Bien que Fourcy n'eût jamais eu grande estime pour le père Ladret qu'il
recevait plutôt par habitude que par amitié, et parce que celui-ci
s'invitait lui-même le plus souvent à venir à Nogent en disant que de
toutes les maisons amies où il allait, c'était celle où il se plaisait
le mieux, il était cependant trop poli pour suivre le conseil que sa
femme lui avait donné et fausser compagnie à son hôte.
Il l'introduisit donc au salon, et tandis que madame Fourcy montait chez
elle pour se débarrasser de sa toilette de ville, il resta avec lui, et
comme il fallait bien un sujet de conversation entre eux, il prit celui
qui occupait son esprit: la visite de M. Amédée Charlemont qui venait à
Nogent pour la première fois, puis ce nom de Charlemont l'amena à parler
du changement qui venait de s'accomplir dans sa situation. Alors ce
furent, de grands compliments de la part de Ladret, qui pour la première
fois admit l'idée que son ami Fourcy pouvait bien être quelqu'un.
Madame Fourcy redescendit et ce fut seulement après un temps assez long
de conversation générale que Fourcy laissa sa femme seule avec Ladret.
--Je vais voir si les enfants n'ont pas besoin de moi, dit-il en
s'excusant, vous permettez?
--Vous savez que je ne me suis jamais gêné pour personne, cela fait que
je ne demande pas qu'on se gêne pour moi.
Aussitôt que Fourcy fut sorti, Ladret se renversant en arrière au
fond de son fauteuil, en allongeant une jambe et en repliant l'autre,
introduisit la main dans la poche de son pantalon. Mais ce ne fut pas
sans peine qu'il accomplit cette opération, d'abord parce que sa main
était grosse, ensuite parce que son ventre qui était proéminent tombait
sur ses cuisses et les recouvrait.
Enfin il réussit, et des profondeurs de cette poche il tira un petit
écrin en velours qu'il présenta à madame Fourcy d'un air triomphant.
--Qu'est-ce que c'est que cela? demandait-elle avec indifférence.
--Ça, dit-il étonné, ça, c'est deux perles noires que j'apporte à ma
belle Geneviève.
Et en même temps il ouvrit l'écrin pour montrer deux grosses perles
noires, dont l'éclat métallique se détachait nettement sur la blancheur
du velours.
Mais elle ne parut pas le moins du monde éblouie:
--Et à quel propos m'apportez-vous ces perles? demanda-t-elle.
--Faut-il répondre franchement?
--Sans doute.
--Eh bien, c'est à propos de ce qui s'est passé entre nous en ces
derniers temps.
--Que s'est-il donc passé de particulier, je vous prie?
--Rien de particulier il est vrai, mais dans l'ensemble ça n'a guère
marché; alors j'ai pensé que si j'étais gentil pour ma belle Geneviève,
ma belle Geneviève de son côté voudrait être gentille pour son vieux
Ladret, et d'autant mieux qu'après avoir eu les pendants d'oreilles elle
aurait envie d'avoir le collier de perles.
--Alors c'est un marché?
--Est-ce que tout n'est pas un marché dans la vie?
--Pour vous, peut-être, pour moi non.
--Tiens!
--Et je n'accepte pas celui-là.
Il la regarda un moment d'un air ahuri, tenant toujours son écrin
ouvert, puis tout à coup clignant de l'oeil:
--Et celui du collier? dit-il.
--Pas plus celui du collier que celui des pendants: vous pouvez donc
refermer cet écrin et le remettre dans votre poche.
Il ne se le fit pas répéter, et cette fois il trouva sa poche beaucoup
plus facilement pour y remettre l'écrin qu'il ne l'avait trouvée la
première fois pour l'en sortir.
Cela fait, il la regarda en face pour lire sur son visage ce qui se
passait en elle, mais il ne le devina pas.
--Ah! ça, que se passe-t-il donc? demanda-t-il.
--Vous ne le comprenez pas?
--Dame!
--Eh bien, puisque vous voulez que je vous parle clairement, je vous
obéis: à partir d'aujourd'hui tout est fini entre nous.
Il resta un moment abasourdi, puis secouant la tête:
--Ah çà voyons, dit-il, tu te moques de moi, n'est-ce pas; qu'est-ce que
toutes ces grimaces? Au lieu de me faire une scène, dis tout de suite ce
que tu veux, si c'est à cela que tu dois arriver: nous verrons.
Elle avait jusque-là parlé avec calme, avec hauteur, mais ces derniers
mots lui firent perdre ce calme, et vivement elle répondit:
--Je vous ai dit ce que je voulais, je vous le répète que tout soit
fini; cela et rien autre chose.
--Mais pourquoi?
--Parce que la vie que vous m'avez imposée me fait horreur.
De nouveau il la regarda et avec une réelle stupéfaction, mais une fois
encore il cligna de l'oeil d'un air fin:
--Voyons, avoue que tout ça, c'est parce que je t'ai refusé les actions
du charbonnage de Saucry dont tu avais envie; eh bien, je te les
donnerai, mais nous ferons la paix, n'est-ce pas, et tu seras gentille;
dis que tu le seras, hein!
Elle était assise en face de lui, elle se leva d'un bond et vivement
elle fit le tour du salon pour s'assurer que toutes les portes étaient
fermées, alors revenant vis-à-vis de lui et restant debout:
--Je vous ai dit tout à l'heure que la vie que vous m'aviez imposée
me faisait horreur, mais je n'ai pas été franche jusqu'au bout, car
j'aurais dû ajouter que vous aussi me faisiez horreur. Vous voulez que
je vous le dise, vous me poussez à bout, vous m'outragez, je n'ai plus à
vous ménager, vous qui m'avez perdue, vous que je hais et que je méprise
parce que vous m'avez fait la femme que je suis depuis dix ans et que je
ne veux plus être!
--Ai-je été à vous, ou bien êtes-vous venue à moi?
--Oui, j'ai été à vous, cela est vrai, j'y ai été parce que vous étiez
riche et surtout parce que je vous croyais un honnête homme.
--Vous êtes venue parce que vous vouliez de l'argent.
--Et pourquoi le voulais-je, cet argent?
--Pour payer vos pertes à la Bourse.
--Et comment les avais-je faites, ces pertes?
--Que m'importe?
--Il m'importe à moi: voyant que l'honnête homme qui était mon mari et
que j'aimais ne voulait pas faire d'affaires, j'ai cru que je
pourrais en faire, moi, et que je gagnerais sûrement en profitant des
renseignements ou des indiscrétions que j'entendais autour de moi. Il
est arrivé un jour où au lieu de gagner j'ai perdu. Il fallait payer,
je ne le pouvais pas. J'ai eu alors l'idée funeste de m'adresser à vous
parce que, je vous l'ai dit, je vous savais riche et parce que je
vous croyais un honnête homme, et puis aussi parce que vous étiez un
vieillard. Vous m'avez répondu que vous ne prêtiez pas à une femme, mais
que vous lui donniez, quand elle voulait être gentille; c'était votre
mot, il y a dix ans, comme c'est votre mot encore. Je me suis sauvée.
--Et vous êtes revenue.
--Oui, quand après avoir frappé à toutes les portes, j'ai vu qu'il ne
me restait qu'à m'adresser à mon mari que j'aimais, ou à vous que
je haïssais: Le premier pas fait, j'ai continué et j'ai été âpre à
l'argent... avec fureur. Tout ce que j'ai pu tirer de vous, je l'ai tiré
avec joie, avec bonheur, sans autre regret que de ne pouvoir pas
vous ruiner. Mais aujourd'hui je ne veux plus de cet argent; et
vous m'offririez votre fortune entière que je ne l'accepterais pas.
Comprenez-vous, maintenant que j'ai parlé, que tout est fini entre nous?
Sortez donc de cette maison pour n'y revenir jamais. Sortez-en tout de
suite. J'expliquerai votre départ: vous avez été indisposé. Partez.
Et comme après un long moment d'attente il n'avait pas bougé, elle
poursuivit:
--Mais partez donc, partez.
Il ne bougea pas davantage, et il resta dans son fauteuil à la regarder,
réfléchissant. Enfin il se leva: mais ce ne fut pas pour partir: pendant
qu'elle parlait, il avait passé de l'étonnement à la stupéfaction, puis
quand il avait compris, de la stupéfaction à la colère; maintenant il
paraissait avoir repris ses esprits et jusqu'à un certain point son
sang-froid:
--Bon, dit-il, je comprends cet accès de vertu qui vous pousse
subitement en voyant que vous pouvez être riche par votre mari; c'est la
contre-partie de celui qui vous a poussé, mais pas de vertu celui-là,
quand vous avez cru au bout de dix ans d'attente que vous ne le seriez
jamais par lui; de sorte que vous avez voulu gagner vous-même la fortune
qu'il ne vous gagnait pas et vous avez travaillé pour ça, j'en sais
quelque chose, et si ce mobilier pouvait parler, il serait mon témoin.
Mais cet accès de vertu qui vous prend aujourd'hui, ça ne durera pas.
Vous n'êtes pas une femme de vertu, ma belle dame, vous êtes une
femme d'argent, une femme qui comprend la vie, une femme qui ne
se débarrassera pas du jour au lendemain d'idées, de besoins, de
satisfactions qui sont les siens depuis dix ans et si bien en elle
qu'ils sont sa seconde nature, la vraie celle-là, la solide, celle qui
vous a, qui vous tient et ne vous lâche pas. Vous reviendrez donc à
l'argent... et à moi, je vous le dis; et j'ajoute que ce jour-là, malgré
tout ce que vous venez de me dire, vous me retrouverez, parce que moi
aussi je suis à vous comme vous êtes à l'argent, et que je ne pourrai
pas plus me détacher de vous que vous ne pourrez vous détacher de vos
idées, de vos habitudes et de vos besoins: je peux bien vous dire que
je l'ai essayé plus d'une fois, quand vous aviez fait une trop forte
saignée à ma bourse, et que je n'ai pas pu. Je pars donc tranquille,
bien certain que nous nous retrouverons un jour bons amis.
--Jamais.
--Alors l'accès de vertu que je suppose n'existerait donc pas, et cette
scène n'aurait d'autre but que de me faire céder la place au petit
Robert Charlemont, ou bien à son père qui entre aujourd'hui dans cette
maison d'où je sors.
--Vous êtes fou, fou d'une folie sénile.
Il secoua la tête par un geste, qui disait qu'il ne se sentait pas
atteint, et il continua:
--Ou bien encore au marquis Collio, au bel Evangelista, bien que je
ne croie pas beaucoup à celui-là malgré sa beauté; et cela pour deux
raisons: la première, c'est que vous voulez en faire un gendre qui vous
débarrasse de votre fille devenue trop grande et par là gênante pour vos
affaires; quand elle était en pension, c'était bon, vous pouviez aller
et venir; mais maintenant que vous l'avez près de vous, ça vous oblige à
toutes sortes de manoeuvres embarrassantes, car ça voit clair les
jeunes filles; la seconde raison, c'est que le bel Evangelista, qui est
vraiment fait pour tourner la tête des femmes, n'est riche qu'en beauté,
et que vous êtes trop femme d'argent pour prendre un amant pauvre.
A ce moment il fut interrompu par la porte du salon qui venait de
s'ouvrir, on annonça:
--M. le marquis Collio