--C'est bien, dit celui-ci, nous partirons ce soir même; rien ne me
retient à Paris; à Odessa, je saurai me défendre et défendre les enfants
s'il le faut.
--Emmèneras-tu donc les enfants sans qu'ils fassent leurs adieux à leur
mère? dit M. Charlemont.
Fourcy le regarda avec inquiétude, longuement.
--Elle peut mourir. Pense à la responsabilité dont tu te chargerais,
celle que tu prends est déjà terriblement lourde. Il ne faut pas que tes
enfants puissent t'adresser un reproche. Il ne faut pas que tu puisses
t'en adresser toi-même. Après tout elle est leur mère.
--C'est là leur malheur, hélas!
--Sans doute, mais quelle que soit sa faute, cette faute n'empêche pas
qu'elle ait été bonne et dévouée pour eux.
Fourcy était profondément bouleversé par ces paroles qui ne traduisaient
que trop justement ce que plus d'une fois il s'était dit tout bas depuis
qu'il avait arrêté sa résolution.
--Alors votre avis est..., demanda-t-il.
--Je n'ai pas d'avis; tout ce que je peux dire, c'est ce que je ferais
si j'étais à ta place.
--Eh bien?
--Eh bien, je les enverrais chez leur mère.
--Et si elle les garde?
--Elle ne peut pas les retenir de force; ce ne sont plus des petits
enfants; ils doivent comprendre la gravité de la situation; et ils la
comprennent, sois-en sûr; c'est pour cela qu'en leur annonçant que vous
partez ce soir, je leur demanderais s'il veulent voir leur mère avant;
ils décideraient ainsi eux-mêmes et ta responsabilité serait couverte.
La réponse de Lucien et de Marcelle fut la même: ils voulaient voir leur
mère.
Ce fut dans ses bras qu'elle les reçut; et ce fut dans une crise de
larmes que tous les trois ils s'embrassèrent.
Il s'écoula un temps assez long sans que madame Fourcy abordât la
question de leur prochain départ, mais enfin elle se décida:
--Que votre père s'éloigne de moi, je ne peux pas me plaindre, car je
reconnais qu'en faisant à son insu ces spéculations qu'il ne voulait pas
risquer lui-même, je lui ai causé une grande douleur. Mais pour qui
les ai-je faites, ces spéculations? pour vous. Pour qui ai-je voulu
m'enrichir, pour qui me suis-je enrichie? pour vous. Malgré cela, malgré
la légitimité de mon but, je comprends combien sa douleur et sa colère
doivent être terribles; et c'est pour cela que je n'ose rien tenter en
ce moment pour le faire renoncer à sa résolution; mais vous pensez bien,
n'est-ce pas, que je n'abandonne pas l'espoir de le ramener plus tard...
bientôt même si vous voulez m'aider. Pour cela vous n'avez plus qu'une
chose à faire: lui demander de ne pas l'accompagner en Russie. Soyez
sûrs que si vous restez, il reviendra; il reviendra à vous d'abord, à
moi ensuite, et nous reprendrons tous notre ancienne existence, où nous
étions si heureux. Ce bonheur dépend donc de vous. Partez et nous serons
séparés à jamais. Restez et nous serons bientôt réunis. Parlez et la
position de votre père à la tête de la maison Charlemont est perdue;
l'avenir de Lucien est sacrifié; le mariage de Marcelle est manqué.
Restez, votre père reprend sa position, Lucien continue à se pousser
dans la maison Charlemont, et le mariage de Marcelle se fait.
Et comme Lucien et Marcelle avaient laissé échappé un mouvement:
--Je ne parle pas à la légère: ni pour M. Charlemont qui ne désire rien
tant que garder votre père et Lucien, ni pour le marquis Collio que je
viens de voir. Si je disais à Marcelle qu'il n'a pas été ébranlé dans
ses intentions par ce qui s'est passé, je ne serais pas sincère; mais il
a compris la situation, et si vous restez à Paris près de votre mère
qui se trouvera ainsi protégée contre la flétrissure que le monde
m'infligerait dans le cas où vous m'abandonneriez; si d'autre part il
peut espérer que cette séparation entre votre père et moi n'est que
passagère, il persiste dans sa demande et dans un mois j'ai la joie,
chère fille, de donner une dot d'un million à ton mari en signant
ton contrat de mariage. Il est bien entendu que le jour où Lucien se
mariera, il aura la même dot. Voilà ce que vous pouvez. Vous voyez que
votre bonheur, celui de votre père, et le mien est entre vos mains.
Comment auraient-ils résisté à de pareils arguments?
Aussi n'y résistèrent-ils point.
Mais le difficile pour eux était de demander à leur père de ne pas
partir avec lui.
Ce fut à chercher ce moyen qu'ils employèrent le temps de leur retour
près de lui.
Enfin il fut décidé que ce serait Marcelle qui prendrait la parole, la
demande d'Evangelista lui donnant une ouverture.
--Sais-tu, père, que tu avais mal jugé le marquis Collio, dit-elle,
rouge de confusion et tremblante d'anxiété.
--Comment cela?
--Il persiste dans son projet de mariage... si... nous restons à
Paris... près de maman.
Lucien lui vint en aide, et acheva ce qu'elle n'avait plus la force de
dire.
Fourcy fut anéanti.
--Je ne pars pas ce soir, dit-il.
Ils se jetèrent dans ses bras et l'étouffèrent de leurs caresses.
Il les repoussa doucement:
--Je verrai le marquis Collio, demain, dit-il.
Evangelista confirma ce qu'avait dit madame Fourcy, mais sans parler du
retour possible de Fourcy, la leçon lui ayant été faite et bien faite à
ce sujet par sa future belle-mère.
Fourcy rentra à Nogent plus malheureux qu'il ne l'avait encore été
peut-être.
Ses enfants qui l'attendaient accoururent au-devant de lui:
--J'avais compté sur vous pour me soutenir, dit-il, mais je sens que je
n'ai pas le droit de vous sacrifier; restez près de votre mère; moi, je
pars; vous me conduirez ce soir à la gare.
Puis, cédant à la douleur et à l'attendrissement, il les prit tous deux
dans ses bras et fondit en larmes:
--Oh! mes enfants!