Pendant la nuit précédente, à l'heure où Robert arpentait fiévreusement
sa chambre en cherchant les moyens de sauver sa maîtresse, madame Fourcy
de son côté cherchait comment elle payerait ces trois cent mille francs.
Mais tandis que Robert, seul derrière sa porte close, avait pu suivre
librement ses pensées, elle avait dû, elle, faire d'abord bon visage à
ses convives jusqu'au départ du dernier, puis à ses enfants qui étaient
venus l'embrasser dans sa chambre et causer affectueusement quelques
instants avec elle, puis enfin à son mari lui-même qui, grisé de bonheur
après cette belle journée, s'était laissé aller à de longs épanchements.
Il avait fallu qu'elle l'écoutât, qu'elle lui répondit, qu'elle
partageât sa joie, sans laisser paraître l'angoisse qui la dévorait,
sans même pouvoir parler de fatigue: ce n'était pas seulement un
chagrin, des inquiétudes qu'elle devait lui épargner, c'était ses
soupçons qu'il importait avant tout de ne pas provoquer.
Enfin elle avait été libre: libre de s'abandonner et de déposer le
sourire qu'elle avait mis sur son visage, libre de penser, de réfléchir,
de chercher.
Qu'allait-elle faire?
Ce coup qui la frappait au moment où elle s'y attendait si peu, la
jetait hors d'elle-même et lui enlevait le calme et la décision qu'elle
avait toujours eus; encore dans le rêve qu'elle venait de faire, elle ne
pouvait pas s'habituer à la réalité: était-ce possible?
Et machinalement elle se répétait:
«Trois cent mille francs, trois cent mille francs;» elle devait trois
cent mille francs, et il fallait qu'elle les payât avant le samedi, ou
bien La Parisière les demandait à son mari.
Car sur ce point elle voyait clair et ne se berçait point d'illusions:
si elle ne payait pas, La Parisière parlait; il n'y avait pas
d'arrangements à prendre avec lui, il n'y avait pas à attendre, il
fallait payer.
Devait-elle le laisser parler? Ou bien, prenant les devants, devait-elle
se confesser à son mari?
Il lui semblait, dans son trouble, que c'était là la première question à
examiner et à résoudre.
Qu'elle laissât La Parisière parler ou bien qu'elle parlât elle-même, il
était certain que son mari lui pardonnerait et cette perte de trois cent
mille francs et ses spéculations à la Bourse: elle le connaissait trop
bien, elle savait trop quelle était l'influence, la puissance, qu'elle
possédait sur lui pour avoir des doutes à ce sujet: quoi qu'elle fît,
quoi qu'il souffrît, il était homme à tout pardonner.
Mais ce n'était pas à ce seul point de vue du pardon ou des souffrances
de son mari qu'elle devait se placer, bien que pour elle ces souffrances
à infliger ou à épargner à son bon Jacques fussent une considération
d'une importance considérable, car elle ne voulait pas qu'il souffrit
par elle, et pour éviter que cela arrivât, elle était prête à tous les
sacrifices.
En dehors de cette question du pardon et de la souffrance, il y en
avait une autre capitale, qui était que Fourcy averti par La Parisière
n'aurait pas les fonds pour payer ces trois cent mille francs; car si
sage et si ordonné qu'il fût, il n'avait pu faire que de bien petites
économies; la plus grande partie de ses appointements avait passé
à payer la propriété de Nogent et ses réparations; une autre était
employée au service des primes d'une assurance sur la vie qu'il avait
contractée au profit de sa femme et de ses enfants; enfin la dernière
était absorbée par les dépenses de la maison et de la famille.
Pour trouver ces trois cent mille francs, il faudrait donc qu'il les
empruntait ou qu'il vendit la maison de Nogent; s'il les empruntait,
c'était bien, l'affaire était réglée tout de suite, au moins comme
affaire. Mais s'il ne voulait point recourir à cet emprunt, et avec
son caractère toutes les chances étaient pour qu'il ne le voulût pas,
quelles que fussent ses instances auprès de lui, il faudrait vendre,
et vendre non seulement la maison qui ne valait pas trois cent mille
francs, mais encore le mobilier, et alors tout serait découvert;
la vente du mobilier dirait sa valeur. Comment alors expliquer son
acquisition?
D'ailleurs, elle l'aimait, ce mobilier, il lui avait coûté assez cher
pour cela, et elle ne voulait pas qu'il fût vendu.
De même, elle ne voulait pas davantage vendre ses bijoux, dont elle eût
facilement tiré beaucoup plus de trois cent mille francs.
Et de même elle ne voulait pas non plus vendre ses valeurs, actions,
obligations au porteur qu'elle avait eu tant de peine à gagner.
Se résigner à ces ventes, c'était renoncer à la vie qu'elle avait voulue
et qu'elle s'était faite; et c'était là un sacrifice au-dessus de ses
forces.
Quand elle avait décidé qu'elle gagnerait elle-même et toute seule la
fortune que son mari ne lui gagnait point, elle s'était fixé un certain
chiffre qu'elle voulait atteindre, et sur lequel elle avait bâti son
avenir et celui de ses enfants: ce chiffre elle le tenait enfin,
pouvait-elle volontairement le lâcher? Elle ne s'en sentait point le
courage.
Sans doute les circonstances n'étaient plus aujourd'hui ce qu'elles
avaient été à ce moment; aujourd'hui Fourcy était l'associé de la maison
Charlemont, et il allait s'enrichir; elle reconnaissait cela; mais
d'autre part elle se disait aussi qu'il pouvait mourir; si ce malheur
arrivait avant qu'il fût resté assez longtemps l'associé de M.
Charlemont, quelle serait sa situation à elle? Comment retrouverait-elle
jamais ce qu'elle aurait sacrifié?
Et puis elle tenait à ses bijoux que pour la plupart elle n'avait même
point portés, et qui étaient restés sans en être jamais sortis dans
leurs écrins. Était-ce au moment où elle allait enfin pouvoir s'en parer
franchement et les montrer à tous, les faire admirer la tête haute, sans
s'exposer aux méchants propos, qu'elle pouvait s'en séparer? Quelle
femme accomplirait un pareil acte d'héroïsme?
Pour elle, jamais elle n'en serait capable, et l'accomplît-elle dans
un moment d'exaltation, les regrets et les remords de la réflexion
empoisonneraient sa vie.
Il ne fallait donc pas qu'elle pensât ni à laisser parler La Parisière,
ni à se confesser à son mari, ni à vendre ses valeurs, ni à vendre ses
bijoux.
Et cependant il fallait qu'elle payât ces trois cent mille francs.
Comment?
Depuis qu'elle examinait ces terribles questions, il y avait un mot qui
revenait sans cesse à son esprit, et qui malgré les efforts qu'elle
faisait pour le chasser s'imposait quand même à son attention.
C'était celui que le père Ladret lui avait dit en la quittant, qu'elle
avait entièrement oublié pendant la première partie du dîner et que
maintenant elle se répétait machinalement, comme un refrain importun,
qu'on veut oublier et qui revient quand même:
«Malgré tout, vous me retrouverez quand vous voudrez, parce que je
suis à vous comme vous êtes à l'argent, et que je ne pourrai jamais me
détacher de vous: je l'ai essayé; je n'ai pas pu.»
Il avait dit vrai en parlant d'elle: oui, elle était à l'argent, elle le
reconnaissait, il fallait bien qu'elle le reconnût.
Avait-il dit vrai aussi, en parlant de lui; était-il, serait-il encore à
elle?
Vraiment, cela était horrible d'en être réduite à cette extrémité.
Mais enfin cela ne l'était pas plus que la première fois.
Après tout et en envisageant froidement les choses, elle avait la
satisfaction de se dire qu'elle avait lutté pour se dégager, et que ce
n'était pas sa faute si elle retombait vaincue par la fatalité.
Ce qui était d'elle, c'était d'avoir refusé les perles noires dont elle
avait eu cependant une furieuse envie depuis si longtemps, et c'était
encore d'avoir refusé les actions du charbonnage de Saucry, qui auraient
si bien fait son affaire. Cela devait être porté au compte de ses bonnes
intentions.
Ce qui était de la fatalité, c'est-à-dire en dehors et au-dessus d'elle,
c'était de ne pouvoir pas réaliser ce qu'elle avait désiré.
Est-ce que son désir n'était pas de vivre tranquille au milieu de sa
famille, entre son mari et ses enfants, en s'appliquant à les rendre
tous également heureux?
Est-ce que ce n'était pas avec un profond ennui et un invincible dégoût
qu'elle était obligée de sourire à ce vieux cacochyme et de se mettre
en frais d'amabilité pour qu'il lui dît: «Tu as été bien gentille
aujourd'hui»? Était-ce pour elle, pour sa satisfaction ou pour son
plaisir qu'elle faisait la gentille avec cette vieille bête?
Si elle avait été une femme de plaisir, si elle avait cherché sa
satisfaction, n'aurait-elle pas écouté le be-Evangelista? [sic]
Mais non, elle l'avait repoussé, elle l'avait découragé, et si bien
qu'il ne penserait plus qu'à Marcelle.
C'était un lieu commun dans leur famille de dire que Fourcy ne pensait
qu'au bonheur des siens; eh bien, et elle qu'avait-elle l'ait toute sa
vie et que faisait-elle encore en ce moment, si ce n'est de se sacrifier
au bonheur des siens?
Elle irait donc chez Ladret, et ce serait lui qui payerait ces trois
cent mille francs, si comme il l'avait dit, il était vraiment à elle.
Elle verrait ce qu'elle valait; si elle avait vieilli.
Arrêtée à cette résolution, elle avait trouvé un peu de sommeil, mais
non de ce sommeil calme et enfantin qui était le sien ordinairement et
qui la rendait plus charmante encore la nuit que le jour, lorsqu'on
pouvait la voir la tête appuyée sur son bras reployé, dormir les lèvres
entr'ouvertes, respirant doucement et régulièrement.
Le lendemain matin, au moment où Fourcy allait partir pour Paris, elle
lui avait demandé s'il n'irait pas voir M. Ladret.
--Je ferai mon possible; mais il est probable que la débâcle Heynecart
va me donner bien du tracas et peut-être n'aurais-je pas un instant de
liberté; alors j'enverrai Lucien.
--C'est que Lucien n'aime pas beaucoup M. Ladret, et M. Ladret, de son
côté, n'aime pas beaucoup Lucien; le pauvre bonhomme était, je t'assure,
très mal à son aise hier, et je crois qu'une marque d'intérêt réel, et
non pas simplement une visite de politesse, lui serait agréable, à son
âge.
--Je comprends cela; mais je ne sais pas ce que je pourrai faire.
--Si j'y allais moi-même?
--Excellente idée, et bien digne de toi, la femme bonne et prévenante
par-dessus tout.