XVII

A sept heures et demie du matin, il descendait de voiture, rue

Saint-Marc, devant la porte de Carbans: la rue était déserte encore, les

boutiques étaient closes, seule une laitière qui était en même temps

fruitière avait installé ses brocs de fer battu et ses paniers de

légumes sous la porte de la cour, et sur un tabouret elle se tenait

là, en marmotte, les joues hâlées par le grand air et le soleil de la

campagne, n'ayant aucune ressemblance avec les femmes pâles et étiolées,

aux yeux bouffis, aux cheveux ébouriffés et sans chignon qui, traînant

des jupons sales sur leurs savates, venaient lui acheter leurs deux sous

de lait.

Le concierge n'était pas encore levé, mais Robert n'avait pas besoin

de demander l'adresse de Carbans, ses jambes avaient gardé souvenir

de l'escalier qu'elles avaient monté plus d'une fois et elles le

conduisirent au second étage, où sa main qui se souvenait aussi n'eut

qu'à tirer un pied de biche dont les poils graisseux lui avaient laissé

une impression de dégoût qui persistait encore et qui bien des fois

depuis lui avait fait secouer ses doigts.

Il fallut qu'il le tirât plusieurs fois, ce pied de biche, avant qu'on

répondît à son appel.

Enfin la porte s'ouvrit, ou plutôt s'entr'ouvrit, une chaîne de sûreté

la retenant à l'intérieur et ne permettant pas un envahissement violent

dans ce très modeste logement où se remuaient des millions.

Dans l'entrebâillement se montra une jeune femme, une jeune fille,

quelque chose comme une servante-maîtresse qui évidemment venait d'être

troublée dans son sommeil et qui arrivait à la hâte pour voir si le feu

était à la maison.

En apercevant Robert elle recula d'un air de mauvaise humeur et elle

acheva de boutonner sa camisole.

--M. Carbans, demanda Robert.

--C'est pour ça que vous réveillez les gens, vous?

--J'ai besoin de le voir tout de suite.

--Il dort.

--Éveillez-le.

--Jamais de la vie.

Et elle fit mine de refermer la porte, mais en voyant Robert fouiller

dans la poche de son gilet, elle s'arrêta et elle attendit.

Il lui tendit un louis, elle le prit et le garda dans sa main fermée,

car elle n'avait pas de poche; cependant, elle ne décrocha pas la

chaîne.

--C'est pour affaire, n'est-ce pas? demanda-t-elle.

--Une affaire pressante.

--Enfin pour lui demander de l'argent, n'est-ce pas?

Robert n'était pas habitué à se laisser ainsi interroger, cependant il

se contint.

--Oui, dit-il.

--Eh bien, monsieur, je vais vous gagner votre puis que vous ne m'aurez

pas donné pour rien: si vous tenez à avoir votre argent, ne réveillez

pas monsieur, parce que, voyez-vous, quand on le fait lever avant son

heure il mettrait le bon Dieu à la porte; il est comme ça.

--Mais tout retard est impossible, il le comprendra.

--Il ne comprendra rien du tout parce qu'il ne vous écoutera seulement

pas; je vous dis qu'il est comme ça, croyez-moi.

C'était là une raison à laquelle il fallait malgré tout se rendre, car

c'eût été une trop grosse imprudence de s'exposer à fâcher Carbans; où

aller si celui-là refusait d'ouvrir sa bourse?

--Mais enfin quelle est son heure? demanda Robert.

--Pas avant neuf heures.

--Je viendrai à huit heures trois quarts.

--C'est ça; je vous ferai entrer et vous attendrez.

Et cette fois elle lui poussa la porte au nez.

Que faire pour passer le temps? Il marcha droit devant lui, et comme

une petite pluie commençait à tomber, il entra dans un café qui venait

d'ouvrir ses volets.

Il était là depuis assez longtemps déjà, regardant, sans les voir, les

garçons faire leur ménage, lorsqu'on vint s'asseoir à sa table, devant

lui.

Surpris, il leva les yeux sur ce nouveau venu qui lui tendait la

main; c'était un journaliste, plus bohème et faiseur que journaliste

cependant, avec qui il s'était rencontré quelquefois, mais sans avoir

jamais eu de relations suivies avec lui.

--Vous savez donc que c'est ici seulement, dit-il, qu'on vous sert du

café fait le matin même, et non celui du soir réchauffé?

--Non.

--Ah! je l'ai cru en vous voyant là à pareille heure.

--Et vous, c'est pour cela que vous venez?

--Pour cela et pour lire les journaux; parce que vous savez qu'en se

levant matin et en lisant bien les journaux, il faut vraiment avoir peu

de chance si l'on ne trouve pas le moyen de gagner cinq cents francs

dans sa journée.

Et il lui développa cet axiome qui n'avait pas grand intérêt pour

Robert, puisque ce n'était pas cinq cents francs qu'il devait trouver

dans sa journée mais bien trois cent mille, ce qui était une autre

affaire; cependant, cela lui fit passer le temps..

Huit heures et demie arrivèrent, il retourna rue Saint-Marc.

La chaîne de la porte était décrochée et il put entrer, mais Carbans

n'était pas encore levé; il dut attendre dans une petite salle à manger

enfumée et empestant la cuisine, où au bout de vingt ou vingt-cinq

minutes Carbans fit son entrée, l'air maussade et grognon.

--Ah! c'est vous, monsieur Charlemont, dit-il sans répondre autrement au

salut de Robert.

--Vous voyez.

--Je veux dire que c'est vous qui venez dès le matin réveiller les gens;

dans la haute banque on s'imagine donc que ceux de la petite banque

n'ont pas besoin de dormir? ils en ont d'autant plus besoin qu'ils ont

plus de mal; nous gagnons notre argent nous-mêmes, nous autres, et nous

n'avons pas un tas de pauvres diables qui travaillent pour nous.

Robert, que l'accueil de Carbans avait déjà mal disposé, fut suffoqué

par ce rapprochement de la petite banque et de la haute banque; ce

coquin se comparer à son père, c'était trop fort! Cependant il retint sa

colère, et au lieu de dire ce qui lui venait aux lèvres il se tut.

--Qu'est-ce que vous voulez? demanda Carbans. De l'argent, m'a dit ma

bonne.

--Justement.

--Vous avez joué, et vous avez perdu?

--Non.

--Alors, que voulez-vous faire de cet argent?

--Payer une dette.

--Et c'est pour ça que vous venez carillonner le matin à la porte des

gens? Voyons, jeune homme, ça n'est pas si pressé que ça de payer une

dette.

--Vous croyez?

--Dame! c'est sûr.

--Je ne pense pas comme vous.

--Autrefois quand les jeunes gens arrivaient accompagnés des gardes du

commerce qui les conduisaient à Clichy, certainement ça pressait et il

fallait se lever, mais maintenant on a le temps de se retourner, que

diable. Voyons, de quoi s'agit-il? Quelle est cette dette?

--Trois cent mille francs que je dois payer avant samedi.

Carbans ôta sa calotte de velours et, saluant avec ironie:

--Tous mes compliments, monsieur Charlemont, vous allez bien; oàh! mais!

très bien; deux cent mille francs il y a trois mois, trois cent mille

francs aujourd'hui, ça promet. Et vous dites que vous n'avez pas joué?

--Non.

--Alors comment devez-vous une pareille somme?

Robert ne pouvait pas répondre: d'ailleurs, ces interrogations le

blessaient.

--Je la dois, cela suffit.

--Eh bien non, cela ne suffit pas, attendu que je ne crois pas à cette

dette. Que vous vouliez vous procurer trois cent mille francs, ça, je le

crois, puisque vous les cherchez: mais que vous les deviez, ça, c'est

une autre affaire et je ne le crois pas. Et si vous voulez, je vais vous

dire ce qui en est, car c'est d'une simplicité enfantine. Vous avez une

maîtresse.

--Monsieur...

--Vous avez une maîtresse que vous aimez passionnément, et qui profite

de cette passion pour vous tirer une carotte de trois cent mille francs,

comme elle vous en a tiré déjà une de deux cent mille; sans compter

celles que je ne connais pas. Eh bien! mon jeune monsieur, voulez-vous

l'avis d'un homme qui a une certaine expérience et qui en a vu de toutes

les couleurs? Cet avis est qu'on vous met dedans: défiez-vous.

--C'est de votre argent que j'ai besoin non de vos avis, dit Robert

exaspéré.

--Et qui est-ce qui prétend qu'il n'y a plus de jeunes gens? s'écria

Carbans. Comment, vous me devez déjà trois cent mille francs et vous

vous imaginez que je vais consentir à ce que vous m'en deviez de nouveau

quatre cent cinquante ou cinq cent mille, c'est-à-dire au total huit

cent mille francs? Mais vous me prenez donc pour un fou; ou bien vous

n'avez donc jamais lu le code au titre de la _Minorité_, que vous venez

me proposer gaillardement d'accepter un pareil risque?

--Vous savez bien que ma fortune est plus que suffisante pour couvrir ce

risque, et que cette fortune ne peut pas m'échapper.

--Si vous êtes vivant à l'époque de votre majorité, oui, mais si vous

êtes mort? Et notez qu'un homme qui donne à une femme cinq cent mille

francs en trois mois a bien des chances pour mourir... de plaisir ou de

chagrin.

--Je vous fais un testament.

--Qui serait annulé haut la main; et puis quand même il ne le serait

pas, ça n'est pas une garantie. Je ne veux rien vous dire de blessant,

mais vous savez comme moi qu'un testament ça se révoque, et que celui

que vous me feriez ce matin, vous pourriez le révoquer ce soir. Non,

voyez-vous, l'affaire n'est pas faisable.

--Je vous souscrirai pour... il hésita un moment... cinq cent mille

francs de valeurs.

Carbans secoua la tête.

--Six cent mille.

--Vous m'offririez un million que je le refuserais, vous devez bien

comprendre que l'affaire n'est pas faisable.

--Tous l'avez bien faite une première fois.

--C'est justement pour ça que je ne veux pas la faire une seconde;

d'ailleurs vous avez un mauvais chien à la tête des affaires de la

maison de votre père, Fourcy qui a pris ses précautions; et ce que je

vous dis, tout autre à qui vous vous adresserez vous le répétera.

Tout fut inutile, et à neuf heures du soir, Robert rentra à Nogent

n'ayant pas mieux réussi auprès de ceux auxquels il s'adressa, qu'il

n'avait réussi auprès de Carbans; partout la même réponse: l'affaire

n'était pas faisable.

--M. votre père vous a attendu une partie de la journée, dit Fourcy.

--Je n'ai pas pu le voir.

Et il tâcha de parler d'autre chose.

A un certain moment il se trouva isolé dans un coin du salon avec madame

Fourcy:

--Je te verrai cette nuit, dit-elle vivement à voix basse, attends-moi.

Il la regarda stupéfait, elle lui avait déjà tourné Je dos.

Que s'était-il donc passé?

Une femme d'argent · 第 14 / 44 题