XX

Madame Fourcy était revenue à Nogent, n'ayant rien pu obtenir de plus

que ces cent mille francs; au moins de positif et de certain; car pour

les promesses Ladret en avait été prodigue; il lui en avait fait de

toutes sortes, mais pour plus tard; attendu qu'à l'heure présente il

était réellement embarrassé; lui aussi s'était engagé dans de mauvaises

affaires... ça arrive à tout le monde, n'est-ce pas, même aux plus

habiles, elle en savait personnellement quelque chose, mais plus tard il

recouvrerait sa liberté d'action, et alors, oh! alors...

Elle n'avait pas été dupe de ces protestations qui à ses yeux n'étaient

que des précautions; il voulait s'assurer contre une nouvelle tentative

de rupture et la tenir solidement au moyen de l'appât des sommes

complémentaires qu'il lui remettrait par fractions pour qu'elle fût

gentille, et par versements échelonnés de façon à ce que de longtemps

elle ne pût pas lui échapper.

Maintenant comment se procurer les deux cent mille francs qui lui

manquaient sans vendre ses bijoux, comme Ladret avait eu la bassesse de

le lui proposer?

C'était sous l'oppression de cette question qu'en voyant Robert rentrer

elle lui avait jeté les quelques mots qui l'avaient si fort étonné; il

avait la générosité de la jeunesse, celui-là, et il ne comptait pas avec

sa passion; il n'y aurait pas de scène à lui faire; les choses iraient

toutes seules; elle n'aurait pas à se mettre en peine, à chercher, à se

contraindre, et cela était heureux, car elle ne se sentait pas en bonnes

dispositions: déjà avec Ladret elle avait été très faible, elle s'en

rendait parfaitement compte, ayant été raide quand elle aurait dû être

tendre, cassante quand elle aurait dû plier; ce n'était pas ainsi

qu'elle aurait dû le prendre: bonne quand il ne s'agissait que de

petites sommes, cette manière s'était trouvée détestable, quand il avait

été question de trois cent mille francs; décidément rien n'était plus

mauvais que de jouer la comédie avec son tempérament, c'était d'après le

tempérament de ceux sur qui on voulait agir qu'il fallait la jouer; elle

s'en souviendrait.

Mais ce serait plus tard qu'elle profiterait de cette leçon, car

présentement avec Robert ce ne serait pas jouer la comédie qu'il

faudrait, mais tout simplement exposer les choses telles qu'elles

étaient: elle avait spéculé, elle avait perdu, elle ne pouvait pas

payer, voulait-il, pouvait-il lui trouver les deux cent mille francs qui

devaient la sauver?

Et ce ne serait pas trois cent mille francs qu'elle lui demanderait,

comme toute autre à sa place ne manquerait pas de le faire, mais

seulement, mais simplement deux cent mille; les deux cent mille qui lui

étaient indispensables. En agissant ainsi et avec cette discrétion,

n'était-ce pas prouver, au moins se prouver à soi-même, qu'elle n'était

pas une femme d'argent, comme le prétendait ce vieux gredin de Ladret?

Si elle avait été âpre à l'argent, elle eût profité de cette occasion

pour demander quatre cent mille francs à Robert, et tel qu'elle le

connaissait elle était certaine qu'il n'eût pas hésité à les emprunter

pour les lui donner.

Cependant, lorsque cette idée se fut présentée à son esprit, elle eut un

moment d'hésitation: n'était-ce pas réellement tentant de gagner deux

cent mille francs avec cette facilité, et justement pour la dernière

fois qu'elle faisait une affaire d'argent? mais ce ne fut qu'un éclair,

bien vite elle rejeta loin d'elle cette mauvaise pensée qui, si elle la

réalisait, lui laisserait assurément un remords; et elle ne voulait pas

qu'il y eût des remords dans sa vie; si sa jeunesse avait été tourmentée

par des soucis, elle voulait que son âge mûr et sa vieillesse fussent

tranquilles.

Ce ne fut que dans la seconde partie de la nuit qu'elle put aller

trouver Robert, car Fourcy ayant été pris d'un accès de fièvre assez

violent, elle resta près de lui à le soigner, à le veiller, et malgré la

hâte qu'elle avait de terminer cette affaire des deux cent mille francs,

elle ne voulut pas quitter son mari avant de l'avoir vu endormi d'un

sommeil calme, qui lui donnait à espérer que cette indisposition subite

n'aurait pas de suite.

Pour Robert, cette longue attente avait été exaspérante, partagé qu'il

était entre la crainte et l'espérance et allant de l'une à l'autre,

continuellement ballotté, entraîné sans pouvoir se fixer à rien.

A quel mobile obéissait-elle en voulant le voir?

A un élan d'amour?

A un élan de désespoir?

Et les heures s'écoulaient minute par minute qu'il comptait une à une;

elle ne venait pas; il écoutait: rien que le silence; depuis longtemps

déjà toutes les portes étaient fermées, aucune ne se rouvrait; tous les

bruits s'étaient éteints dans la maison endormie et au dehors dans la

nuit calme.

Enfin ses oreilles, que l'anxiété faisait plus fines que de coutume,

entendirent un léger craquement, puis un autre, puis un bruissement à

peine perceptible; c'était elle; de la porte de la chambre où il s'était

avancé, il la vit se dessiner en blanc dans l'ombre de l'escalier

qu'elle montait sans lumière; encore quelques marches, encore une, et

silencieusement, sans un mot elle fut dans ses bras; mais se dégageant

aussitôt elle alla à la cheminée sur laquelle brûlait une bougie qu'elle

souffla; alors seulement, elle revint à lui.

--Morte, dit-elle, morte de frayeur et d'angoisse.

Il voulut l'attirer, mais doucement elle se défendit:

--Ecoute-moi, dit-elle, je t'en prie, écoute-moi, et tu vas comprendre

pourquoi je suis dans cet état de crise, qui m'a fait tout braver pour

venir te trouver, ce qui est folie.

Elle s'était assise près de lui, tout contre lui, lui tenant les deux

mains dans les siennes, les serrant, les étreignant.

--C'est un aveu, dit-elle en soufflant ses paroles, un aveu que j'ai à

te faire. Tu t'es demandé plus d'une fois, n'est-ce pas, comment avait

été payé le mobilier de cette maison et le bien-être qui nous entoure?

Je ne sais quelles réponses tu as pu te faire; mais je vais te révéler

la vérité; j'ai depuis longtemps engagé des spéculations par l'entremise

de La Parisière, et elles m'ont fait gagner quelque argent.

Il fut pour l'interrompre et lui dire: «Je sais tout»; mais comment lui

dire en même temps: «J'ai voulu te sauver et je ne peux rien pour toi?»

Comme il réfléchissait à cela, désespéré par son impuissance, elle

poursuivit:

--Mais après avoir gagné, j'ai perdu; le désastre Heynecart vient de me

coûter deux cent mille francs qu'il faut que je paye avant samedi, et

que je viens te demander de me faire trouver en les empruntant toi-même.

Cette fois il ne put pas se taire, puisqu'il était ainsi mis en demeure,

ne devait-il pas parler, et franchement tout dire?

--Pourquoi me demander deux cent mille francs quand tu en dois

réellement trois cent mille?

--Eh quoi!

Mais il ne lui laissa pas de temps de l'interroger.

--Hier soir, dans le jardin, j'ai entendu ce que La Parisière t'a dit en

passant devant les arbustes derrière lesquels je me trouvais.

--Tu étais là?

--J'étais là caché pour vous écouter et vous surprendre; en voyant les

signes mystérieux qui s'étaient engagés entre vous pendant le dîner,

j'avais été pris d'un accès de jalousie folle, et j'avais voulu savoir;

me le pardonneras-tu jamais?

Et il se mit à genoux devant elle comme pour l'implorer; mais elle ne le

laissa point dans cette position.

--Oh! le pauvre enfant, dit-elle en le relevant, le pauvre fou!

--Si tu savais ce que j'ai souffert, si tu savais ce que je souffre

maintenant de cette lâcheté; mais cela me soulagera de l'avoir

confessée; et d'ailleurs ce n'est pas le moment de me plaindre, ce n'est

pas de moi qu'il s'agit, c'est de toi. Pourquoi deux cent mille francs?

Elle avait eu le temps de profiter de l'émotion de Robert pour trouver

une réponse à cette question, qui tout d'abord l'avait surprise.

--Parce que je suis décidée à accomplir un sacrifice qui m'est cruel

plus que je ne saurais le dire, mais pour lequel, j'en suis certaine,

j'aurai ton autorisation et ton approbation; ce sacrifice, c'est de

vendre les bijoux que tu m'as donnés.

--Jamais.

--Il le faut.

--Jamais je ne souffrirai cela, et puisque tu parles d'approbation,

jamais je ne te donnerai la mienne: comment as-tu pu avoir la pensée de

te séparer de ces souvenirs de tendresse; ils ne te disent donc rien?

--Ils me disent que tu es un coeur généreux, et c'est parce qu'ils m'ont

dit cela que dans ma détresse la pensée m'est venue de m'adresser à toi.

--Eh bien, puisqu'ils t'ont dit cela une fois, il faut que tu les gardes

pour qu'ils te le répètent. Tu auras tes trois cent mille francs.

--Mais comment?

--Ah! cela, je n'en sais rien, car je dois l'avouer que je les ai

cherchés aujourd'hui sans les trouver.

--Toi!

--Si tu as eu la pensée de me les demander, ne devais-je pas avoir la

pensée de te les offrir? Je les ai donc cherchés. Mais si je ne les ai

point trouvés aujourd'hui, je les trouverai demain. N'importe comment,

je les trouverai. Quand je devrais les demander à mon père! Quand je

devrais les voler!

--Oh! mon enfant, ne parle pas ainsi.

--Et pourquoi! Un crime, n'est-ce pas une preuve d'amour, la plus grande

preuve qu'un honnête homme puisse donner à celle qu'il aime? Et je

voudrais tant te prouver combien... jusqu'où je t'aime.

Et la prenant dans ses bras, il l'étreignit longuement; cette fois elle

ne le repoussa pas, elle ne se dégagea pas, car si calme qu'elle fût

ordinairement, si maîtresse de soi, si froide, elle avait été émue par

ce cri d'amour, et un peu de la flamme dévorante qui était en lui avait

passé en elle.

--Oui, tout à toi, tout pour toi, murmurait-il en mots entrecoupés, ma

vie, mon honneur; tout, tout pour toi!

Mais, tandis qu'il restait anéanti dans son ivresse passionnée, elle

retrouvait vite son calme.

--Tu sais, dit-elle, que ce que je te demande et ce que tu me promets,

c'est un acte de folie.

--Tant mieux.

--Un acte de folie qui peut me perdre si l'on vient jamais à découvrir

comment et pour qui tu t'es procuré cette somme.

--On ne le découvrira jamais.

--On peut le découvrir; l'autre nuit je t'expliquais quels dangers je

courais, ils vont être bien plus grands encore. Il faut, autant que

possible, les détourner. Je te demande donc de suivre le plan que je

t'avais tracé. Et puis je te demande aussi de m'apporter un bracelet en

pierres fausses exactement pareil à celui que tu m'as donné, et qui

peut si malheureusement guider les soupçons. Si je vois ces soupçons se

former, ce bracelet en pierres fausses peut me devenir très utile pour

les détourner.

Une femme d'argent · 第 17 / 44 题