hui que je naîtrai un jour, puisque je suis né.

S'ensuit-il qu'il ne sache plus ce qu'il savait autrefois? Sa science

est la même, il n'y a que les mots qui changent pour l'exprimer. Le même

jour s'appelle successivement demain, aujourd'hui, hier. Dieu ne sait

point le passé, comme passé, tant que le passé est avenir, ni l'avenir,

comme avenir, quand il est le passé: mais cela ne veut pas dire que sa

science s'accroisse ou diminue avec le temps. Il en est de même de sa

puissance. Dire avant: il est possible que Dieu s'incarne; dire après:

il est possible qu'il se soit incarné, ce n'est point parler d'un fait

différent ni d'une possibilité différente, mais d'une même chose,

d'abord au futur, ensuite au passé. Ainsi, pas plus que la science et

la volonté, la possibilité ne change en Dieu. Si nous disons qu'il peut

dans un temps ce qu'il ne peut dans un autre, ce langage humain n'ôte

rien à sa puissance; il n'atteste que le changement des temps, et des

convenances variables[242].

[Note 242: _Introd._, I. III, p. 1109-1124.--Cf. _Theol. Christ._, I. V,

p. 1350.--_Epitome_, c. xx, p. 51.]

IV. Ces variations dans le temps doivent se concilier avec

l'immutabilité. Dieu, après l'oeuvre de six jours, s'est reposé le

septième; le passage de l'action au repos est en physique un changement.

Quand Dieu est descendu dans le sein d'une vierge, il a changé, il a

encouru ce mouvement principal de la substance que les philosophes

appellent génération[243]. Dieu ne serait-il donc pas immutable? Maisen

disant que Dieu _fait_, _agit_, gardons-nous d'entendre qu'il y ait pour

lui, comme pour l'homme, mouvement dans l'opération, passion dans le

travail; nous n'exprimons qu'un nouvel effet de son éternelle volonté.

Dieu se repose, dit l'Écriture; ce n'est pas qu'il suspende son

mouvement d'action, c'est que l'oeuvre est consommée. En opérant, en

cessant d'opérer, nous changeons; mais dire que Dieu fait, c'est dire

qu'il est la cause de ce qui se fait. Au propre, il n'y a point en lui

d'action, car l'action consiste éminemment dans le mouvement. Comme le

soleil, lorsqu'un objet s'échauffe de sa chaleur, n'éprouve en lui-même

aucun changement, de même Dieu, lorsqu'une disposition nouvelle de sa

volonté s'accomplit, ne change pas, quoiqu'il soit la cause ou l'auteur

d'un changement dans les choses. Un esprit est exempt de mouvement; ce

qui occupe un lieu est seul mobile[244]. Or, nulle chose n'occupe un

lieu si par son interposition elle ne produit quelque distance entre

les objets environnants. Mais que la blancheur ou toute autre chose

incorporelle s'unisse aux particules, leur continuité n'y perdra rien.

L'incorporel n'est donc pas susceptible de mouvement local, puisqu'il ne

peut occuper un lieu.

[Note 243: Voyez ci-dessus, I. II, c. v, t. I, p. 420.]

[Note 244: Ici Abélard dit qu'il a démontré dans sa Grammaire, en

traitant de la quantité, que ce qui est esprit ne peut être mû. Duchesne

en note met _Dialecticam_ pour _Grammaticam_, et annonce que cette

dialectique ou plutôt cette logique, il la publiera au premier jour.

(_Ab. Op., Introd._, p. 1125, note p. 1160.) L'avait-il déjà dans les

mains, et cette dialectique est-elle bien celle que nous avons? Nous ne

trouvons pas dans celle-ci la Démonstration annoncée, ni à l'article de

la quantité, ni à l'article du mouvement (p. 178-196, et p. 414-422). Du

reste la quantité, étant une catégorie, a naturellement sa place dans

une logique; mais, ainsi qu'on l'a vu, la théorie des Catégories peut

aussi figurer dans un traité sur le langage. La démonstration de

l'immobilité de l'esprit à propos de la quantité pouvait donc se

trouver, soit dans la grande dialectique, soit dans le livre élémentaire

qui la commençait et qui nous manque, soit enfin dans quelque ouvrage

de grammaire que nous n'avons pas, et le titre _Grammatica_ peut

être d'autant plus exact que le même nom désigne dans la Théologie

chrétienne, un ouvrage ou _les catégories sont retraitées_. «De hoc (que

le nom de _chose_ ne doit Être donné qu'à ce qui a en soi une existence

véritable, _veram entiam_) diligentem tractatum in retractatione

prædicamentorum nostra continet grammatica» (I. IV, p. 1341).]

Dieu, qui est substantiellement partout, ne peut changer de lieu, et

quand on dit qu'il est descendu dans le sein d'une vierge, on ne parle

que de l'action de sa puissance. Il est partout, veut dire que tout

lui est présent; en sorte que nulle part ni jamais sa puissance n'est

oisive. L'âme elle-même est dans le corps par une vertu de sa substance,

plus que par une position locale; grâce à sa force propre, elle le

vivifie, le meut et le conserve, pour qu'il ne se dissolve point par la

putréfaction; par son pouvoir végétatif et sensitif, elle est dans tous

les membres, pour que chacun végète et pour sentir dans chacun. De même

Dieu est, non-seulement dans tous les lieux, mais dans chaque chose, par

quelque efficace de sa puissance, et tandis qu'il meut toutes les

choses dans lesquelles il est, il n'est pas mû lui-même en elles. Par

l'incarnation, Dieu n'est donc pas devenu autre chose qu'il n'était, il

n'a point encouru la génération. Dire que Dieu est devenu homme,

c'est dire que la substance divine, qui est spirituelle, s'est uni la

substance humaine, qui est corporelle, en une personne unique. Dans

cette personne, il y avait trois choses, la divinité, l'âme, la chair.

Chacune a conservé sa nature propre, aucune ne s'est changée en une

autre. Dans l'homme même, l'âme ne peut jamais devenir chair, quoique

l'âme et la chair soient dans chaque homme une seule personne. L'âme,

en effet, est une essence simple et spirituelle; la chair est une

chose humaine, corporelle et composée de membres. La divinité unie

à l'humanité, c'est-à-dire à une âme et à une chair, unies en une

personne, ne s'est pas non plus changée; elle est restée ce qu'elle

était; elle a pris notre nature sans déposer la sienne. En quel sens

donc peut-on dire: le Verbe a été fait chair, Dieu s'est fait homme?

Prises à la lettre, ces expressions conduiraient à dire que l'homme a

été fait Dieu, et rien ne peut être Dieu qui ne l'ait été toujours.

«Israël, n'aie point de nouveau Dieu.» Ces expressions signifient donc

que la divine substance s'est associée à la substance humaine, sans être

convertie en elle. La diversité des natures ne fait pas la diversité des

personnes. C'est le contraire de la Trinité; en Dieu, trois personnes et

une substance; dans le Christ, deux substances et une personne. Comme

dans une maison le bois s'unit à la pierre sans se confondre avec elle,

comme dans le corps les os adhèrent à la chair sans s'y absorber, ainsi

la divinité en se joignant à l'humanité, n'a point cessé d'être ce

qu'elle était. Quand nos âmes reprendront leurs corps, elles ne

deviendront pas autre chose qu'auparavant, quoique le corps, en se

ranimant, doive changer, ou se mouvoir de l'inanimé à l'animé. L'âme

prend avec le corps le mouvement, mais elle demeure elle-même immobile.

Cela est encore bien plus vrai de Dieu dans son union avec l'homme. La

créature ne lui peut rien conférer[245].

[Note 245: _Introd._, I. III, p. 1124-1130.]

Ici Abélard traite accidentellement une question importante et qui a

toujours été liée à celle de la Trinité. En effet, une fois qu'il est

établi que le Fils de Dieu consubstantiel à Dieu est une personne de la

Trinité, il n'est pas indifférent de savoir comment il s'est fait homme.

A-t-il cessé d'être Dieu pour devenir homme? non, assurément. L'homme

est-il devenu Dieu? pas davantage. Dieu n'a-t-il pris que le corps

humain, la divinité étant l'âme unique du corps de Jésus-Christ? Alors

il n'aurait pas été homme, puisque l'homme est corps et âme. On conçoit

que toute erreur sur la Trinité réagit sur le dogme de l'incarnation, et

toute erreur sur l'incarnation peut étendre ses conséquences au dogme de

la Trinité. Nestorius, par respect pour elle, avait voulu que l'union de

Dieu et de l'homme en Jésus-Christ ne fût qu'apparente, et qu'il y eût

en lui non-seulement deux natures, mais deux personnes. Eutychès, pour

échapper à cette erreur, avait voulu que les deux natures fussent unies

au point d'en faire une seule. De là deux hérésies célèbres; l'Église,

qui les condamne, établit et professe qu'en Jésus-Christ fait homme il

y a deux natures, savoir, la divinité, d'une part, et de l'autre,

l'humanité, corps et âme, et il n'y a qu'une personne, la personne

divine, qui subsiste dans le Fils de l'homme. Ces deux natures sont

unies d'une union _hypostatique_, c'est-à-dire substantielle. C'est

cette doctrine qu'Abélard expose, et d'une manière que je crois

irréprochable; seulement la comparaison de l'union de l'âme et du corps

dans l'homme pour éclaircir l'union de la divinité et de l'humanité dans

Jésus-Christ, n'est qu'une comparaison, et ne doit pas être prise à la

lettre, quoiqu'elle soit dans le Symbole d'Athanase. Elle revient à ce

raisonnement: admettez que l'homme est uni à Dieu dans le Verbe fait

chair, puisque vous admettez bien que l'âme soit unie au corps dans

la personne humaine. L'orthodoxie d'Abélard sur ce point difficile

et important aurait dû prouver à ses accusateurs que s'il a erré sur

quelque autre point de la question de la nature divine, cette erreur ne

peut être taxée d'hérésie, étant parfaitement exempte de toute intention

d'altérer à un degré quelconque le dogme fondamental de la divinité de

Jésus-Christ. Celui qui reconnaît d'une manière absolue sa divinité sur

la terre, tant qu'il y prit la forme humaine, ne peut être soupçonné de

nier ou d'affaiblir en quoi que ce soit sa divinité dans le ciel, ou

comme personne de l'essence divine. Il est vrai qu'on a même, sur

l'article de l'incarnation, soupçonné Abélard d'erreur. Pierre Lombard

avait avancé que Jésus-Christ, en devenant homme, n'était pas devenu

quelque chose, ou du moins il avait remarqué que si Dieu pouvait être

quelque chose, quelque chose pourrait être Dieu, et l'on disait que

Pierre Lombard avait reçu cette idée de son maître Abélard. Cette

erreur, qui s'était assez répandue, fut examinée en 1163 au concile de

Tours, et condamnée par le pape Alexandre III. Jean Cornubius a écrit

une dissertation où il la discute fort clairement et en fait connaître

les sources; au nombre des autorités qu'il cite est l'opinion d'Abélard;

il admet que Pierre Lombard pouvait bien en avoir tiré la sienne, mais

qu'il s'était mépris, Abélard disant positivement qu'il y a dans le

Dieu-homme deux substances ou deux natures; aussi Jean Cornubius

n'hésite-t-il pas à le tenir pour catholique[246].

[Note 246: La citation qu'il donne de l'opinion d'Abélard est

conforme pour le sens, mais non exactement pour la lettre au texte de

l'introduction (I. III, p. 1127 et 49). Mais Cornubius peut l'avoir

réduite ou précisée, ou bien tirée de la Théologie chrétienne qui manque

de la portion du livre V où devait se trouver ce passage. Ici d'ailleurs

la doctrine est complétement dégagée de la comparaison avec l'union de

l'âme et du corps. (P. Lomb. _Sent._, I. III, dist. vi.--Mag. Johan.

Cornub. _Eulog., Thes. nov. anecd._, t. V, p. 1065.--Cf. Boèce, _De

duab. nat., etc., et un. Pers., Christ._, p. 948, et S. Thomas., _Summ.

Theol._, III, quæst. i-vi.)]

V. Dieu est sage; sa sagesse a été appelée verbe, raison, intelligence.

Le fils de Dieu, _Dei virtus, Dei sapientia_ (I. Cor., i, 24), c'est la

puissance divine de tout savoir. Dieu ne peut errer en rien, il sait le

présent, l'avenir, le passé, et ce qui est inconnu et fortuit dans la

nature est déjà certain et déterminé pour lui. Il y a préordination, il

y a donc prescience. Les choses qui, pour nous, sont l'oeuvre du hasard

et ne proviennent pas du libre arbitre, n'arrivent, pour lui, ni par

hasard ni sans libre arbitre. La définition du hasard, selon les

philosophes, est l'événement inopiné provenant de causes qui ont

originairement un autre objet[247]; mais il n'y a pas d'inopiné pour la

Providence. Si les éclipses de soleil ou de lune ont lieu plus souvent

que nous ne nous y attendons, elles ont lieu toutefois naturellement,

non fortuitement; c'est un ordre préfix, aussi aurions-nous pu en savoir

quelque chose. Mais si, en creusant un champ, on trouve un trésor, la

découverte est vraiment fortuite; il a fallu que l'un ait enfoui le

trésor, que l'autre ait creusé la terre, chacun dans une intention

différente. Voilà un événement qui n'est point l'oeuvre du libre

arbitre. Je veux aller à l'église, et je m'y rends, ce n'est point

là oeuvre de hasard, mais de raison; c'est un fait volontaire et non

nécessaire. Les philosophes définissent le libre arbitre le jugement

libre de la volonté (_liberum de voluntate judicium_, Boèce). L'arbitre

est en effet la délibération ou la _judication_ de l'âme par laquelle

elle se propose de faire ou d'omettre quelque chose[248]; elle est

libre, lorsqu'elle n'est poussée à ce qu'elle se propose par aucune

force de la nature, et qu'il est également en son pouvoir de faire ou

de ne pas faire. Là donc où n'est pas un esprit raisonnable, l'arbitre

n'est pas libre. Le libre arbitre n'appartient qu'aux êtres qui peuvent

changer leur volonté, du même, suivant quelques-uns, qui peuvent faire

bien ou mal; cependant, avec plus d'attention, on ne peut contester

le libre arbitre à celui qui ne fait que le bien, à Dieu surtout, aux

bienheureux, qui ne peuvent pécher: plus on est éloigné du mal, plus

on est libre dans le jugement qui choisit le bien; le péché est un

esclavage. D'une manière générale, reconnaissons le libre arbitre à qui

peut accomplir volontairement et sans contrainte ce qu'il a résolu dans

sa raison: Dieu est donc libre.

[Note 247: Cette définition est de Boèce.--_De Interp., edit. sec._,

I. III, p. 360 et 375.--_In Topic. Cic._, I. V, p. 840.--_De Consol.

phil._, I. V, p. 939.--Voyez ci-dessus, I. II, c. iv, t. I, p. 405.]

[Note 248: Voyez la Dialectique, part. II, p. 260-291, et ci-dessus le

c. iv du t. I. Les idées d'Abélard sur la liberté, ses définitions, ses

preuves sont en très-grande partie empruntées de Boèce. (_De Interp.,

ed. sec._, I. III, p. 360, 368, 372.)]

Quant à lui, rien n'advient par hasard, sa providence ayant tout

précédé, le hasard n'est que l'incertitude humaine. La nature n'a de

mystères que pour notre science. On ne dit les miracles impossibles que

si l'on regarde au cours ordinaire de la nature, aux causes primordiales

des choses, et non à la souveraineté divine. Si Dieu formait encore

aujourd'hui l'homme du limon, et la femme de la côte de l'homme, ce

serait contre la nature, au-dessus de la nature, c'est-à-dire que les

causes primordiales y paraîtraient insuffisantes; il faudrait que Dieu

imprimât extraordinairement aux choses une force particulière[249].

Évidemment les recherches des philosophes n'atteignent que les créatures

et l'ordre journalier, toutes leurs lois sont au-dessous on en dehors de

la toute-puissance; la possibilité et l'impossibilité sont relatives aux

facultés des créatures, et en particulier la règle de la possibilité

de l'antécédent liée à celle du conséquent, ne peut s'appliquer qu'aux

choses créées.

[Note 249: Cf. _Hexameron. Thesaur. nov. anecd._, t. V, p. 1375.]

C'est ainsi, dit Abélard, que nous viderons cette _ancienne querelle_

dont parle la philosophie, cette question de la prescience divine, cette

question de savoir s'il ne résulte pas de l'immutabilité de Dieu que

tout arrive nécessairement. Les philosophes, et notamment Aristote, «si

habile dans le raisonnement, qu'il a mérité d'être appelé le prince des

péripatéticiens, c'est-à-dire des dialecticiens, nous fourniront de quoi

réfuter les pseudo-philosophes.» Ceux-ci disent, pour troubler la

foi des simples, que non-seulement le bien, mais le mal arrive

nécessairement, et qu'ainsi le péché ne peut être évité, car il a été

prévu de Dieu, et la Providence est infaillible. «Pour rompre cette

souricière (_muscipulam_), considérons cette forte trame qu'Aristote

ourdit au commencement de l'_Hermeneia_: il nous y confirme la force du

principe de contradiction jusque dans les propositions au futur.» Je

n'analyse point le raisonnement, il nous est connu; nous retrouvons ici

un résumé substantiel de la théorie logique des futurs contingents.

«Grâce à cette distinction d'un si grand philosophe, on peut aisément

réfuter l'objection ordinaire contre la Providence: il est certain, nous

dit-on, que la Providence est infaillible[250]....»

[Note 250: _Introd_., t. III, p. 1130-1136.--Voyez aussi Arist.

_Hermen_., IV, IX, et ci-dessus, t. II, c. IV, t. I, p. 401.]

Ainsi se termine ce qui nous reste du troisième livre de l'Introduction

a la Théologie, et avec lui l'ouvrage entier; un savant dit bien que la

suite s'en doit trouver dans la bibliothèque de Bodlei[251], mais si ce

manuscrit existe, il n'a jamais été publié. Ainsi la discussion d'une

des questions les plus difficiles peut-être auxquelles donne lieu la

Théodicée est restée suspendue, et par un hasard singulier, dans la

Théologie chrétienne, où sont repris tous les points traités dans

l'Introduction, cette question reste également irrésolue. Le livre

V, qui répond au troisième du présent ouvrage, s'interrompt aussi

brusquement, et même plus tôt que celui-ci, après la discussion relative

à la conciliation de la bonté de Dieu avec sa puissance, et il nous

manque la solution du grand problème si bien préparé par Abélard. On ne

peut renoncer à l'espérance de posséder quelque jour l'Introduction

tout entière; l'ouvrage était probablement complet[252], et il peut se

retrouver tel dans quelque manuscrit inédit de quelque bibliothèque

inexplorée. Mabillon pensait l'avoir rencontré dans un manuscrit en

trente-sept chapitres conservé en Bavière[253]; M. Rheinwald, dont les

recherches sont plus récentes, soupçonne, non sans raison, le docte

bénédictin d'avoir pris pour l'Introduction un ouvrage intitulé: _Pétri

Abælardi Sententiæ_ qu'il a publié en l'appelant _Epitome Theologiæ

christinæ_[254]. Il croit que c'est le Livre des Sentences dénoncé par

saint Bernard, condamné par le concile, désavoué par Abélard. Suivant

lui, le titre seul de Livre des Sentences aurait été faux, et Abélard,

qui n'a pas discuté pièces en main devant le concile, était en droit

de désavouer tout ouvrage qu'on lui attribuait sous ce nom; mais il

se pouvait qu'on désignât ainsi dans l'usage un écrit qu'il appelait

autrement, ou même un extrait fidèle de ses doctrines qui ne fût pas

son ouvrage. Tel serait le manuscrit que M. Rheinwald publie [255];

ses conjectures nous paraissent fondées, mais une chose plus certaine

encore, c'est que cet Épitome contient un résumé de l'Introduction à

la Théologie. Dans les douze premiers chapitres (l'ouvrage en a

trente-sept), l'extrait est presque littéral; par la suite, on remarque

quelques variantes, mais elles n'altèrent pas le fond de la doctrine. Ce

qui fait le prix de cet opuscule, c'est que l'ordonnance en étant à peu

près la même que celle de l'Introduction, il nous donne en substance

ce que devait contenir la partie de l'Introduction qui manque, et nous

pouvons ici compléter brièvement notre analyse[256].

[Note 251: Casimir Oudin, _De Script. eccl_., t. II, p. 1169.--Voyez

aussi l'_Histoire littéraire_, t. XII, p. 126. Les éditeurs de la

Théologie Chrétienne disent qu'ils n'ont rencontré la suite de

l'Introduction dans aucun manuscrit. _Thes. nov. anecd_., t. V, p.

1148.]

[Note 252: C'est du moins l'opinion que nous adoptons d'après Mabillon;

cependant M. Rheinwald élève des doutes spécieux.]

[Note 253: _Iter Germantæ_, p. 10.--_Hist. litt._, t. XII, p. 118.]

[Note 254: _Anecdot. ad litter. eccles. pertin._, partic. 11. Borolini,

1836.--M. Rheinwald a trouvé cet ouvrage parmi les manuscrits du

monastère de Saint-Emmeram de Ratisbonne, conservés à la bibliothèque

royale de Munich. (_Præfat_, p. vii; et xxxii.) M. Franz Besnard avait

déjà publié avec Quelques observations que j'ai pu consulter les seize

derniers chapitres de cet Épitome, dans un recueil allemand dont le nom

m'est inconnu.]

[Note 255: _Ibid._, _Proefat._, p. ix-xxi.--La preuve directe que cet

abrégé est d'Abélard sa trouve dans le c. xxxiv, p. 100, il renvoie à

son Commentaire de l'Épître aux Romains, où il a, dit-il, traité les

questions relatives à la grâce et au mérite, et cette citation est

exacte. (_Ab. Op._, p. 648.)]

[Note 256: _Eptiom. Theol. Christ._, C. xxi, p. 60.]

La Providence, c'est-à-dire la prescience ou prévoyance divine, n'impose

aucune nécessité aux choses qu'elle prévoit. De ce qu'un char passe et

de ce que je le vois passer, il ne suit pas que le passage du char soit

nécessaire. Or ce que Dieu prévoit, il le voit; sa providence n'est que

sa science éternelle, il n'y a point de temps pour lui, tout lui est

présent; aucune fatalité ne résulte donc de ce qu'il sait tout. Mais

il est vrai qu'il dispose tout: la disposition des choses dépend de la

disposition divine, comme la passion de l'action; il n'y a point d'autre

destin, d'autre _fatum_ que la disposition divine. La prédestination

n'est proprement que la disposition de Dieu ou sa providence appliquée

au bien, c'est la préparation de sa grâce.

VI. Après la sagesse de Dieu vient sa bonté. Celle-ci fait pour les

créatures tout ce qu'il est conforme à sa nature de faire; Dieu ne

connaît ni l'envie ni la colère, les expressions contraires qui peuvent

se trouver dans l'Écriture sont figuratives, elles se rapportent à des

dispositions de sa volonté qui ont pour nous, mais non pour lui, les

effets de la vengeance ou du courroux.

Ceci conduit à la contemplation des bienfaits de Dieu. Le premier, le

plus grand de tous, c'est l'incarnation. Ici se présente la question

célèbre: _Cur Deus homo[257]?_ Dieu s'est fait homme pour nous montrer

son amour, et ainsi il nous a rachetés du joug du péché, non que nous

fussions, comme quelques-uns le prétendent, en la possession du démon,

mais dans la servitude du péché; le Christ nous en a délivrés on

épanchant sur nous son amour, en offrant à Dieu le prix de notre

libération et une victime pure. Un si grand exemple nous enseigne

l'humilité, et en considérant les tortures du Christ, les martyrs

eux-mêmes ont appris à ne pas s'enorgueillir de ce qu'ils souffraient

pour le ciel.

[Note 257: C'est le titre du chap. XXIII (p. 62). Il y a un traité de

saint Anselme sous le même nom: _Car Deus homo_ libri duo (_Op._, p.

74). La doctrine du saint sur le mode et la nécessité de l'incarnation

ne diffère point essentiellement de celle de l'Épitome. La différence ne

roule que sur l'oeuvre même de la rédemption. Du reste, ou l'ordonnance

de l'Épitome s'écarte un peu de celle de l'Introduction, au dans ce

dernier ouvrage l'auteur revenait à propos de la bonté de Dieu sur un

sujet déjà traite à l'occasion de son immutabilité. Voyez ci-dessus p.

235.]

Dans l'incarnation, ainsi qu'on l'a déjà vu, deux natures se sont unies

en une personne. Comme la chair et l'âme sont un seul homme, Dieu et

l'homme sont un seul Christ, similitude consacrée par saint Athanase.

Entendez toutefois que bien que dans le Christ soit le Verbe, une des

trois personnes de la Trinité, cette personne divine n'est pas ici par

elle-même, _per se_ (probablement en tant que personne divine), car

alors il y aurait une personne dans une personne, la personne du Verbe

dans celle de Jésus-Christ, et ainsi il y aurait deux personnes dans le

Christ. Le Verbe divin n'est en quelque sorte dans le Christ que comme

l'âme est dans le corps. On peut, on doit appeler ces deux natures les

parties de la personne.

«On trouve dans les autorités toutes ces locutions: _Dieu est homme;

l'homme est Dieu; le Christ est le fils de l'homme; le Christ est le

fils de Dieu; le Christ est Dieu et homme_. Aucune de ces locutions

n'est propre, hors une seule. Si la première doit être prise au propre,

si Dieu est vraiment homme, l'éternel est temporel, le simple est

composé, le créateur est créature, ainsi du reste. Ce n'est donc pas une

expression propre, la partie y est prise pour le tout, comme cela arrive

souvent. Exemple, une âme pour un homme, _videbit omnis caro salutare

Dei_ (Isaïe, xlix, 26). Semblablement, quand nous disons: _Dieu est

homme_, cela n'est vrai qu'en partie, c'est pour: _Dieu s'unit l'homme_.

Par contre, _l'homme est Dieu_ signifie _l'homme est uni à Dieu_. Il

faut encore entendre comme vrais en partie ces mots: _le Christ est

homme_, ou _le Christ est Dieu_; il n'y a de vrai au sens propre que

cette expression: _le Christ est Dieu et homme_, c'est-à-dire le Christ

est le Verbe ayant l'homme, ou _le Christ est homme et_ «_Dieu_,

c'est-à-dire le Christ est l'homme ayant le Verbe[258].»

[Note 258: Épitom., c. XXIV, p. 68.]

Cependant l'unité de la personne ne conduit pas à l'unité de volonté;

la volonté de l'homme, que Dieu s'est uni, dont il a fait assomption,

_hominis assumpti_, ne peut être identique à celle de Dieu le Père;

c'est ce que prouve clairement cette parole de Jésus: «Mon Père, que ce

calice s'éloigne de moi s'il est possible; cependant qu'il en soit, non

suivant ma volonté, mais suivant la tienne.» (Math., XXVI, 39.) C'est

une humanité véritable que le fils de Dieu a prise, il a donc pris de

l'humanité les affections, les souffrances, les volontés, tout, hors

le péché. Il a voulu sa passion, en ce sens qu'il l'a jugée bonne et

salutaire, mais il ne l'a pas désirée, et sous ce rapport il ne l'a pas

voulue, car elle l'a fait souffrir dans toutes ses affections humaines,

autrement elle n'eût pas été la passion.

Dans la volonté de Dieu elle-même, il faut distinguer sa volonté qui

dispose et sa volonté qui approuve. Il dispose, en effet, beaucoup de

choses qu'il interdit; il veut qu'on désobéisse souvent à ce qu'il veut,

ou du moins s'il ne dispose pas ce qui est contraire à sa volonté, il le

permet. A proprement parler, il ne veut que le bien[259].

[Note 259: Epit., c. XXV et XXVI, p. 69-75.]

On élève une question: L'unité de la personne du Christ a-t-elle

été divisée par la mort? Ce qui est certain, c'est qu'à la mort de

Jésus-Christ, l'âme a quitté la chair; mais cette âme savait-elle tout

ce que savait le Verbe? Elle aurait été aussi parfaite que Dieu. Il

paraît raisonnable de croire que sans en savoir autant que Dieu, elle

voyait Dieu parfaitement. On entend d'ordinaire par vie animale cette

vivification et ce mouvement que la chair tient de l'âme; telle n'était

pas la vie du Christ: ce que l'âme fait pour le corps, le Verbe le

faisait pour l'âme du Christ, et par elle il donnait le mouvement à son

corps. Les affections naturelles étaient naturellement dans cette âme,

et la force motrice également, hormis comme instrument du péché[260].

[Note 260: C. XXVII, p. 76.]

Après le bienfait de l'incarnation, viennent ces bienfaits de Dieu

qu'on appelle les sacrements. Un sacrement est une image d'une grâce

invisible, un signe d'une chose sacrée, c'est-à-dire d'un mystère. Le

premier est le Baptême, puis l'Onction et la Confirmation. Le sacrement

de l'Autel (l'Eucharistie) est celui dont la cause est la commémoration

de la passion et de la mort du Christ: il se célèbre avec le pain et le

vin; après la consécration, ce pain est le corps du Christ et ce vin

est son sang[261]. Abélard reproduit sous diverses formes les pures

doctrines de la transsubstantiation; cependant, en exposant avec respect

et subtilité la merveille et le mystère du sacrement, il n'a pas évité

la censure. On entrevoit ici comment il a pu être conduit à examiner

des questions au moins oiseuses, et comment, pour n'avoir pas voulu

admettre, par exemple, que le corps et le sang de notre Seigneur fussent

soumis sur la terre à tous les accidents physiques qui peuvent atteindre

les espèces apparentes du pain et du vin; il a paru cesser, en de

certains moments, d'y voir, même après la consécration, le corps et le

sang réels de Jésus-Christ. Mais les questions étaient puériles et la

faute n'était pas sérieuse[262].

[Note 261: C. XXVIII-XXXI, p. 81-90. On se rappelle qu'au début de

l'Introduction il est dit que trois choses sont nécessaires au salut, la

foi, la charité, les sacrements. Ainsi tout le cadre était rempli. Voyez

ci-dessus, p. 188.

[Note 262: On verra en effet que le concile l'a condamné pour avoir dit

que le corps et le sang du Christ ne pouvaient tomber par terre. Nous

n'avons point la passage de l'Introduction où cela pouvait se trouver;

mais nous pouvons en deviner la place quand nous lisons dans le chap.

XXIX de l'Épitome, p. 87: «Si nolumus dicere quod illius corporis

sit hæc forma, possumus satis dicere, quod in acre sit illa forma ad

occultationem propter prædictam causam carnis et sanguinis reservata,

sicut forma humana in acre est, quando angelus in homine apparet. De hoc

quod negligentia ministrorum evenire solet, quod scilicet mures videntur

rodere et in ore portare corpus illud, quæri solet. Sed dicimus quod

Deus illud non demittitibi, ut a tam turpi animali tractetur; sed tamen

remanet ibi forma ad negligentiam ministrorum corrigendam.»]

Enfin le Mariage est un sacrement qui ne confère proprement aucun don

pour le salut, mais qui est le remède d'un mal, le frein de l'impureté,

la légitimation du lien de l'homme et de la femme. Les règles sur ce

sacrement ont varié; beaucoup de choses ont été licites qui ne le sont

plus; ainsi autrefois un homme pouvait avoir plusieurs femmes, les rois

seuls n'en devaient avoir qu'une. On demande si les clercs peuvent

contracter mariage; les prêtres qui ne l'ont pas fait le peuvent[263].

S'il se trouve dans une église qui a admis le voeu de célibat un prêtre

qui ne l'ait pas fait, il peut se marier, seulement il n'exercera pas

le ministère dans cette église, c'est-à-dire qu'il _ne tiendra pas la

paroisse_[264]. Les prêtres grecs, pourvu qu'ils n'aient pas fait de

voeux, reçoivent de l'évêque qui les consacre une épouse vierge, qui

ne peut, ainsi qu'eux-mêmes, être mariée qu'une fois; il leur est même

prescrit de chercher une femme dans une race étrangère, et cela pour

l'extension de la charité. Mais celui qui a notoirement prononcé le

voeu, comme le moine ou un prêtre, ne peut contracter mariage. Les

ordres sont aussi un empêchement, à compter du rang d'acolythe

exclusivement, et le mariage entraîne la renonciation aux bénéfices.

Cependant Grégoire a dispensé de ces règles les Anglais, à cause de la

nouveauté de leur conversion.

[Note 263: «Sacerdotes qui non fecerunt (ajoutez pout-être _votum_),

possunt.» P. 91.]

[Note 264: «Si vero aliquis in ecclesia, quæ votum suscepit, fuerit qui

non votum fecerit, potest ducere, sed in ecclesia illa officium non

exercebit, quod est, parochiam non tenebit.» p. 91. Tout ceci prouve

que le célibat des prêtres, quoique estimé et habituellement prescrit,

n'était pas une règle Commune à toutes les églises.]

Le dernier point traité dans l'Épitome, comme apparemment à la fin de

l'Introduction, puisqu'il était annoncé au début, c'était la charité.

Elle est l'amour honnête, ou l'amour qui se rapporte à une fin

convenable. Si j'aime quelqu'un pour mon utilité, mais non pour

lui-même, ce n'est pas de l'amour. Si je lui souhaite la vie éternelle,

non pour lui, mais pour être délivré de sa présence, ce n'est point un

amour qui tende à sa fin convenable. La fin légitime de l'amour, c'est

Dieu même. Notre amour pour Dieu et pour le prochain doit répondre à

l'amour de Dieu pour nous-mêmes. Seulement, tandis que la charité divine

n'est point une affection de l'Être immuable, mais la disposition que sa

bonté a prise de toute éternité pour le bien de sa créature, notre amour

est un mouvement de l'âme, d'abord vers Dieu, puis vers le prochain;

amour absolu et sans limite pour Dieu, amour subordonné à l'amour divin

quand il se porte vers nos semblables.

La charité étant la première des vertus et la base de toutes, nous

devons la retrouver en quelque sorte dans les autres vertus. Elles ne

sont vertus qu'à la condition de l'amour, elles ne sont vertus que si

nous les pratiquons à cause de Dieu. Les philosophes ont distingué et

défini les vertus. Socrate les a ramenées à quatre, la prudence, la

justice, la force, la tempérance. Aristote en a séparé la prudence, qui

est pour lui une science plutôt qu'une vertu[265]. Toutes ces vertus ont

des vices pour opposés; ces vices conduisent à des péchés. Ce qui fait

la faute dans le péché, c'est le mépris du Créateur. Aussi le mérite

est-il uniquement dans la bonne volonté. La bonne volonté, c'est la

volonté du bien inspirée par l'amour de Dieu. Ce qu'elle mérite, c'est

la vie éternelle, et elle l'obtient par la rémission des péchés.

Les péchés sont remis par la contrition, la confession, la

satisfaction[266]. En finissant, Abélard touche avec clarté et précision

à tous ces points, qu'il considérera plus à loisir dans d'autres

ouvrages plus étendus et plus authentiques. Mais ce qu'il en dit ici

suffit pour nous autoriser à penser que l'Introduction contenait en

substance toutes ses idées sur les divers points de la théologie. Il y

approfondissait surtout le dogme de la Trinité; mais il n'omettait

pas les questions de la rédemption, de la grâce, du péché, de la

justification, c'est-à-dire tout ce qu'il a traité dans son Commentaire

sur l'Épître aux Romains et dans sa Morale.

[Note 265: Arist., _de anim._, III, 3.--Abélard cite ici, p. 99, la

définition de la justice selon Justinien: _Justitia est constans_, etc.,

faut-il en conclure qu'il Connaissait les Institutes, ou bien qu'il

avait rencontré cette citation?]

[Note 266: _Epit._, c. XXXII-XXXVII, p. 95-114.]

Qu'y avait-il de parfaitement original dans ses doctrines théologiques?

Telle est la question qui se présente à l'esprit et que nous ne

saurions, il faut l'avouer, résoudre avec une entière certitude. Nous

y reviendrons plus d'une fois. Ici bornons-nous à dire que ses

contemporains lui ont particulièrement imputé sa doctrine de la Trinité.

Plus tard, on a surtout remarqué ses idées sur le libre arbitre. Parmi

les preuves de l'attention qu'elles ont obtenue, la moins notable n'est

pas l'allusion souvent citée de l'auteur d'un poëme du XIVe siècle:

Pierre Abaillard en un chapitre

Où il parle de franc arbitre,

Nous dit ainsi en vérité

Que c'est une habilité

D'une voulenté raisonnable

Soit de bien ou de mal prenable,

Par grâce est a bien faire encline

Et à mal quand elle descline[267].

[Note 267: Duchesne dit que ces vers sont d'un poëte anonyme qui vivait

en 1376 (_Ab. Op._, in not., p. 1161).]

Mais si les idées qu'Abélard exprime sur la nature et la réalité du

libre arbitre, et sur la possibilité d'en concilier l'existence avec la

prescience divine, sont en général justes, nous ne pouvons en admettre

la parfaite originalité. Ici, comme en tant d'autres occasions, il

reproduit ses maîtres, et l'on risquerait de concevoir une opinion

exagérée de la fécondité de son génie, si l'on croyait qu'il a trouvé

seul la moitié seulement de ce qu'il pense et de ce qu'il enseigne. Par

exemple, le fond de sa doctrine du libre arbitre est en principe dans

Aristote, et déjà développé dans Boèce. Seulement Boèce, qui, du moins

lorsqu'il commente les philosophes grecs, ne fait nulle part acte de

christianisme, ne défend le libre arbitre que contre la fatalité des

stoïciens, ou contre la providence peu active du Dieu de la sagesse

antique. Abélard a le mérite de reprendre à fond ces idées, pour les

adapter aux croyances d'une religion qui place l'humanité dans un

commerce bien plus intime avec la volonté suprême. Tel est en général

son mérite. C'est un mérite de remaniement. Il remet d'anciennes notions

en rapport avec l'état nouveau des questions et des esprits. Sur la

liberté, du reste, il avait été devancé. Déjà et presque de son

temps, saint Anselme avait exposé une doctrine chrétienne du libre

arbitre[268]. Abélard, moins net peut-être et moins affirmatif,

discute plus régulièrement, et fait habilement servir la dialectique à

l'exposition des vérités métaphysiques et morales. Ainsi nous l'avions

vu entraîné par la logique à des questions sur la nature de l'homme et

l'ordre du monde; et ici la théodicée le ramène à la logique, qui vient

en aide à sa foi troublée. C'est, au reste, là une singularité et une

valeur de la scolastique, et c'est ce qui justifie l'opinion souvent

exprimée que les scolastiques, soit en métaphysique, soit en théologie,

n'ont eu véritablement en propre que l'invention d'une méthode, ou

l'application de la logique à toute la philosophie.

[Note 268: _Dialogus de libero arbitrio, S. Ans., Op.,_ p.

117.--_Tractatus de Concordia præscient, cum lib. arbit. Id.,_ p.

128.--Cf. Boeth., _De Interp. ed. sec.,_ t. III.]

Quant aux conclusions que cette méthode lui suggère, on ne saurait les

adopter sans examen. Si nous ne les discutons pas ici, ce n'est pas

qu'elles soient au-dessus de la discussion. Tant qu'il parle du libre

arbitre en lui-même, il nous paraît dans le vrai. Mais quand il passe de

l'exposition du fait à la conciliation de ce fait avec l'ordre du

monde, avec la nature de Dieu, je ne dis point qu'il s'égare, mais il

s'aventure. La toute-puissance de Dieu est donnée comme absolue par

les théologiens. Sa volonté est la nature des choses, dit saint

Augustin[269]. Il peut être philosophique de subordonner sa volonté et

sa puissance à sa perfection; mais ce n'est pas une décision qui aille

de soi, et l'on trouverait difficilement un écrivain ecclésiastique

accrédité qui souscrivît à la théorie d'Abélard au moins dans ses

termes, bien qu'il soit impossible de ne pas admettre quelque chose

d'analogue, dès qu'on remue les problèmes de la prescience et de la

liberté, de la bonté divine et de l'existence du mal. Aucune doctrine

sur ces points n'est exempte de contradiction, peut-être parce que la

contradiction est dans les choses, autant du moins qu'elles nous

sont connues. Mais ici la mesure, les nuances, les expressions sont

importantes, et malgré de justes précautions, Abélard n'a point échappé

à l'erreur ou du moins aux apparences de l'erreur. Ce n'est pas en ce

moment qu'il faut le juger.

[Note 269: _De Genes. ad Litt_., VI, xv. La doctrine d'Abélard est

critiquée par le P. Petau (t. 1, t. V, c, vi, p. 840). Nous reviendrons

sur ces questions, lorsqu'il y reviendra dans son Commentaire sur saint

Paul.]

Nous avons suivi fidèlement, dans notre analyse de l'Introduction,

l'ordre des idées de l'auteur, quoiqu'il soit peu méthodique. Ainsi,

après deux livres consacrés au dogme de la Trinité, on l'a vu employer

le troisième à discuter les attributs généraux de Dieu, sa bonté, son

immutabilité, sa toute-puissance, son unité, même son existence; toutes

questions indépendantes du dogme chrétien et qui paraissent préalables à

la connaissance des trois personnes de la Trinité. Il semble, en effet,

qu'il importe de savoir que Dieu existe, avant de connaître sa nature,

ou tout au moins qu'il est un, avant de comprendre comment, encore qu'il

soit un, il se distingue en trois personnes. C'est cet ordre qu'a suivi

saint Thomas dans la plus méthodique des théologies[270]. Suivant les

idées modernes, tous les objets traités dans le livre III, tel qu'il est

imprimé, appartiennent à ce qu'on appelle la religion naturelle, et loin

d'être des corollaires ou des appendices du dogme chrétien, sont les

principes mêmes avec lesquels le dogme chrétien doit être conféré et

raccordé. Mais les idées modernes ne sont pas celles d'Abélard; quoique

rationaliste parmi les théologiens, il est et veut être théologien; il

doit donc avant tout poser la Trinité, c'est-à-dire enseigner Dieu, qui

n'existe pour lui que tel qu'il est pour le chrétien. Lorsqu'il cite les

philosophes et les païens, ce n'est pas pour avoir connu les vérités

primitives auxquelles se seraient adjointes plus tard les vérités

chrétiennes, mais pour avoir pressenti et même annoncé, bien que

sous une forme un peu vague, un peu voilée, les vérités chrétiennes

elles-mêmes; il s'efforce au moins autant de faire les philosophes

chrétiens que de rendre le christianisme philosophique. Mais, dans ce

plan même, il est impossible de ne pas trouver que les deux premiers

livres n'ont point d'ordre et de clarté. L'ouvrage semble un premier

jet, ou plutôt un recueil d'idées et de questions écrit pour

l'enseignement ou après l'enseignement, dans l'ordre où l'improvisation

et la polémique, inséparables de l'enseignement oral, avaient

d'elles-mêmes disposé les matières. En effet, lorsqu'au commencement

du second livre, Abélard s'interrompt pour justifier avec tant de soin

l'emploi des autorités profanes et du raisonnement philosophique, il y

est amené par des attaques récentes, et répond à des objections, à des

critiques qui semblent être survenues depuis le premier livre, ou plutôt

depuis les leçons dont le premier livre ne serait que le résumé ou le

canevas. Qui sait si nous n'avons pas dans l'Introduction une rédaction

d'un cours de théologie d'Abélard, l'oeuvre d'un de ses élèves

peut-être? L'inégalité du style, les redites, les désordres, et

quelquefois aussi les absurdités et les ellipses, les arguments tantôt

développés avec prolixité, tantôt écourtés brusquement, les citations

parfois indiquées ou tronquées, et qui souvent encombrent le texte,

seraient autant de circonstances favorables à cette conjecture, quoique

assurément les morceaux importants soient de la main du maître, tels

que le prologue, le début de l'ouvrage, celui du second livre, et les

principaux articles du troisième. Quant au fond des idées, au choix des

arguments, des autorités et des exemples, tout est bien de lui, et nous

venons en vérité de l'entendre et d'assister à ses leçons. Tel on le

retrouve dans ses autres écrits; les analogies y sont frappantes; il

aime à se répéter.

[Note 270: _Summ. Theol_., pars 1, quæst. I-XLIV. C'est aussi l'ordre

suivi par le P. Petau dans ses _Dogmes Théologiques_.]

Abélard, Tome II · 第 14 / 33 题