CHAPITRE II.

DE LA THÉOLOGIE D'ABÉLARD.--_Introductio ad theologiam_.

Abélard raconte qu'avant d'écrire sur la théologie il laissa ses

écoliers lui demander «une _somme_ de l'érudition sacrée qui fût

comme une introduction à l'Écriture sainte[185].» Ils avaient lu,

continue-t-il, et goûté ses nombreux écrits sur la philosophie, sur les

lettres séculières; il leur semblait qu'il serait bien plus facile à son

esprit de pénétrer le sens de l'Écriture sainte et les raisons de notre

foi qu'il ne le lui avait été de tarir, comme ils le disaient, les puits

de l'abîme philosophique. Le but de la course, le fruit du travail ne

devait-il pas être, en définitive, l'étude de Dieu, à qui tout doit être

rapporté? Pourquoi a-t-il été permis aux fidèles d'étudier les arts

profanes et les ouvrages des Gentils, si ce n'est pour y trouver et

ces formes de langage, et ces procédés de raisonnement, et cette

connaissance préalable de la nature des choses, qui peuvent servir soit

à comprendre et à orner la sainte Écriture, soit à en établir et à

en défendre la vérité? Plus la foi chrétienne semble embarrassée de

questions ardues, plus elle doit être munie d'un rempart de fortes

raisons, surtout contre les attaques de ceux qui font profession d'être

philosophes; plus de leur part l'inquisition est subtile et sait rendre

les solutions difficiles, plus elle est propre à troubler la simplicité

de notre foi. Ils ont donc, ces écoliers, jugé capable de résoudre

toutes ces controverses celui que l'expérience leur a fait connaître

pour versé dès le berceau dans l'étude de la philosophie et

principalement de la dialectique, cette maîtresse en tout raisonnement,

et ils l'ont unanimement supplié de faire valoir le talent que Dieu lui

a remis, puisqu'on ignore quand ce juge redoutable en demandera compte

avec les intérêts. (Math., XXV, 15.) Ils ajoutent que cela convient à

l'âge et à la profession d'un homme qui, changeant de moeurs, d'habit,

de travaux, préfère désormais les choses divines aux choses humaines

et délaisse le siècle pour se donner tout à Dieu. Après avoir jadis

embrassé l'étude pour gagner de l'argent, il faut la faire servir

maintenant à gagner des âmes: c'est bien le moins que de venir à la

onzième heure cultiver la vigne du Seigneur. A ces fréquentes instances

de ses disciples, si, par raison ou par faiblesse, il ne se rend pas

pleinement, il accorde enfin d'entreprendre l'oeuvre selon ses forces,

ou plutôt avec l'aide supplétive de la grâce divine, ne promettant pas

tant de dire la vérité que d'exposer, comme on le lui demande, le sens

de ses opinions.

[Note 185: _Ab. Op._, pars II. _Introd. in prol._, p. 973-976.]

«Que si dans cet ouvrage,» ajoute-t-il, «mes fautes veulent, ce qu'à

Dieu ne plaise, que je m'écarte de la pensée ou de l'expression

catholique, que celui-là me pardonne qui juge l'oeuvre sur l'intention;

je serai toujours prêt à donner satisfaction sur toute erreur en

corrigeant ou en effaçant ce que j'aurai mal dit, quand un fidèle

me redressera par la puissance de la raison ou par l'autorité de

l'Écriture.... Éclairé par l'exemple de saint Augustin, lorsqu'un si

grand homme a rétracté ou corrigé beaucoup de choses dans ses écrits, si

j'avance quelques erreurs, je n'en défendrai rien par dédain, je n'en

soutiendrai rien par présomption. Si je ne suis pas exempt du défaut de

l'ignorance, du moins n'encourrai-je pas l'accusation d'hérésie, car

ce n'est pas l'ignorance qui fait l'hérétique, mais l'obstination de

l'orgueil. Elle se montre dans celui qui, désirant se faire un nom par

quelque nouveauté, met sa gloire à avancer des choses extraordinaires

qu'il s'efforce mal à propos de maintenir contre tous, pour paraître

supérieur aux autres, ou du moins pour ne se laisser mettre au-dessous

de personne[186].»

[Note 186: C'est à peu prés le début de l'Introduction à la théologie.

Dans son autre théologie (_Theologia christiana_, dans le _Thesaur. nov.

anecd._, t. V, p. 1189), il revient avec étendue sur les déclarations

qui terminent ce préambule; il y dit que c'est une grande impiété que de

corrompre par le péché le premier don de Dieu, la science, et de faire

participer à ses fautes un art innocent et irréprochable, la logique; et

il s'élève contre l'orgueil de la science et de la raison avec une force

qui prouve combien il avait à coeur de n'en être pas accusé. (Lib. III,

p. 1245-1258.)]

Ce préambule donne l'origine et la date de l'ouvrage auquel il

appartient. Abélard raconte qu'après sa prise d'habit au couvent de

Saint-Denis, il rouvrit un cours de théologie, et qu'a la demande de ses

élèves il composa sur l'unité et la trinité divine un traité destiné

à faire comprendre ce qu'il fallait croire[187]. Ce traité, qui fut

avidement lu et qui, déféré au synode de Soissons, y fut condamné et

brûlé, c'est, je n'en doute pas, l'_Introduction à la théologie_,[188]

véritable résumé de son enseignement, le plus important de ses ouvrages

théologiques; car ses principales opinions en ces matières y sont

développées ou indiquées, et c'est en général sur ce livre qu'il a été

jugé par ses contemporains et la postérité. Plus tard, cependant, soit

que la rédaction n'en fût pas définitive, et en effet elle laisse

beaucoup a désirer pour l'ordre, la proportion, l'élégance; soit qu'il

n'avouât pas un texte irrégulièrement publié, et qui d'ailleurs n'est

parvenu jusqu'à nous ni complet ni correct; soit enfin que la prudence

ou la réflexion eût modifié ses idées ou son caractère, il a traité de

nouveau le même sujet dans un ouvrage dont l'ordonnance paraît meilleure

et la diction plus travaillée; c'est la _Théologie chrétienne_, que nous

n'avons pas non plus tout entière. Mais lorsque vers 1140, c'est-à-dire

dix-huit ou vingt ans après la composition de l'Introduction, Guillaume

de Saint-Thierry en dénonça l'auteur à saint Bernard, c'est sur cet

ouvrage qu'il fonda principalement son accusation, quoiqu'il y comprît

la Théologie chrétienne. Sans tenir aucun compte des modifications, ou

plutôt des précautions de doctrine que celle-ci pouvait présenter, il ne

voit entre les deux livres qu'une différence de volume: l'un, dit-il,

contient plus et l'autre moins.[189] C'est aussi l'Introduction que

saint Bernard paraît avoir eue sous les yeux et que le concile de Sens a

surtout condamnée, du moins en ce qui concerne la Trinité ou la nature

de Dieu. C'est donc l'ouvrage qu'il faut bien faire connaître, comme le

plus propre à révéler la théologie d'Abélard.

[Note 187: _Ab. Op._, op. i, p. 19 et 20, et 1.1 du présent ouvrage, p.

75.]

[Note 188: Mag. P, Abæl, nannetensis Introductio ad theologiam divin in

III libros. (_Ab. Op._, p. 973-1136.)]

[Note 189: S. Bern, _Op._, op. CCCXVI.--_Bibl. cistero._, t. IV, p. 112,

et ci-dessus, t. I, p. 183.]

Malheureusement, quoique étendu, il n'est pas complet, mais il en a

été retrouvé récemment un abrégé composé, selon toute apparence,

par Abélard, ou du moins sous ses yeux, et nous pouvons rétablir la

substance et l'ordonnance de ce qui nous manque de l'ouvrage principal.

Le salut de l'homme, suivant notre auteur, dépend de trois choses, la

foi, la charité, le sacrement. La foi, qui contient l'espérance,

comme le genre contient l'espèce, est l'estimation des choses qui

n'apparaissent pas[190], c'est-à-dire qui ne sont pas soumises aux sens

du corps.

[Note 190: «Existimatio rerum non apparentium.» _Introd_, p. 977. Le mot

d'_existimatio_ répond à celui de saint Paul [Grec: Elenchos],

traduit dans la Vulgate par _argumentum_, et dans saint Augustin par

_convictio_. C'est cette dernière Idée que voulait rendre Abélard; on

a vu que pour lui estimation, Équivalent d'_opinio_, [Grec: doxa],

s'alliait naturellement, d'après l'autorité d'Aristote, à l'idée de foi

ou de croyance. (Hébr., xi, I.--S. Aug., _Serm._ cxxvi, et ci-dessus i.

I, p. 400.)]

La foi suppose donc l'invisible: les choses qui apparaissent, on ne

les croit pas, on les connaît; le mérite et le propre de la foi est

de croire ce qu'on ne voit pas. Nous croyons pour connaître, nous ne

connaissons pas pour croire. Qu'est-ce que la foi? croire ce qu'on ne

voit pas. Qu'est-ce que la vérité? voir ce que l'on croit. Car la foi

est la croyance aux choses mêmes et non aux mots. Ainsi la foi dans

l'Évangile contient la foi aux choses de l'Évangile. Les philosophes

ont bien aussi une certaine foi, lorsqu'une chose est mise au-dessus du

doute soit par la pensée, soit par l'expérience. L'argument est ce qui

fait foi d'une chose auparavant douteuse[191] (Cicéron). Il y a donc

plusieurs moyens de produire la foi, et la foi est proprement ou

improprement dite, suivant qu'on l'applique aux choses occultes on aux

choses apparentes.

[Note 191: Beoth., in _Topic. Cie._, t. 1, p. 102.]

Parmi les vérités de la foi, parmi les choses de Dieu, toutes

n'importent pas au salut. Au premier rang de celles qui importent au

salut se placent celles qui sont relatives d'abord à la nature de Dieu,

puis à ses dispensations ou dispositions nécessaires.

«La religion chrétienne tient qu'il n'existe qu'un seul Dieu, et non

plusieurs, seul Seigneur de tous, seul créateur, seul principe, seule

lumière, seul souverain bien (bien parfait), seul immense, seul

tout-puissant, seul éternel, substance une ou essence absolument

immutable et simple, en qui ne peuvent être aucunes parties ni rien

qui ne soit elle-même, seule véritable unité en tout, hors en ce qui

concerne la pluralité des personnes divines. Car en cette substance si

simple, ou indivisible et pure, la foi confesse trois personnes en tout

coégales et coéternelles, et qui ne diffèrent point numériquement,

c'est-à-dire comme des choses numériquement diverses, mais seulement par

la diversité des propriétés, une étant Dieu le père, une étant Dieu le

fils, une étant Dieu esprit de Dieu, procédant du Père et du Fils. Une

de ces personnes n'est pas l'autre, quoiqu'elle soit ce qu'est l'autre.

Ainsi le Père n'est pas le Fils ou le Saint-Esprit, ni le Fils le

Saint-Esprit; mais le Fils est ce qu'est le Père, et le Saint-Esprit

également. Dieu est autant le Père que le Fils ou le Saint-Esprit, étant

un en nature, un numériquement autant que substantiellement. Mais de la

diversité des propriétés naît la distinction des personnes; elle est

telle que cette personne-ci est autre, mais non autre chose que cette

personne-là; comme un homme diffère d'un homme personnellement et non

substantiellement, en tant que celui-ci n'est pas celui-là, quoiqu'étant

ce qu'est celui-là, c'est-à-dire identique de substance et non de

personne[192].»

[Note 192: _Introd._, I. I, p. 917-983. On pourrait voir là un réalisme

très-prononcé, car Abelard semble admettre ici l'identité de substance

entre deux hommes: mais il peut n'entendre que l'identité de nature, et

non l'identité numérique. Il est vrai qu'alors la comparaison n'est plus

exacte par rapport à la Trinité; mais, comme on le verra, elle est reçue

et presque triviale dans la question et ne doit pas être reprochée à

notre auteur.]

Le propre du Père est d'être inengendré (improduit, _ingenitus_),

c'est-à-dire d'exister par soi et non par un autre, comme le propre du

Fils est d'être engendré, et du Saint-Esprit, non pas d'être engendré,

mais de procéder, sans que le Saint-Esprit ou le Fils soient faits ou

créés. Le Père est donc le principe de la divinité. (Saint Augustin, _De

Trin._, IV, xx.) Mais sa divinité est dans chacune des trois personnes,

chacune est Dieu, Seigneur, Créateur; en ce sens, la Trinité est

indivise (proprement individu, _individua_). Mais aucune des trois

personnes n'étant l'une ou l'autre personne, une seulement étant dite

inengendrée, une engendrée, une procédant, il suit qu'il n'y a pas en

elles pluralité de choses ou pluralité substantielle, mais pluralité

de propriétés: chacune est personne, mais point de la même manière que

chacune est Dieu. Tout ce qui appartient à la personne est propre, tout

ce qui appartient à Dieu, tout ce qui est absolument divin est commun

à toutes, comme la gloire, la volonté, l'opération. «Tel est,» dit

Abélard, «le résumé de la foi touchant l'unité et la trinité, qu'il

nous faut établir et fortifier par des exemples et des similitudes

convenables contre les inquisitions de ceux qui doutent. Que sert, en

effet, pour la doctrine, de parler, si ce que nous voulons enseigner ne

peut être exposé de façon à être compris[193]?»

[Note 193: Ces idées générales sur la Trinité n'ont rien d'original, non

plus que de hasardé. Abélard les emprunte surtout à saint Augustin qui

lui-même les a plutôt remaniées qu'inventées. On peut les retrouver

exposées avec soin et développement dans la _Somme_ de saint Thomas.

(Pars I, quaest. XXVII et seqq.) Une différence seule doit être

remarquée. Abélard, guidé en ceci par saint Augustin, qui s'attache plus

aux différences qu'aux ressemblances des personnes de la Trinité avec la

généralité des êtres, ne veut pas qu'elles soient entre elles _diversae

numero rerum_ (p. 982), ce qui suit Dialectiquement de ce qu'elles ne

sont pas des substances. Cependant comment être trois sans différence

numérique? Aussi saint Jean Damascène avait-il admis cette différence,

et Pierre Lombard qui l'explique, ne la rejette pas, quoiqu'il trouve

plus prudent de s'en tenir à la différence de propriété, Jean Damascène,

suivant lui, était plus frappé des ressemblances que des différences.

(Jean Damasc., _De orth. Fid._, I. III, c. iv et vi.--P. Lomb., _Sent._

I, _Dist._ XIX.) Saint Thomas, sans oser prononcer que les personnes de

la Trinité soient choses numériques diverses, admet cependant que le

nombre, _termini numerales_, s'applique à la divinité. Il considère la

multitude des personnes comme une division formelle ou rationnelle. Il

dit quelque part _numeras personarum_ (_Qu._ xxx, a. 3.--_Qu_. xxxi,

a. 1.)Les modernes n'hésitent pas à dire que les trois personnes sont

«trois êtres individuels subsistant réellement en eux-mêmes, qui sont

chacun un principe d'action.» (Bergier, _Dict. de Théol._, art. _Trinité

et Personne_.) C'est aller bien loin, et Abélard nous paraît plus sage.

Il suit du reste une opinion exprimée dans un ouvrage qu'il croyait de

Boèce, savoir que le nombre réel n'en pas applicable à la divinité, mais

seulement le nombre intellectuel, (_De Trin. unit. Dei, Op._ Boeth., p.

958.)]

Que veut dire dans la nature divine cette distinction de personnes?

Cette nature restant une et indivisible, comment lui assigner une

trinité personnelle? De là deux points «à défendre contre les attaques

véhémentes des philosophes.»

La distinction des personnes doit nous servir à mieux concevoir la

divinité, c'est-à-dire dans la divinité le bien suprême et la perfection

absolue. Ainsi le nom du Père désigne la puissance divine: Dieu est

tout-puissant, parce qu'il peut faire tout ce qu'il veut, non parce

qu'il peut tout faire; car il ne peut faire des choses injustes, étant

lui-même la suprême justice. Le nom du Fils désigne la sagesse: Dieu est

sage, car il sait tout et ne peut se tromper ni être trompé. Le nom du

Saint-Esprit enfin désigne la charité ou la bonté: Dieu est bon, car

il veut que tout soit disposé pour le mieux, que tout arrive le mieux

possible, et il conduit tout à la meilleure fin. Là où s'unissent ces

trois choses, puissance, sagesse et bonté parfaites, le bien parfait est

réalisé.

Le nom du Père exprime la toute-puissance: Je crois en Dieu le père

tout-puissant, dit le Symbole des apôtres. «Comme Dieu, innascible,

comme père, inengendré (_ingenitus_), il a, comme tout-puissant,

la plénitude de la force,» dit l'évêque Maxime[194], «car il

est tout-puissant par la divinité inengendrée, et père par la

toute-puissance.» La _divinité inengendrée_ signifie que seul des trois

personnes il est inengendré, seul il n'est point par un autre que lui,

_solus ipse non sit ab alio_, tandis que les deux autres personnes sont

par lui, _ab ipso sunt_. _Père par la toute-puissance_, cela veut dire

évidemment que la puissance divine lui appartient, spécialement, comme

propriété, de même que celle d'être inengendré, bien que chacune des

autres personnes, étant de même substance, soit de même puissance. «En

effet, les propriétés des trois personnes étant distinctes, certaines

choses sont d'ordinaire dites ou admises spécialement et comme

proprement de telle ou telle d'entre elles, lesquelles choses, d'après

leur nature, nous ne le contestons pas, appartiennent en union à chacune

d'elles[195].» Le Père et le Saint-Esprit, la Trinité entière est

sagesse; le Père et le Fils, la Trinité entière est charité. Seulement,

à raison des propriétés des personnes, certaines oeuvres sont

spécialement attribuées à chacune d'elles, quoique ces oeuvres soient

dites oeuvres indivises de la Trinité, et que tout ce qui est fait par

une d'elles le soit par chacune. Ainsi la susception de la chair est

assignée au Fils; ainsi il est dit que la régénération s'accomplit par

l'eau et l'Esprit (Jean, iii, 5), quoiqu'en tout cela la Trinité opère

tout entière. L'usage est donc d'attribuer en propriété spécialement

et principalement au Père ce qui concerne la puissance, son nom le

désignant surtout, par ce fait qu'étant inengendré, il subsiste par

lui-même, non par un autre; d'où il résulte que, comme mode substantiel,

la puissance lui reste en propre. En effet, encore que le Père puisse

faire tout ce que fait le Fils et le Saint-Esprit, il a cela de plus

qu'il existe seul par lui-même et n'a pas besoin d'un antre pour

être. Néanmoins nous ne disons pas le Fils et le Saint-Esprit moins

tout-puissant que le Père: les oeuvres de la Trinité sont indivises on

communes, tout ce que fait la puissance étant réglé par la sagesse,

accompli par la bonté; aussi invoquons-nous Dieu au nom du Père, et au

Fils, et du Saint-Esprit: les trois personnes sont inséparables pour la

prière comme dans l'opération divine. Mais pour que la tonte-puissance

qui est a chacune consomme ce que chacune veut faire, il n'est

pas nécessaire que chacune soit absolument comme les deux autres,

puisqu'elles diffèrent par les propriétés, la non-génération, la

génération, la procession. Sans doute il y a égalité entre elles; il n'y

a rien de plus du de moins, par exemple, dans le Fils, quant au lieu, au

temps, à la puissance, à la science, si ce n'est pourtant qu'il n'est

pas né de lui-même et que le Père l'a engendré. Mais _ce seul plus ou

moins_ qui est dans le Fils, de n'être pas par lui-même comme le Père,

s'applique-t-il au mode de l'opération, comme au mode de l'existence?

De cette puissance propre au Père de subsister par soi ou d'exister

de soi-même, et non par un autre, il suit nécessairement que les deux

autres personnes de la Trinité sont par lui et n'ont pas la propriété de

subsister par soi. Si donc nous rapportons la puissance tant au mode

de l'existence qu'à celui de l'opération, nous trouverons que la

toute-puissance appartient au Père proprement et spécialement, en sorte

que non-seulement il peut tout avec les deux autres personnes,

mais encore qu'il a seul l'existence par soi, non par un autre, et

conséquemment la puissance par soi, comme l'existence; et les autres

personnes, ayant l'existence par lui, peuvent par lui tout ce qu'elles

veulent. C'est ainsi que le Fils a dit: «Je ne puis rien faire par

moi-même.» (Jean, v, 30.) Et ailleurs: «Je ne fais rien par moi-même, ou

je ne parle point par moi-même.» (Jean, xiv, 10.) Cette puissance propre

du Père par laquelle il subsiste seul par soi et non par un autre est

comprise dans la toute-puissance, et il faut le dire tout-puissant, en

ce sens que tout ce qui appartient à la puissance, quant à l'opération

comme à l'existence, lui est attribué en propre par l'évêque Maxime.

[Note 194: Maxime, évêque de Turin, qu'il ne faut pas confondre avec

Maxime le moine a laissé des homélies. La citation d'Abélard en dans

l'homélie _In tradit. Symboli. (Bibl. vet. pat_., t. VI, p. 42.)]

[Note 195: C'est ce que saint Thomas appelle _essentialia personis

attributa_. (Qu. xxxix, a. 8.) Abélard paraît marquer ici avec beaucoup

de soin le caractère mixte de ces attributions qui sont _appropriées_

sans être _propres_. Le point original comme aussi le point hasardé est

le parti qu'il a tiré de ces attributions que l'Église en général

ne regarde pas comme constitutives, et dont elle ne déduit pas de

conséquences importantes. Nous touchons ici à la nouveauté principale de

toute la doctrine, et à l'origine des censures qu'elle a encourues. Nous

y reviendrons.]

Peut-être serait-il plus exact de dire que le Père, par la

toute-puissance qui lui est attribuée en propre, engendre la sagesse,

comme un fils, la sagesse divine étant quelque chose de la divine

toute-puissance, étant elle-même une certaine puissance; car elle est

une puissance de discerner, la puissance en Dieu de discerner et de

connaître tout parfaitement.

L'Écriture en divers passages paraît prouver que nommer la puissance

du Seigneur, c'est nommer la puissance divine, d'où est née la divine

sagesse; dire Dieu le fils, c'est nommer la sagesse divine, née de la

divine puissance; nommer le Saint-Esprit, c'est nommer la charité de la

bonté divine, qui procède pareillement du Père et du Fils[196].

[Note 196: _Introd., t. 1, p. 988-996.]

Mais à ces témoignages des écrivains sacrés, il plaît à Abélard d'unir

ceux des philosophes, «puisque c'est à des philosophes qu'il a affaire,

à ceux du moins qui tâchent d'attaquer notre foi par des citations

philosophiques. Nul, en effet, ne peut être accusé et persuadé que par

des raisons qu'il accepte, et la confusion est grande d'être vaincu par

où l'on espérait vaincre.» D'ailleurs les vertus des philosophes ont été

louées par de saints docteurs. Non-seulement ils se sont élevés à une

vie pure, mais encore à l'intelligence d'un Dieu unique. Les autorités

ne manquent point pour prouver qu'ils ont connu l'ouvrier à son ouvrage.

Ne pût-on les citer comme des modèles de la vie, on pourrait encore

s'instruire à leurs leçons. Dieu peut nous vouloir éclairer par

l'intermédiaire d'indignes ministres; tout lui est bon pour toucher nos

esprits et nos coeurs. «S'il ne faisait les grandes choses que par les

grands hommes, la reconnaissance s'adresserait à eux plus qu'à lui.» (P.

1006.) D'ailleurs saint Jérôme nous dit de ne pas désespérer du salut de

tous les philosophes qui sont venus avant l'incarnation. On sait comment

saint Augustin s'exprime sur Socrate[197]. Platon parle de Dieu, du

culte qui lui est dû, de la prière qui l'invoque, de la vertu qui lui

plaît, en des termes qui semblent indiquer une sorte de révélation de sa

divinité sainte. On peut dire même que l'incarnation a été annoncée

par la sibylle plus clairement qu'elle ne l'est dans quelques-uns des

prophètes, et l'on ne saurait s'étonner que _le plus grand de tous

les philosophes_ ait paru atteindre l'idée essentielle de la Trinité,

lorsqu'au Dieu suprême il ajoute et cette intelligence, ce [Grec: Nous]

né de Dieu et coéternel à lui, et cette âme du monde qui est la vie et

le salut de tout ce qui existe. Ne croit-on pas reconnaître là le Verbe

et l'amour? Le Fils est le [Grec: Nous], le Saint-Esprit est cette âme

du monde, née de Dieu et de son intelligence. «Dans le vrai, la Trinité

divine n'est bien connue que d'elle-même.» Nous ne pouvons la dignement

concevoir, nous n'y suffisons point. Les expressions de Platon peuvent

donc être prises pour une image de la Trinité, dès là seulement qu'elles

lui sont applicables. Lorsque les philosophes parlaient de l'âme ou de

Dieu, ils étaient souvent obligés de voiler leur pensée. Nomment-ils ce

Dieu suprême, qu'ils appellent le bien, le principe universel, ou cette

intelligence éternelle qui contient les types originels des choses ou

les idées, ils ne se servent d'aucune fiction; mais veulent-ils aller

plus loin, il leur faut recourir aux images, aux similitudes. La raison

prescrit donc de chercher le sens caché de leurs expressions et de

leurs emblèmes; car si l'on ne supposait pas qu'un sens mystérieux est

enveloppé dans quelques-unes des opinions de Platon, _le plus grand des

philosophes serait le plus grand des sots, summus stultorum_. Comment

serait-ce faire violence au vrai que de ramener les expressions des

sages à la foi chrétienne? Le Saint-Esprit a proféré par la voix de

Caïphe une prophétie à laquelle celui qui l'inspirait et celui qui la

prononçait attachaient un sens fort différent. (Jean, xi, 54.) Saint

Grégoire dit qu'il ne faut rien repousser de ce qui ne répugne pas à la

foi[198]. C'est un fait que la doctrine platonicienne s'est toujours

accordée avec le dogme de la Trinité, et si les abeilles déposèrent

le miel sur les lèvres de Platon enfant, endormi dans son berceau, ce

prodige n'annonçait pas la douceur de son éloquence, mais bien plutôt

que Dieu révélerait par sa bouche les mystères de sa divinité. Il

fallait, en effet, qu'à la plus grande sagesse, qui est Jésus-Christ, ce

fût le plus grand des philosophes qui rendît témoignage[199].

[Note 197: L'abrégé dont nous avons parlé p. 188, et qu'a publié M.

Rheinwald, suit exactement jusqu'à ce point (p. 1007) le texte de

l'Introduction, mais en le resserrant. Le chap. xi du premier répond au

chap. xv du liv. I de la seconde. À partir de ce point, le chap. xii de

l'_Epitome_ rejoint l'Introduction vers la p. 1077.]

[Note 198: Grégoire le Grand dans une lettre à Domition imétropolitain,

et non comme le dit Abélard à Janvier, évêque de Calahorra. (_Epist.

Regist_., t. III, ep. LXVII.)]

[Note 199: _Introd_., t. I, p. 1003-1040.--_Theol. Christ_., t. II, p.

1200, et V, p. 1955, Abélard en s'appuyant ici de l'autorité de Platon

ne fait que suivre les Pères _platonisants. De tout temps, on a raisonné

dans l'Église sur l'analogie de l'idée de la trinité platonique avec

le dogme de la sainte Trinité. Les passages du philosophe grec

habituellement cités sont ceux du _Timée_, qu'Abélard connaissait (t.

XII de la trad. de Cousin, p. 115, 117, 126, etc.) et deux fragments

douteux des lettres II et VI (t. XIII, p. 59 et 74). Les néo-platoniens

d'Alexandrie ont développé davantage cette idée de la trinité, et d'une

manière plus suspecte au christianisme, de sorte que l'assimilation qui

séduit Abélard est tenue généralement pour dangereuse et n'est plus

guère usitée. Mais elle n'en est pas moins autorisée par de Grands

exemples. H. de Chateaubriand en a fait une des beautés de la religion

chrétienne. (Voyez surtout saint Clément d'Alexandrie, _Stromat_. IV et

VII.--Et saint Augustin lui-même, _De Ver. relig_., l, v et _Conf._ VII,

ix.--Euseb, _Præpar_, II et XI.--Theodoret. _Serm_., II.--Cyrill.

_Cont, Jut_., III, etc.--Petav. _Dogm. theolog_., t. II, t. I, c. I

et VI.--Bergier aux mots; _Platonisme et Trinité_.--Génie du

christianisme_, part. I, t. I, c. III.)]

Telle est la substance du premier livre de l'Introduction; Abélard

commence le second par une apologie. Apparemment l'emploi qu'il vient de

faire des autorités philosophiques et des citations païennes avait été

critiqué; car il observe qu'il n'a rien introduit de nouveau. Saint

Paul cite Epiménide, Ménandre, Aratus; pour convertir les Athéniens, il

s'empare d'une inscription qu'ils avaient gravée sur un autel[200].

On voit dans le Deutéronome qu'il faut raser la tête d'une captive et

qu'ensuite on peut l'épouser. «Ainsi,» dit Abélard, «j'aime la science

profane pour sa grâce et sa beauté, et d'une esclave, d'une captive

étrangère, je veux faire une Israélite.» Si j'ai emprunté à Origène,

j'ai négligé ses erreurs, suivant en cela l'exemple d'Hilaire le

Confesseur. Si Dieu a dicté la prophétie de Balaam, n'a-t-il pu faire

parler, et la sibylle, et Virgile le Poète[201]? La voix miraculeuse des

démons n'a-t-elle pas été employée pour annoncer la vérité? Les choses

matérielles et inanimées elles-mêmes _racontent la gloire de Dieu_ (Ps.

XVIII, 2). Plus les Gentils, plus les philosophes paraîtront étrangers

ou hostiles à notre foi, plus leur autorité en sa faveur sera grande:

la déposition favorable d'un ennemi est plus forte que celle d'un ami.

«Après tout, les témoignages que j'ai empruntés aux philosophes, je les

ai recueillis, non dans leurs écrits, _j'en connais fort peu_, mais dans

les livres des Pères[202].»

[Note 200: Tit. I, 12.--I. Cor., xv, 38.--Act., XVII, 22.]

[Note 201: _Dent._, XXI, 11, 12, 13.--_Nomb._, XXII, XXIII, XXIV. La

croyance dans les oracles sibyllius, compilation qui parait avoir été

fabriquée vers le IIe siècle, s'est maintenue longtemps dans l'Église,

et bien des Pères l'ont tolérée ou partagée.--Frérot, _Mém. de

l'Académie des inscriptions,_ t. XXIII.]

[Note 202: _Introd._, t. II, p. 1041-1046. _Quorum panca novi_, dit-il;

et dans la Théologie chrétienne, exprimant la même idée, il dit qu'il

n'a peut-être jamais vu les écrits philosophes qu'il cite, mais qu'il a

recueilli leurs témoignage dans saint Augustin. (_Theol. Christ._,

I. Il, p. 1902.)[

Ceux qu'il entasse à la fin du premier livre de l'introduction et au

commencement du second sont très nombreux et très-divers; et il y a là

un luxe de citations dont il serait intéressant de vérifier l'origine,

afin de bien tracer les limites de l'érudition de cette époque; car

Abélard savait certainement tout ce que de son temps on pouvait savoir

dans le nord des Gaules.

Après les témoignages viendront les arguments. En toute chose, mais

principalement en ce qui touche Dieu, il y a plus de sûreté à s'appuyer

sur l'autorité que sur le jugement humain.

«La foi dans la Trinité est le fondement de tous biens, on ce sens que

l'origine de tous biens est dans la connaissance de la nature de Dieu.

Qui réussirait à ébranler ce fondement ne nous laisserait rien à édifier

de solide. Nous aussi, nous avons voulu opposer à un si grand péril le

bouclier tant de l'autorité que de la raison, nous confiant dans celui

par l'appui duquel le petit David a immolé l'énorme et fier Goliath avec

son propre glaive. Nous aussi, tournant contre les philosophes et

les hérétiques la glaive des raisons humaines avec lequel ils nous

combattent, nous détruisons la force et l'armée de leurs arguments

contre le Seigneur, afin qu'ils soient moins présomptueux dans leurs

attaques contra la simplicité des fidèles, on se voyant réfutés sur les

points où il leur parait le moins possible de leur répondre, savoir

cette diversité de personnes dans une substance simple et indivisible,

la génération du Verbe, la procession de l'Esprit. Non que nous

promettions d'enseigner la vérité sur tout cela; nous ne croyons pas

que nous, non plus qu'aucun mortel, y puissions suffire; mais du moins

voudrions-nous opposer quelque chose da vraisemblable, de voisin de la

raison humaine, et qui ne fût pas contraire à la foi, à ceux qui se font

gloire de vaincre la foi par les raisons humaines, qui ne sont touchés

que des raisons humaines parce qu'ils les connaissent, et qui trouvent

facilement de nombreux approbateurs, presque tous les hommes étant de

nature animale, fort peu de nature spirituelle... Loin de nous donc la

pensée que Dieu, qui use bien des mauvaises choses, n'ait pas disposé

également bien les arts qui sont des dons de la grâce, pour qu'ils

servissent aussi à soutenir sa divine majesté. Les arts du siècle, et

enfin la dialectique elle-même ont été jugés par saint Augustin et tes

autres docteurs ecclésiastiques fort nécessaires a l'Écriture sainte.

Sans doute on peut trouver des autorités contraires; aux passages

formels et nombreux de saint Augustin, on peut en opposer de fort

différents de saint Jérôme..... Mais le synode du pape Eugène au temps

de Louis[203] a positivement ordonné l'étude et l'enseignement des

lettres et des arts libéraux..... et si saint Jérôme a été repris et

_flagellé_ par le Seigneur pour avoir lu les ouvrages de Cicéron,

c'est qu'il les lisait uniquement pour son plaisir et par goût pour

l'éloquence[204].

[Note 203: _Synodus Eugenii papæ tempore Ludovici_. (Ibid., p. 1040.)

C'est la concile de Rome en 823 tenu par Eugène II au temps de Louis

le Débonnaire. On lit au canon XXXIV du 16 novembre: «In universis

episcopiis subjectisque plehibu et aliis locis in quibus necessitas

occurrerit, omnium cura et diligentia habentur ut magistri et doctores

constituantur qui studia litterarum liberaliumque artium, as sancta

habentes dogmate, assidue deceant, quia in his maxime divina

manifestatur atque declarantur mandata.» (_Sac. Concil_., t. VII, p.

1557, et t. VIII, p. 112.)]

[Note 204: _Introd_., p. 1046-1052. C'est dans une épître à Eustochius

que saint Jérome raconte cette singulière histoire, et il ne souffre

pas qu'on la prenne pour une vision ou un songe; car il assure qu'à son

réveil il se ressentait des coups qu'il avait reçus, et que son corps

on partait les marques. (T. IV, part. II, ep. Xviii ad Eustoch., _De

custodia virginatis_.)]

«Pour moi donc, je pense que l'étude d'aucun art ne doit être interdite

à un homme religieux, à moins qu'elle ne l'empêche de se livrer à

quelque chose de plus utile, d'après la règle commune dans les lettres

qu'il faut interrompre ou même abandonner ce qui est moins important

pour ce qui l'est davantage. Quand il n'y a ni fausseté dans la

doctrine, ni déshonnêteté dans l'expression, comment n'y aurait-il

aucune utilité dans la science? comment mériter des reproches pour

l'avoir apprise ou enseignée, si, comme il vient d'être dit, rien de

meilleur n'a été négligé ou délaissé pour elle? Personne en effet ne

prétendra qu'une science soit une mauvaise chose, même celle du mal,

laquelle est nécessaire au juste, non certes pour faire le mal, mois

pour se prémunir contre le mal connu d'avance par la pensée. Ce n'est

pas un mal que de connaître le dol ou l'adultère, mais de les commettre;

car la connaissance en est bonne, quoique l'action en soit mauvaise,

et nul ne pèche en connaissant le péché, mais en le commettant. Si la

science était un mal, c'est qu'il y aurait des choses qu'il serait mal

de savoir: mais alors on ne pourrait absoudre de quelque malice Dieu qui

sait tout; car la plénitude des sciences est en celui-là seul de qui

toute science est un don. La science est la compréhension de tout ce qui

existe, et elle discerne, selon la vérité, toutes choses, se rendant

en quelque sorte présentes celles même qui ne sont pas; voilà pourquoi

quand on énumère les dons de l'esprit de Dieu, on l'appelle l'esprit de

science. Or, de même que la science du mal est bonne, étant nécessaire

pour éviter le mal, il est certain que la puissance ou faculté du mal

est également bonne, étant nécessaire pour mériter, Si nous ne pouvions

pécher, nous n'aurions aucun mérite à ne le point faire; à celui qui

manque du libre arbitre, aucune récompense n'est due pour des actions

forcées.... Aucune science ou puissance n'est donc mauvaise, quelque

mauvais qu'en soit l'emploi; aussi est-ce Dieu qui donne toute science,

et règle toute puissance. C'est pourquoi nous approuvons les sciences;

mais nous résistons aux mensonges de ceux qui en abusent..... Je suppose

qu'aucun homme versé dans les lettres saintes n'ignore que les nommes

spirituels ont fait plus de progrès dans la doctrine sacrée par l'étude

de la science que par le mérite religieux, et que plus un homme parmi

eux a été docte avant sa conversion, plus il a eu de valeur pour les

choses saintes. Quoique Paul ne paraisse pas un plus grand apôtre en

mérite que Pierre, ni Augustin un plus grand confesseur que Martin,

cependant l'un et l'autre après leur conversion reçurent d'autant

plus largement la grâce de la doctrine, qu'auparavant ils excellaient

davantage dans la connaissance des lettres. Ainsi, par une dispensation

de Dieu, ce qui recommande l'élude des lettres profanes, ce n'est pas

seulement l'utilité qu'elles contiennent, c'est aussi qu'elles ne

paraissent pas étrangères aux dons de Dieu, comme elles le seraient s'il

ne s'en servait pour aucun bien. Nous connaissons cependant le mot de

l'apôtre, _scientia inflat_, la science engendre l'orgueil. Mais ce qui

doit précisément la convaincre d'être une bonne chose, c'est qu'elle

entraîne au mal de l'orgueil celui qui a conscience de la posséder.

Comme il y a quelques bonnes choses qui viennent à certains égards

du mal, il y en a de mauvaises qui tirent leur origine du bien. La

pénitence ou la satisfaction par la peine, qui sont bonnes, accompagnent

le mat commis au point d'en avoir besoin pour naître. L'envie et

l'orgueil, qui sont de très-mauvaises choses, proviennent des bonnes.

Ce Lucifer, étoile du matin, fut d'autant plus enclin à l'orgueil qu'il

était supérieur aux esprits angéliques par l'éclat de sa sagesse ou de

sa science; et pourtant cette sagesse ou cette science de la nature des

choses qu'il avait reçue de Diou, il serait peu convenable de l'appeler

mauvaise; c'est lui qui dans son orgueil en a mal usé. (Isaïe, xiv, 42.)

Quand un homme s'enorgueillit de sa philosophie ou de sa doctrine, nous

ne devons pas inculper la science, pour un vice qui s'y rattache; mais

il faut peser chaque chose en elle-même, pour ne pas encourir par un

jugement imprudent cette malédiction prophétique: _Malheur à ceux qui

disant le bien mal et le mal bien, prennent la lumière pour les ténèbres

et les ténèbres pour la lumière!_ Que ce peu de mots nous suffisent

contre ceux qui, cherchant une consolation à leur inhabilité, murmurent

aussitôt que, pour éclaircir notre pensée, nous empruntons des exemples

ou des similitudes aux enseignements des philosophes.... Il est écrit:

_Fas est et ab hoste doceri_[205]. Pour nous faire comprendre, nous

devons employer tous les moyens... Nous lisons dans saint Augustin: _Il

faut chercher non l'éloquence, mais l'évidence. Qu'importe la perfection

du langage, si elle n'est suivie de l'intelligence de celui qui

l'entend?... que sert une clef d'or, si elle ne peut ouvrir ce que nous

voulons ouvrir? en quoi nuit une clef de bois, si elle le peut_[206]?

Mais, direz-vous, nous travaillons en vain. Tout ce qu'on ne peut ouvrir

a été ouvert par d'autres, ou ce que nous voulons ouvrir ne saurait être

ouvert: la Trinité, est un mystère ineffable. Sans doute, mais pourtant

qu'ont donc fait les Pères qui nous ont laissé tant de traités sur la

Trinité? Si tout ce qu'on peut enseigner est enseigné, pourquoi sont-ils

venus écrire l'un après l'autre, et celui-ci a-t-il tenté de rouvrir ce

qu'avait déjà ouvert celui-là? Si les enseignements existants suffisent,

comment se fait-il que les hérésies repullulent sans cesse, que

les doutes subsistent encore?... Jusqu'à quand l'Eglise actuelle

contiendra-t-elle indistinctement mêlée la paille avec le grain, et

l'homme, ennemi de la moisson du Seigneur, continuera-t-il d'y semer

l'ivraie? jusqu'à la fin des siècles apparemment, où les moissonneurs,

anges de Dieu, lieront en gerbe l'ivraie et la jetteront aux flammes.

Les schismatiques, les hérétiques ne peuvent manquer, et le chemin ne

sera jamais sûr entre les scorpions et les serpents; mais toujours pour

exciter et éprouver les fidèles, l'Église, notre mère, verra renaître

ceux qui, sous le nom de Christ, adoreront les antéchrists.... Enfin....

les hérétiques doivent être contenus par la raison plutôt que par la

puissance[207].»

[Note 205: Cela est _écrit dans Ovide, Metam_., IV, 428.]

[Note 206: _De Doct. Christ_., IV, x et xi.]

[Note 207: _Introd_., l, II, p. 1052-1055. «Ratione potius quam

potestate eos coerceri.»]

La discussion exerce et éclaire les fidèles; elle les rend plus

vigilants; elle les met sur leurs gardes. Les saints nous ont donné

l'exemple de raisonner sur les matières de foi et de poursuivre et de

combattre les esprits rebelles par des exemples et des similitudes. Si

l'on ne doit point discuter ce qu'il faut croire, il ne nous reste qu'à

nous livrer à ceux qui enseignent le faux comme le vrai[208]. Saint

Grégoire a bien dit que si l'opération divine est comprise par la

raison, elle cesse d'être merveilleuse, et que la foi est sans mérite,

quand la raison humaine lui prête ses preuves[209]. L'on en conclut

que rien de ce qui appartient à la foi ne doit être soumis aux

investigations de la raison, et qu'il faut croire immédiatement à

l'autorité, même dans les choses qui paraissent le plus éloignées de la

raison humaine. Mais on peut trouver des citations opposées dans les

Pères, Jérôme, Hilaire, Augustin, Isidore et Grégoire lui-même. Leur

exemple à tous est une autorité contraire. Comment, d'ailleurs, éclairer

un idolâtre, convertir un incrédule? Dans toute discussion, on commence

par persuader au nom de la raison.

[Note 208: Cf. _Theol. Christ._, t. III, p. 1261; et Fr. Frerichs,

_Commentat. Theo. crit. de Ab. Doct._ p. 8. Jana, 1827.]

[Note 209: Homil. XXVI. _S. Greg. pap. I. cogn. Magn. Op._, t. II.,

Parla, 1705. Cette opinion de saint Grégoire a été souvent citée ci

discutée. Saint Thomas décide que la raison inductive (c'est son

expression) diminue ou détruit le mérite de la foi, lorsqu'elle est

invoquée pour la déterminer, mais non quand elle sert à l'éclairer et à

l'affermir. (_Sec. sec._. qu. ii, a. 10)]

«On ne croît point une chose parce que Dieu l'a dite, on l'accepte parce

que la raison est convaincue.... Tels sont les commencements de la foi,

et s'ils n'ont absolument aucun mérite, on ne peut cependant déclarer

inutile une foi bientôt suivie de la charité, qui lui donne ce qui lui

manque. Il est écrit dans l'Ecclésiastique: _Qui croit vite est léger de

coeur et sera diminué._ (XIX, 4.) Celui-là croit vite ou aisément qui

acquiesce sans discernement et sans prévoyance aux premières choses

qu'on lui dit, sans en discuter la valeur, sans savoir s'il convient

d'y ajouter foi.... C'est souvent pour se consoler de son incapacité,

qu'après avoir essayé d'enseigner en matière de foi des choses

intelligibles et s'être trouvé insuffisant, on recommande cette ferveur

de foi qui croit aux choses avant de les comprendre et de savoir si

elles en valent la peine.

«C'est principalement de la nature de la divinité et de la distinction

des personnes de la Trinité qu'on dit qu'elles ne peuvent être comprises

en cette vie, et que les comprendre, c'est précisément le partage de

la vie éternelle. _Haec, est autem vita, aeterna, ut cognoscam te Deum

verum et quem misisti Jesum Christum_, et ailleurs: _manifestabo eis

meipsum_. (Jean, XIV, 21, et XVII, 3.) Mais autre est comprendre ou

croire, autre est _connaître_ ou _manifester_. La foi est une estimation

des choses non apparentes; la connaissance est l'expérience des choses

mêmes, grâce à leur présence.... Penser qu'on ne peut dès cette vie

comprendre ce qui se dit de la Trinité, c'est tomber dans l'hérésie de

Montanus... qui veut que les prophètes aient parlé dans l'extase, sans

savoir ce qu'ils disaient.... Mais alors ils n'auraient pas été des

sages, car Salomon dit que le sage comprend ce qu'il dit du fond du

coeur et porte son intelligence sur ses lèvres. Paul veut que l'on

comprenne ce qu'on enseigne, puisqu'il dit: «Que celui qui parle une

langue demande à Dieu le don de l'interpréter.» Tout le chapitre XIV de

la première Épître aux Corinthiens roule sur cette idée. C'est là qu'il

dit «que celui qui n'est pas interprète doit se taire dans l'Église ou

ne parler qu'à lui-même et à Dieu[210].» Lorsqu'il parle de _la vertu de

la voix_, qu'entend l'apôtre, si ce n'est l'intelligence de ce que la

voix dit, pour laquelle elle a été inventée?... Qu'il n'imagine point

de parler aux hommes, celui qui est incapable d'expliquer ce qu'il dit;

qu'il s'adresse à Dieu, qui n'a pas besoin d'explication, et qu'il

prononce les paroles d'une confession de foi, au lieu de proférer

vainement pour l'instruction des hommes des mots incompris.... Qu'il

cesse de prêcher; ne pas comprendre ce qu'on dit, c'est ne le pas

savoir; enseigner alors est une impudence présomptueuse. N'écoutez pas

ces maîtres des lettres saintes qui enseignent aux enfants à

prononcer des mots, non à comprendre.... Lire sans intelligence est

négligence[211].... Qu'y a-t-il de plus ridicule que de voir celui qui

veut en instruire un autre, interrogé s'il comprend ce qu'il enseigne,

répondre qu'il ne comprend pas ce qu'il dit ou ne sait ce dont il parle?

Quels éclats moqueurs eussent excité chez les philosophes et les Grecs

chercheurs de sagesse les apôtres prêchant le fils de Dieu, si des le

début de leur prédication ils avaient pu être réduits à la confusion

d'avouer qu'ils ne savaient ce qu'ils devaient les premiers prêcher

et enseigner! Ne présumons d'ailleurs rien de nous-mêmes. La vérité à

promis le Saint-Esprit à qui enseigne. Si nous avons précédemment exposé

quelques-uns des mystères de Dieu, c'est lui qui a agi en nous plutôt

que nous-mêmes.... Il enseigne et nous comprenons, il suggère et nous

exposons ce que nous ne pourrions atteindre par nous-mêmes, les mystères

de Dieu et de la Trinité....

[Note 210: Introd., t. II, p. 1056-1063. On explique tout différemment

ce verset, et Sacy traduit: «S'il n'y a point d'interprète, _que celui

qui a se don_ se taise dans l'Église.» (I. Cor., XIV, 28.)]

[Note 211: _Legere et non intelligere negligere est_, p. 1064. Cette

maxime est extraite de ce recueil de préceptes, connu sous le nom de

_Distiques de Caton_, composé, dit-on, au IIe siècle et dont le moyen

âge faisait si grand Usage, les attribuant à Caton d'Utique et non à

Dionysius Caton, que ce dernier nom soit ou ne soit pas un pseudonyme.

Voyez le _Livre des Proverbes français,_ par M. Leroux de Liney,

introd., p. XIIV.]

«Vous demanderez peut-être à quoi ont servi tant de traités sur la foi,

s'il subsiste encore des doutes auxquels il n'a pas été satisfait;

écoutez ce mot d'un poète:

Abélard, Tome II · 第 12 / 33 题