Le père Ladret n'avait pas été trop exagéré en disant que le marquis
Collio était fait pour affoler les femmes; c'était en effet un très joli
homme; sans rien d'efféminé cependant, grand, bien pris, souple, élégant
et gracieux de manières avec une de ces belles têtes italiennes larges
au front, minces et fines au menton, qui semblent avoir été modelées
dans un triangle allongé: la chevelure était noire et luisante comme
les ailes d'un corbeau; les yeux étaient ardents et veloutés; et sur la
blancheur de la peau un peu grenue se détachaient vigoureusement des
moustaches soyeuses, assez minces pour ne pas cacher des lèvres roses et
des dents nacrées.
Après les premières paroles de politesse qui furent courtes, au moins
de la part de madame Fourcy, celle-ci revint au père Ladret et parut
continuer un entretien interrompu:
--C'est bien réellement que vous voulez vous retirer, dit-elle, et
toutes mes instances seront donc vaines pour vous retenir?
--Mais...
Elle lui coupa la parole, ne voulant pas lui permettre de répondre dans
un autre sens que celui qu'elle entendait lui tracer et l'obliger à
suivre.
Au reste, je serais désolée de penser que pour notre plaisir vous avez
aggravé votre indisposition.
--M. Ladret est souffrant? demanda Evangelista d'une belle voix sonore
et avec un léger accent, qui dans une bouche aussi gracieuse était un
agrément.
Vivement madame Fourcy prit les devants et répondit elle-même à cette
interrogation:
--M. Ladret était venu pour passer la journée avec nous, mais en nous
attendant, car nous rentrons seulement, il a pris froid dans le jardin
sous l'ombrage trop frais des platanes et il vient d'avoir un mouvement
fébrile qui l'oblige à nous quitter. Et elle regarda Ladret comme
pour lui dire qu'il devait trembler de fièvre, mais il n'en fit rien,
abasourdi qu'il était, autant qu'émerveillé de la façon dégagée dont
elle le mettait à la porte.
--Et au moment même où vous êtes entré il se retirait, continua-t-elle,
en avançant sur Ladret comme pour le pousser dehors.
Mais ses regards étaient si affectueux, sa parole était si douce qu'il
fallait savoir ce qui venait de se passer entre eux pour deviner ce
qu'il y avait réellement sous ces regards et cette parole.
Ladret recula, alors elle avança plus hardiment, le dominant, le
poussant du regard, des mains, de toute sa personne.
Elle le conduisit ainsi jusqu'à la porte, lui parlant toujours
doucement, lui prodiguant les plus vives démonstrations de sollicitude
et de sympathie, le meilleur des amis, un père.
Mais lorsqu'elle lui eut ouvert elle-même la porte, il s'arrêta
un moment et regarda autour de lui: le marquis Collio était dans
l'embrasure d'une fenêtre à l'autre extrémité du salon; penché sur
une jardinière dont il examinait les fleurs, il n'y avait donc pas à
craindre qu'il entendît ce qui se disait dans l'embrasure de la porte,
pourvu qu'on eût la précaution de baisser la voix. Alors il se pencha
vers madame Fourcy.
--Tu sais, dit-il, en frappant d'une main sur sa poche et en lui
soufflant ses paroles, les perles ne retourneront pas chez le bijoutier,
elles restent à ta disposition!
--Mais partez donc.
--Et les actions du charbonnage, quand tu voudras, elles sont
présentement à 11,500.
Il n'en put dire davantage, elle poussait la porte sur lui, mais cela
suffisait: elle lui reviendrait, l'offre des actions produirait sûrement
son effet: jamais il n'avait vu personne résister à l'argent... quand la
somme était assez grosse.
Vivement, légèrement madame Fourcy revint à Evangelista:
--Voilà une indisposition que je bénis, dit celui-ci.
--Comment, s'écria-t-elle, vous vous réjouissez de ce que ce pauvre M.
Ladret est malade? Il n'est pas si ennuyeux que cela; je vous assure que
c'est un excellent homme que nous aimons beaucoup.
--Excellent homme, je ne dis pas, mais ennuyeux, je le soutiens, au
moins en ce moment...
Il avait dit ces quelques mots légèrement, mais arrivé là, il changea
de ton, et sa voix prit une gravité tendre, tandis que son regard
s'adoucissait et que son attitude se faisait caressante:
--... Car en ne s'en allant pas, il m'eût privé du tête-à tête qu'un
heureux hasard nous ménage.
Mais elle l'arrêta d'un geste simple et net, où il n'y avait ni
effarement, ni coquetterie.
--Je vous en prie, dit-elle, n'allons pas plus loin.
--Vous ne voudrez donc jamais m'entendre?
Ils étaient debout au milieu du salon; d'une main, elle lui montra un
fauteuil, tandis que de l'autre, elle en tirait un pour s'asseoir en
face de lui.
--Non, monsieur le marquis, non, dit-elle avec une fermeté douce, je ne
consentirai jamais à vous entendre sur ce sujet, mais puisque malgré
mes prières vous avez voulu une fois encore l'aborder, c'est vous qui
m'entendrez...
Et avec un sourire qui prouvait combien elle était calme et pleinement
maîtresse d'elle-même, sans trouble, sans émotion, aussi bien que sans
colère:
--... Ainsi nous trouverons à bien employer le tête-à-tête qu'un heureux
hasard nous ménage.
--Ah! madame, vous êtes cruelle de traiter légèrement un sujet qui
m'émeut si profondément.
--Légèrement! Non certes. Mais sérieusement au contraire, comme la chose
la plus grave et la plus importante de ma vie, soyez-en convaincu. En
m'écoutant, vous allez bien le voir. Si je vous disais que je n'ai pas
été sensible aux attentions dont j'ai été l'objet de votre part, je ne
serais pas sincère. En me voyant, moi, vieille femme...
--Oh! madame.
--Trouvez-vous donc qu'on soit jeune quand on approche de la
quarantaine? Oubliez-vous que nous fêtons aujourd'hui le vingtième
anniversaire de notre mariage? Donc, j'avoue qu'en me voyant, moi,
vieille femme, produire une certaine impression sur un homme jeune,
élégant, distingué, plein de mérites, j'ai éprouvé un sentiment de
vanité féminine que je ne chercherai pas à cacher. Mais d'autre part,
je dois vous dire avec une entière franchise que ma vanité seule a été
émue.
Evangelista ne fut pas maître de retenir un mouvement.
--Que cet aveu ne vous blesse pas, dit-elle, il ne vous atteint en rien
dans vos mérites qui, je le reconnais, sont grands, il n'atteint que
moi. Sans doute à ma place plus d'une autre femme eût été touchée au
coeur. Mais je ne suis point de ces femmes au coeur sensible. Je ne suis
qu'une bourgeoise, monsieur le marquis, une bonne petite bourgeoise qui
n'a jamais rien compris à ce qu'on appelle la passion. A vrai dire, je
ne sais pas ce que c'est, et quand j'ai vu des femmes sacrifier leur
honneur, leur tranquillité, leur vie parce qu'elles aimaient, disait-on,
cela m'a toujours paru inexplicable. Je sais bien que l'amour tient une
grande place dans les livres et qu'il y a toute une littérature qui
raconte ses joies, ses chagrins, ses désordres, mais je ne vois pas
qu'il en tienne une semblable dans la vie ordinaire.
--Niez-vous donc la passion?
--Je ne la nie ni ne l'affirme, je dis seulement que pour moi je ne la
comprends pas, ou si vous voulez, que je ne la sens pas. Sans doute
c'est infirmité de ma nature, mais enfin je suis ainsi et non autre,
croyez-le, car je vous parle avec une entière franchise, une sincérité
absolue, en pesant mes paroles que j'adresse à un homme qui m'inspire
autant de sympathie que d'estime, et que je veux, que je dois éclairer
puisqu'il s'est trompé sur mon compte. Jeune j'ai pensé, j'ai senti
ainsi, et en vieillissant mes idées et ma manière de sentir se sont
affirmées, elles ne se sont pas démenties.
--C'est que vous n'avez jamais été aimée, et si...
Elle lui coupa la parole:
--Je ne vous comprendrais pas, dit-elle en répondant à l'avance à ce
qu'il allait dire. Et puis n'oubliez pas que j'aime mon mari. Mon Dieu,
ce n'est pas de cet amour passionné que je ne comprends pas, mais c'est
d'une affection réelle et sincère. Mon mari est pour moi le plus honnête
homme et le meilleur homme du monde. Il n'a eu qu'une visée dans la vie:
mon bonheur et le bonheur de ses enfants. Je ne vais pas, moi, m'exposer
à faire son malheur. Et pourquoi? entraînée par quoi? Je l'ignore. On
ne fait quelque chose que dans un but; n'est-ce pas? on ne commet une
faute, ou un crime qu'en vue d'un intérêt certain. Eh bien, moi je
ferais cette chose sans but, je commettrais cette faute sans intérêt!
Vous comprenez que c'est impossible, et que l'amour ne peut pas
entraîner une femme qui ne sent point l'amour, la passion un coeur qui
n'est point passionné.
Il était impossible d'être plus nette et de dire plus clairement: Vous
avec cru, mon beau jeune homme, que vous n'auriez qu'à me regarder d'un
air tendre et à me parler d'amour pour me faire tomber dans vos bras,
eh bien, vous vous êtes trompé, attendu que ma nature est complètement
insensible à ce qui est tendresse et à ce qui est amour; des sens? je
n'en ai pas; un coeur? je n'en ai pas davantage; je suis une femme de
tête, rien de plus, et vous seriez encore plus beau que vous n'êtes,
encore plus séduisant, que vous ne me donneriez pas ce qui me manque;
passez donc votre chemin et ne perdez pas votre temps...
Cependant madame Fourcy n'avait pas dit encore tout ce qu'elle voulait
dire, et elle n'était point encore arrivée au bout de la ligne qu'elle
s'était tracée: maintenant il fallait qu'elle s'occupât de Marcelle.
--J'ai cru devoir, dit-elle, vous donner cette explication loyale, non
seulement pour vous et pour moi, mais encore pour ma fille.
Evangelista la regarda surpris.
--Je vais m'expliquer, continua-t-elle, car je tiens à ce qu'il n'y
ait entre nous rien d'ambigu. Voulant justifier aux yeux de tous votre
assiduité dans cette maison, vous avez publiquement fait la cour à la
fille pour cacher celle que vous faisiez secrètement à la mère, dont
vous vouliez sauvegarder la réputation, et cela sans penser que vous
pouviez compromettre celle de la fille C'était là un jeu dangereux, dont
vous n'avez pas, j'en suis certaine, mesuré toutes les conséquences,
car enfin, il n'y avait pas que le monde qui pouvait prendre ce jeu au
sérieux. Il y avait aussi la jeune fille. Que serait-il arrivé si elle
s'était intéressée aux sentiments qu'en lui témoignait? S'y est-elle
intéressée? Je ne veux que vous poser ces questions. Vous les
examinerez. Encore un seul mot: M. Fourcy devient l'associé de la maison
Charlemont: cela crée une position à Marcelle: et il ne faut pas qu'elle
soit exposée à manquer les beaux mariages qui vont se présenter pour
elle.
Evangelista allait enfin répondre, mais Marcelle et Fourcy en entrant
dans le salon l'empêchèrent de prendre la parole.