Si Robert n'avait pas pu la veille se procurer les trois cent mille
francs qu'il voulait offrir à madame Fourcy, comment les trouverait-il
maintenant?
C'était là une question qu'il n'avait pas examinée avant de répondre.
Elle lui demandait deux cent mille francs, c'était assez pour qu'il les
promît.
Elle était dans ses bras, haletante, éperdue; elle se serrait contre
lui, elle l'étreignait, elle lui parlait bas en l'effleurant de ses
lèvres, en le brûlant de son souffle; dans l'obscurité de la nuit il
voyait ses yeux éplorés et son visage pâle qu'éclairait faiblement la
lumière de la lune, comment eût-il pu réfléchir?
Comment eût-il pu examiner la question de savoir où il se procurerait
ces trois cent mille francs; elle lui eût demandé un million, il l'eût
promis; elle lui eût demandé sa vie, il l'eût donnée.
Elle avait eu bien raison de penser que celui-là ne comptait point avec
sa passion.
Mais au réveil il fallait compter avec la réalité.
Comment trouver ces trois cent mille francs?
A qui les demander?
S'il suivait ce jour-là le même procédé que la veille, c'est-à-dire s'il
s'adressait aux usuriers, serait-il plus heureux qu'il ne l'avait été?
C'était là une expérience qu'il n'avait pas le temps de répéter et de
poursuivre jusqu'à ce qu'elle eût réussi, c'était tout de suite, le jour
même, qu'elle devait réussir.
Dans ces conditions, un mot qu'il avait dit à madame Fourcy, sans
réflexion, et comme d'instinct, s'imposait à sa pensée: son père.
Pourquoi ne s'adresserait-il pas à son père?
En réalité, ce qu'il lui demanderait, ce ne serait pas un don de trois
cent mille francs, mais un prêt de pareille somme garanti par la fortune
qui lui reviendrait le jour de sa majorité et qui déjà était sienne.
N'était-ce pas une simple fiction légale qui l'empêchait dès maintenant
de disposer librement de cette fortune: puisqu'il en avait la
jouissance, pourquoi n'en avait-il pas la propriété, c'est-à-dire le
droit d'en user et d'en abuser?
Son père, si la chose lui était bien présentée, devait comprendre cela.
Il est vrai que son père et lui ne pensaient pas, ne sentaient pas
généralement de la même manière, et que pour lui ç'avait été, comme
c'était encore le grand malheur de sa vie.
Il était encore petit enfant lorsqu'il avait perdu sa mère, mais assez
âgé cependant pour avoir gardé souvenir de la bonté et de la tendresse
qu'elle lui avait prodiguées.
Cette femme charmante, qui avait cru faire un mariage d'amour en
épousant le bel Amédée Charlemont, avait compris, au bout de peu de
temps de mariage, qu'elle s'était cruellement trompée, et que son mari,
si brillant qu'il fût, ou peut-être justement parce qu'il était brillant
et séduisant, n'avait aucune des qualités qu'une femme honnête et bonne
est en droit d'exiger chez un mari. Ç'avait été pour un coeur sensible
et passionné comme le sien une cruelle blessure et une longue douleur,
car elle avait senti que sa vie était manquée et, sans avoir commencé,
déjà finie à vingt ans.
Heureusement elle était alors enceinte et elle avait trouvé un soutien
dans la pensée que si elle ne pouvait pas être aimée par son mari,
elle serait au moins aimée par son enfant à qui elle se donnerait tout
entière.
Et avant que cet enfant fût né, elle l'avait adoré.
Elle avait voulu non seulement le nourrir mais encore l'élever, le
soigner elle-même, ce qui pour son mari avait été un acte de pure folie.
Qu'une mère voulût allaiter son enfant, cela il l'admettait au moins
jusqu'à un certain point, c'est-à-dire quand elle était jeune, jolie, et
qu'elle avait un beau sein, ce qui était le cas de sa femme; que deux ou
trois fois par jour, quatre au plus elle donnât à téter à son fils qu'on
lui apportait bien pomponné dans du linge blanc et des dentelles, il
comprenait cela, et même il trouvait qu'on pouvait regarder avec plaisir
ces petites lèvres roses se pendre à ce sein blanc gonflé de veines
bleues; d'ailleurs il y avait un tas de tableaux représentant des scènes
de ce genre; et ce qui avait été bon pour l'art, l'était également pour
lui; il voyait cela à travers des souvenirs artistiques. Mais qu'elle
voulût le débarbouiller elle-même, le laver, le changer de linge, le
moucher ou essuyer la bave de son menton, cela n'était pas supportable:
c'était donc une nourrice: quelle drôle de vocation!
Nourrice elle l'avait été jusqu'au bout sans une minute de distraction
ou de lassitude; puis ensuite quand l'enfant avait grandi, meilleure
mère encore qu'elle n'avait été bonne nourrice.
Et non de ces mères qui croient avoir largement rempli leur devoir quand
avant de sortir elles ont recommandé rapidement, en faisant bouffer les
brides de leur chapeau, «qu'on veille bien sur le petit», et quand, en
rentrant, elles ont demandé «si bébé a été sage»; mais de ces mères qui
restent penchées sur leur enfant sans le quitter jamais, vivant avec
lui, mangeant avec lui, dormant près de lui d'un sommeil léger qui suit
le rythme de sa respiration.
C'étaient là pour Robert les doux souvenirs de son enfance qui faisaient
qu'il avait gardé religieusement le culte de sa mère et qu'il reportait
jusqu'à un certain point sur toutes les femmes, le tendre respect
qu'elle lui avait inspiré. Vaguement, par instinct, sans raisonnement
et sans expérience, il était porté à croire qu'il y avait en elles
quelques-unes des qualités de sa mère, un peu de la tendresse de
celle-ci, de sa bonté, de sa générosité.
Lorsqu'elle était morte, le changement pour lui avait été grand, et de
ce jour jusqu'à celui où il avait aimé, son coeur était resté fermé à la
tendresse.
Sans doute son père n'avait pas été dur pour lui, mais il n'avait pas
été bon non plus; n'ayant le temps, à vrai dire, d'être ni l'un ni
l'autre et restant des mois entiers quelquefois sans voir son fils, bien
qu'il l'eût gardé dans sa maison et confié aux soins d'une gouvernante
modèle qui avait élevé plusieurs enfants, merveilleusement disait-on, au
moins merveilleusement pour la tranquillité des parents qui avaient
pu se débarrasser de tout souci sur elle, sur sa régularité et sur sa
rigidité.
Quand Robert avait quitté cette gouvernante-perfection pour entrer au
collège, il n'avait pas plus vu son père. A la vérité, on ne l'avait
point laissé sans le faire sortir, et il était revenu tous les dimanches
dans la maison paternelle, mais elle était vide cette maison, sans que
le père s'y trouvât jamais. Quels tristes souvenirs lui avaient laissés
ces journées de congé, où il dînait tout seul dans la grande salle à
manger déserte, servi par un domestique grave qui n'ouvrait pas la
bouche, et comme le lundi matin il enviait les plaisirs que lui
racontait son ami Lucien Fourcy ou ses autres camarades; alors pour ne
pas être humilié par eux, il en inventait de fantastiques qu'il leur
racontait aussi, mais ces fantaisies de son imagination ne rendaient que
plus dure pour lui la triste réalité.
Peu à peu il était arrivé à croire qu'il n'avait pas de père, et vive
avait été sa surprise lorsque parvenu à ses dix-huit ans, et croyant
être mis en possession de sa fortune, ce père s'était révélé pour
s'opposer à l'émancipation que quelques-uns de ses parents maternels lui
avaient promise et qu'il croyait obtenir.
--Tu as le côté sentimental qu'avait ta mère, lui avait répondu M.
Charlemont pour justifier son refus, et tu ne ferais que des sottises;
pour jouir de la liberté complète, attends un peu que la vie t'ait
endurci.
Ils avaient alors vécu chacun de leur côté, et quand ils s'étaient
rencontrés, ç'avait toujours été par des plaisanteries que M. Charlemont
l'avait accueilli, le raillant «pour ses coins sombres», se moquant de
sa timidité, le blaguant comme un ami «pour son côté sentimental.»
En tout un camarade, non un père, et un camarade qui le prend de haut,
avec supériorité, bon enfant mais maître.
De là des heurts dans leurs relations qui les avaient rendues
difficiles: le père se plaignant que le fils manquât d'expansion et de
confiance, le fils que le père manquât de tendresse et de dignité.
Mais malgré tout, malgré les différences de caractère, d'humeur, de
tempérament, d'habitudes, d'idées qui existaient entre eux, enfin malgré
l'opposition que M. Charlemont avait apportée à l'émancipation de son
fils, il ne s'ensuivait pas que celui-ci, dans la crise d'argent qu'il
traversait, ne pouvait pas s'adresser à son père.
Le tout était de faire comprendre à M. Charlemont que trois cent mille
francs prélevés sur une fortune de plusieurs millions n'était pas une
ruine pour son fils, et que ce n'était pas non plus une folie bien
grave.
Ce serait à lui à trouver des raisons pour plaider cette cause et il lui
semblait qu'auprès d'un père tel que le sien, qui avait mené, qui menait
l'existence que tout Paris connaissait, ce procès pouvait très bien être
gagné; a-t-on le droit d'être implacable pour les autres quand on est si
peu sévère pour soi-même?
Robert descendit donc de sa chambre décidé à risquer cette démarche
auprès de son père, et ce qu'il apprit de Lucien le confirma dans son
idée.