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La Fête
DU MÊME AUTEUR
=Celles qu'on aime=, 10e édition 1 vol.
=Bébé Million=, 10e édition 1 vol.
=La Belle=, 8e édition 1 vol.
=Cas passionnels=, 12e édition 1 vol.
=Après=, avec une préface par René Maizeroy, 10e édition 1 vol.
_Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les
pays y compris la Suède et la Norvège._
_S'adresser, pour traiter, à_ M. PAUL OLLENDORFF, _éditeur, rue de
Richelieu, 28 bis, Paris._
La Fête
PAR
RENÉ MAIZEROY
PARIS
PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
28 _bis_, rue de richelieu, 28 _bis_
1893
Tous droits réservés.
_Il a été tiré de cet ouvrage cinq exemplaires sur papier de Hollande
numérotés à la presse._
A CATULLE MENDÈS
_Au Maître Féministe Et A L'Ami_
_R. M._
_Paris, 30 mai 1893._
MARIAGE ROUGE
Ils étaient comme d'une autre race, si dissemblables, si peu créés, on
l'aurait dit, pour quelque heurt passionnel, fatal, où le coeur se
donne tout entier, s'offre éperdûment aux sacrifices d'amour, que nul ne
se serait jamais imaginé qu'ils auraient même la vague et passagère
tentation d'un flirt...
La comtesse Sacha Borodine, exsangue, émaciée, comme pétrie de neige,
avait ce charme des condamnées à mourir qui ont déjà dans la langueur
maladive de leurs poses, dans la suprême dolence de leur voix, dans
leur regard visionnaire, dans leur teint lilial comme quelque chose de
surnaturel, de chimérique. En sa face lunaire, étrange, les yeux seuls
luisaient, agrandis, cerclés d'un halo mauve, dardant sous de longs cils
bouclés une flamme bleuâtre d'alcool, les yeux et la bouche voluptueuse,
d'un arc adorable, qu'avivaient des retouches de carmin lourdes,
exagérées, comme faites par des doigts de barbare. Et le corps sans
cesse flottant dans de longues robes souples et fines paraissait presque
impalpable, s'amincissait en fuseau de vierge, faisait songer aux beaux
anges fabuleux qui mettent sur l'outremer et l'or des vieux vitraux
l'éploiement de leurs ailes de cygne, le mystère d'un sexe inconnu. Le
petit prince de Lübeck, disait d'elle: «Quand je valse avec Sacha, j'ai
toujours peur de la perdre en route!»
Elle mangeait à peine, se soutenait avec des jus de viande à demi crue,
des friandises pimentées, des fruits exotiques d'une saveur bizarre, et
buvait comme un homme du Champagne brut et de l'eau-de-vie à pleins
verres. Et, bien que la comtesse eut, comme la plupart des Slaves, le
don de plaire, on ne se liait avec elle qu'à demi, comme avec
l'arrière-pensée de la mort prochaine, la crainte égoïste d'avoir à la
regretter, à la pleurer...
Monsieur de Graveuse, au contraire, réalisait au physique le type
parfait de ce que l'on appelle en Angleterre un «athletic gentleman». Il
avait des épaules de portefaix que n'épeurent pas les plus lourds
fardeaux, la taille d'un cent-gardes et eût assommé un boeuf d'un coup
de poing. Et, il atténuait cette apparence de mâle violent et rude par
une de ces têtes qui attirent les femmes comme un miroir à alouettes,
par des prunelles d'une nuance changeante, tantôt verte, tantôt bleue,
qui se troublaient de désir, se décomposaient, avaient quelque chose
d'égaré, de farouche, quand les frôlait, les attaquait, les défiait, les
interrogeait un regard de coquette, de vicieuse ou de désoeuvrée et
aussi par des mains d'une surprenante délicatesse, effilées, expertes,
douces, comme faites pour peigner des cheveux d'infante, pour dompter
les querelleuses pudeurs de celles qui résistent jusqu'au bout et
déshabiller une maîtresse sans qu'elle puisse se rebeller contre quelque
maladresse. Insoucieusement, avec cette foi aveugle qu'ont certains
hommes dans leur chance, il mangeait les restes d'une fortune qui avait
été belle, décidé, le jour où il serait tout à fait à la côte à imiter
les nombreux camarades partis en chasse de _l'autre côté de l'eau_, à se
transformer en cowboy ou en chercheur de placers...
...Et en une convoitise de donner à l'amour, rien qu'à l'amour, le peu
qui lui restait à vivre, de dépenser ses dernières forces, ses dernières
parcelles d'existence dans les délices paradisiaques, dans les griseries
du Baiser, de s'en aller vers l'éternel inconnu, vers le Néant où tout
se désagrège, se fond comme en un noir creuset, de courir à la mort sans
y songer, la joie dans le coeur et dans la chair, Sacha Borodine mit
tout en oeuvre pour que monsieur de Graveuse ne se détournât pas
d'elle, consentît à l'épouser... Elle était veuve, aussi millionnaire
qu'une de ces blondes miss qui viennent troquer leurs sacs de dollars
laborieusement gagnés par le bon oncle Sam contre quelque beau vieux nom
authentique. Sa malheureuse vie tenait à un fil de soie, n'intéressait
même plus les médecins. Une aventure galante plutôt qu'un mariage et
qui avait pour un fêtard comme Graveuse il ne savait quelle originalité
macabre, quelle saveur énigmatique et âpre qui l'aguichait,
l'inquiétait, lui fouettait les sens!
Il céda à ce caprice de malade et ils se marièrent. Tout autre homme que
ce colosse robuste, inaltérable, eût été démoli au bout de quelques
semaines par les assauts furieux, exaspérés que lui livrait cette folle
d'amour, eût succombé en ces insatiables étreintes où l'on aurait cru
qu'elle mettait autant de haine, de cruauté que de tendresse. Elle
s'émiettait, se tuait, se consumait sans qu'il en parût las, un seul
instant, sans qu'il implorât quelque trêve, sans qu'il essayât de se
dérober. Il la bravait. Il lui arrachait des sanglots de bête, des
clameurs d'extase, des prières reconnaissantes, infiniment tendres comme
les oraisons délirantes de quelque sainte Thérèse possédée de Dieu. Et
ce crépuscule d'amoureuse, cette lente fin en des flots de baisers avait
la gloire magique, hallucinante, triste de ces couchers de soleil où il
semble qu'un mystère d'hymen monte de la mer comme d'un lit jonché de
fleurs qui attend l'époux, que la pourpre du ciel est faite du sang des
innombrables coeurs, des pantelantes chairs blessées et meurtries par
l'amour.
Au bout de quatre mois madame de Graveuse, épuisée, finie, n'ayant même
plus la force de vaguer d'une fenêtre à l'autre au bras de son mari, la
poitrine déchirée par d'affreuses quintes de toux, sentit qu'elle était
perdue, qu'elle ne se guérirait jamais, qu'on la leurrait en vain
d'espoir. Elle avait déjà en la blancheur des oreillers, le masque d'une
morte, n'osait plus se regarder dans un miroir, demeurait, durant des
heures, immobile, silencieuse, dans le demi-jour tiède de sa chambre,
les yeux perdus dans le vide et par instants noyés de grosses larmes. Et
une idée fixe s'était plantée comme un clou dans son cerveau encore
lucide, s'y cristallisait de jour en jour, la hantait, décuplait les
torturantes souffrances de sa longue agonie, l'unique pensée que _lui_,
le mâle adoré et fort, l'homme aux douces caresses, aux regards
ensorceleurs, aux douces mains savantes, ne la**** suivait pas hors de
la vie, dans ce noir, dans ces ténèbres inconnus qui la guettaient. Il
l'oublierait tôt ou tard. Plein de santé, vigoureux, jeune, il ne
renoncerait pas à l'amour, aux tendresses qui sont le régal, le but, la
consolation de l'existence. Il se donnerait à d'autres femmes comme il
s'était donné à elle. Hélas, hélas! il leur murmurerait aux lèvres des
paroles de folie et de joie, des promesses, de ces aveux qui font chaud
au coeur comme si l'on buvait tout à coup à longs traits quelque
philtre puissant!
Et une nuit enfin, comme monsieur de Graveuse, fatigué d'avoir veillé,
sommeillait lourdement au fond d'un fauteuil, Sacha, réunissant en un
suprême effort ce qui lui restait de vie, les nerfs tendus, peu à peu,
avec des lenteurs glissantes, des rampements de bête blessée, s'arrêtant
pour reprendre haleine, pour écouter la respiration forte et rythmique
de celui qui dormait là à côté d'elle avec tant de sérénité, se traîna
jusqu'à un meuble en bois des Iles et dont le tiroir était à demi tiré.
Elle y prit, avec des précautions de voleur, un petit revolver, le palpa
pour être bien sûre qu'il était chargé, puis continua sa route,
pareille, sur le tapis, dans les vacillantes clartés de la veilleuse, à
une longue larve blanche. Et quand elle fut aux pieds de monsieur de
Graveuse, d'un geste cruel et sûr d'exécuteur, Sacha Borodine étendit le
bras, visa à bout portant au coeur celui qu'elle avait condamné à mort
et pressa la détente. Il ne poussa pas un cri, battit l'air de ses deux
mains, ouvrit horriblement les yeux et s'écroula en travers du fauteuil
comme une poupée qui glisse. Et l'ayant tué _en beauté_, comme il est
dit dans Ibsen, très heureuse, voyant des lueurs de ciel dans les
ténèbres futures, la comtesse Sacha mit ses lèvres sur la bouche de
l'Adoré et attendit son tour...
LE DERNIER PAS
Pour rien au monde, peut-être par l'appréhension instinctive qu'il avait
des aventures qui tournent mal, s'ébruitent fatalement, amènent
d'odieuses disputes intimes, des crises d'où l'on sort amoindri, énervé,
exaspéré contre le destin et avec comme des lourdeurs de boulets aux
pieds, par un besoin d'existence calme, moutonnière, d'habitudes dont
aucune secousse n'interrompt l'engourdissante monotonie, peut-être par
un reste d'amour, de l'amour qui, en les primes années de leur liaison
l'avait si tout entier asservi, à la beauté hautaine, dominatrice, au
charme poignant de cette femme, monsieur de Saint-Juéry n'eût trompé sa
vieille maîtresse.
Il se gardait presque craintivement des tentations, lui était fidèle,
soumis comme un caniche. Il l'entourait de galantes prévenances,
semblait ne pas s'apercevoir que ses lignes, autrefois harmonieuses,
souples, s'empâtaient, que des rides marquaient d'un treillis inégal ce
visage qui avait fait penser aux pétales des roses, que l'aurore ne se
levait plus en ces yeux ternis. Il l'admirait quand même, comme
aveuglément, lui prêtait des grâces chimériques, quelque chose
d'automnal, la majestueuse et sereine douceur des crépuscules d'octobre,
des dernières fleurs qui s'entr'ouvrent au-dessus des allées jonchées
de feuilles mortes.
Mais bien que leur liaison durât depuis des années et des années, qu'ils
fussent aussi étroitement rivés l'un à l'autre que s'ils eussent été
mariés, bien que Charlotte Guindal l'obsédât de prières, de querelles
incessantes à ce sujet, qu'il la crût d'une loyauté absolue, digne de
toute sa confiance, de tout son amour, jamais monsieur de Saint-Juéry
n'avait pu se résoudre à lui donner son nom, à régulariser, par le
mariage, cette fausse situation.
Il en souffrait vraiment et cependant tenait ferme, se défendait,
ergotait, cherchait des faux-fuyants, répondait des éternels et vagues
«à quoi bon» qui mettaient Charlotte hors d'elle, l'enfiévraient de
colère, lui emplissaient la bouche de paroles mauvaises et hargneuses.
Et il demeurait inerte, passif, le dos courbé comme un cheval rétif
sous les coups de fouet.
Etait-ce nécessaire en effet à leur bonheur puisqu'ils n'avaient pas
d'enfants? Ne les croyait-on pas mariés? Ne l'appelait-on pas partout
madame de Saint-Juéry et leurs gens doutaient-ils qu'ils servaient des
«respectables»? Le nom qui de père en fils vous a été transmis intact,
honoré, souvent auréolé de gloire, n'était-il pas comme un dépôt sacré
auquel on n'a pas le droit de toucher? Qu'aurait-elle de plus en le
portant légalement et supposait-elle un instant qu'elle en serait plus
rehaussée, plus admise dans le monde, que l'on consentirait à oublier
qu'elle avait été la maîtresse légitime avant de devenir la femme, qu'à
ses débuts avant qu'il la sortît de la bohème où elle s'étiolait et se
morfondait, Charlotte Guindal courait tous les cachets, exhibait ses
jambes parmi les petits «fonds de revue» des Folies-Marigny et
d'ailleurs?
* * * * *
Charlotte connaissait de trop vieille date ce caractère de bourru
bienfaisant, à la fois raisonneur et entêté pour espérer qu'elle
arriverait à mater ses rébellions et ses suprêmes scrupules autrement
que par quelque bon tour de femme rusée, quelque scène de comédie
adroitement jouée. Elle parut donc accepter ces bonnes raisons, renoncer
à sa marotte, redevint en apparence d'humeur égale et conciliante,
n'importuna plus monsieur de Saint-Juéry de ses récriminations.
Du temps se passa ainsi, calme, monotone, sans stériles batailles, sans
assauts acharnés.
Charlotte Guindal avait pris pour médecin le docteur Rubatel, un de ces
hommes adroits qui ont l'air de tout savoir et qu'un rebouteux de
campagne réduirait en quelques questions _à quia_, traînent dans tous
les mondes leur apparente valeur, exploitent la médecine comme quelque
productive maison d'affaires véreuses, ont le flair des gens qu'ils
manieront à leur guise comme de la cire molle, hanteront de l'effroi
perpétuel de la mort et chez qui l'on règne bientôt en maître, l'on
impose son influence, l'on arrondit peu à peu sa pelote; scrutent les
consciences comme un prêtre malin, s'assurent des complicités lucratives
dès qu'ils ont pris pied quelque part et drainent les secrets dont on
peut se faire une arme ou des rentes à l'occasion. Il pressentit tout de
suite que cette «ancienne» avait besoin de lui; et comme en une
perversion inéluctable, il aimait les beaux restes de femmes savamment
arrangés et offerts, ce goût faisandé qui émane de lèvres molles,
attendries par des années d'amour, des cheveux gris plaqués de poudre,
d'un corps qui livre ses suprêmes combats, qui rêve une dernière
victoire avant d'abdiquer à jamais, n'hésita pas à devenir l'amant de sa
nouvelle cliente.
Et quand vint l'hiver, il s'opéra tout à coup comme une métamorphose
dans la santé jusque-là si intacte de Charlotte. Elle n'avait plus de
forces, se trouvait mal pour la moindre chose, se plaignait de
souffrances intérieures, passait des journées entières étendue sur une
chaise longue, les yeux fixes, sans exhaler une parole, se mourait, on
l'eût cru, dans les affres d'une de ces mystérieuses maladies qu'on ne
peut pas dompter, qui consument peu à peu l'être et le jettent bas.
C'était une tristesse de voir ce pauvre corps inerte s'affaler dans la
blancheur des oreillers, ces yeux de femme, se voiler comme d'une brume
funèbre, ces mains pendre sans force, cette bouche scellée comme par
d'invisibles doigts. Monsieur de Saint-Juéry en était désespéré, en
pleurait ainsi qu'un enfant et il souffrit comme si on lui avait enfoncé
un couteau dans le coeur, le jour où le docteur, de sa voix onctueuse,
lui dit:
«Vous êtes un homme, n'est-ce pas, cher monsieur, et je puis vous dire
toute la vérité... Madame de Saint-Juéry est perdue, irrémédiablement
perdue... Il faudrait un miracle pour la sauver et les miracles, hélas!
ne sont plus de notre temps... La fin n'est plus qu'une question
d'heures, peut arriver brusquement...»
Monsieur de Saint-Juéry s'était écroulé sur une chaise, sanglotait
désolément dans ses mains crispées.
«Pauvre chérie, pauvre chérie, balbutiait-il par hoquets.»
«Remettez-vous, je vous en prie, et ayez du courage, reprit le médecin
en s'asseyant près de lui; j'ai, en effet, à vous dire encore des choses
graves, à vous exprimer le voeu suprême de notre pauvre mourante...
tout à l'heure, avec des mots qui m'ont ému jusqu'aux larmes, elle m'a
révélé le secret de votre double existence, de votre liaison... Et
devant la mort qui vient, qu'elle sent déjà planer sur sa tête car,
hélas! elle ne se fait aucune illusion, la malheureuse voudrait s'en
aller en paix vers le ciel avec cette consolation d'avoir régularisé sa
situation équivoque, d'être votre femme.»
Monsieur de Saint-Juéry se redressa, l'air égaré, les mains oscillant
dans le vide, incapable dans sa douleur de manifester quelque semblant
de volonté, de s'opposer à cet inattendu retour offensif.
«Oh! Tout ce que Charlotte voudra, docteur, tout, je vais moi-même le
lui dire à genoux!»
* * * * *
...Et le mariage s'accomplit discrètement, funèbrement dans la chambre
où s'amoncelaient de vagues ombres, où les paroles s'assourdissaient,
avaient quelque chose de chuchotent, de recueilli, d'angoissé.
Charlotte, prostrée, les yeux élargis comme par une béatitude, avait mis
ses deux mains dans les mains frissonnantes de monsieur de Saint-Juéry
et elle parut rendre l'âme en soupirant: «Oui» du bout des lèvres. Le
médecin grave, impassible, engoncé dans sa cravate blanche, contemplait
cette scène émouvante, les deux coudes sur la cheminée, les yeux comme
allumés de gouaille derrière son lorgnon...
...La semaine suivante, madame de Saint-Juéry entra en convalescence,
et cette guérison vraiment prodigieuse, que monsieur de Saint-Juéry
raconte à qui veut l'écouler, avec des effusions de reconnaissance, a
augmenté tellement la faveur du docteur Rabatel, qu'il sera nommé aux
premières élections membre de l'académie de médecine...
LE ROUQUIN
--C'est en ce sacré Paris comme sur le pont d'Avignon, bougonna
Marcheprime en suivant dans le vide, d'un regard fixe, les banderoles
bleuâtres de fumée qui émanaient de son cigare. Tout le monde y passe,
tout le monde y danse le chahut d'amour dont on revient les reins
cassés, le cerveau fêlé, le coeur meurtri.
N'aurions-nous pas, je vous le demande, parié les uns et les autres le
plus clair de notre avoir que Pierre Domeyral échapperait à la
contagion, ne se laisserait jamais emballer, stagnerait et rendrait
l'âme en l'impénitence finale, demeurerait, jusqu'au jour où l'on n'est
plus qu'une loque usée, qu'un ruminant de souvenirs l'homme fort, intact
dont les séductrices cherchent en vain à entamer l'impénétrable et
triple armure?
Il avait pris comme on dit la vie par le bon bout, dérivait sans trêve
en de changeantes explorations, redoutait même les passionnettes, ces
feux de joie qui n'ont qu'une flambée, mais sont si souvent la cause de
quelque furieux incendie. Il changeait de maîtresse toutes les huit
nuits. Il ne livrait aux baisers que sa chair, ne galvaudait pas une
parcelle de ce qu'il y a de noble, de propre, de sensitif en notre être,
de ce qui est le reflet du Dieu créateur. Il était en ses contacts, en
ses griseries avec la femelle une bête qui s'accouple à une autre bête,
qui étanche sa soif de luxure, son instinct, qui jouit pour jouir sans
mêler du rêve aux râles éperdus de l'étreinte.
Et jusqu'à trente-cinq ans, l'âge normal où les plus fous commencent à
réfléchir, à peser le pour et le contre, à s'orienter vers la bonne
route, il n'avait pas dévié une seule fois de sa ligne de conduite,
quand pour son malheur, l'an passé, à Monte-Carlo, sans savoir pourquoi,
par une de ces fatalités obscures qui planent sur l'existence,
l'imprudent se fit présenter à la comtesse des Alpilles.
Figurez-vous ce qu'il peut y avoir de plus rose et de plus blond, une
aurore féerique d'été qui illumine brusquement un verger merveilleux
plein de parfums, plein de chansons, des cheveux de soie qui ondulent,
qui moussent en toupet de clownesse comme du champagne sur un front
insoucieux, des yeux de chatte, langoureux, magnétiques, étranges où les
prunelles semblent de pâles émeraudes, un nez moqueur aux palpitantes
narines à la fois grec et montmartrois, des oreilles roses où l'on est
tenté d'écouter la musique lointaine de la mer ainsi qu'en des coquilles
nacrées, des lèvres tellement sensuelles, tellement fraîches qu'elles
font songer aux vers du divin Baudelaire:
Je préfère, au constance, à l'opium, au nuits,
L'élixir de ta bouche où l'amour se pavane.
Imaginez aussi les lignes souples, fines d'une petite Vénus tanagréenne,
une âme de papillon dans un corps de déesse, un rire clair qui est une
musique, une voix de pensionnaire, des nerfs tendus toujours prêts à
vibrer et une jeunesse exubérante, un entrain du diable, un esprit qui
dériderait les pires misanthropes, et vous aurez le portrait presque
ressemblant de cette «professional beauty».
Et de cette soirée où il l'eut pour voisine de table dans la salle
mauresque du Grand-Hôtel, la promena ensuite à son bras le long des
tables de trente-et-quarante, Domeyral fut comme retourné. Il était
possédé de cette femme. Il se sentait défaillir, déraisonner quand elle
apparaissait, quand elle lui parlait, quand elle le frôlait. Il
l'adorait avec des ingénuités de collégien, quelque chose de dévotieux,
de timide, d'inquiet, de fou. Il se mourait de jalousie lorsqu'elle
s'attardait avec un ami, souriait, flirtait en s'éventant d'un joli
geste cajoleur. Il posait pendant des heures entières devant le Casino
pour la voir passer toute rose sous son ombrelle de dentelles blanches,
pour pouvoir la saluer, lui dire n'importe quoi, la respirer durant
quelques minutes. Il eût donné sa vie pour que la comtesse devinât,
exauçât la prière qu'il n'osait pas lui dire, lâchât d'un coup tout ce
qui la retenait et l'entravait, partît avec lui pour toujours.
Elle le comprit et comme il ne lui plaisait qu'à demi, comme elle
aimait, le coeur tout entier ailleurs, s'en amusa, coqueta, ne prit
pas plus au sérieux cette folie passionnelle qu'un intermède drôle.
Ah! puissions-nous ne jamais rencontrer sur notre route l'adorable et
l'inclémente qu'on aime et qui s'en moque; puissions-nous ne jamais
connaître le supplice d'être dédaignés, nargués par l'idole à qui l'on a
fait un autel dans son coeur, l'on a voué toutes ses forces, toutes
ses chimères, tous ses désirs, la torture d'orgueil et d'amour de se
savoir sacrifiés à un autre!
Domeyral n'était pas assez sot pour s'illusionner, pour s'entêter en
une décevante et inutile partie, pour s'attirer une de ces ripostes qui
vous jettent bas comme un coup de couteau meurtrier.
Il revint à Paris, et ne parvenant pas à se ressaisir, à s'apaiser, à
oublier, s'épuisant en des nuits sans sommeil, souffrant un véritable
martyre, las de tout, des femmes, du jeu, il chercha du mirage, du
néant, du repos dans la perverse et suprême consolatrice des misères
humaines, s'avilit, s'enlisa dans la morphine. Et la drogue destructrice
en a fait une façon d'épave qui roule de droite et de gauche dans les
remous boueux de la vie parisienne, un dément lamentable dont la
clairvoyance, le sens moral, la dignité se sont complètement émoussés,
un invalide qui n'a même plus le respect de son corps, qui semble
toujours ivre, flotte amaigri, hâve, méconnaissable, malsain dans ses
vêtements.
Naguère, il disparut tout à coup, et nous le crûmes ou au fond d'une
maison de santé, en laquelle on le soignait, on tentait de le guérir, ou
mort, délivré enfin du mal sinistre qui le rongeait et l'annihilait.
Et l'autre soir, comme je vadrouillais avec des camarades à Montmartre,
j'ai été stupéfié de me heurter à lui, en plein boulevard extérieur.
Il se traînait plutôt qu'il ne marchait, la barbe longue, les cheveux
rabattus sous une casquette de soie, le teint plombé, les yeux
vacillants, un foulard rose au cou et des pantoufles en tapisserie aux
pieds. Des filles de trottoir et des marlous l'accompagnaient,
semblaient le suivre docilement vers quelque but ignoré. Peut-être
voulut-il ne pas me reconnaître en cet état de navrante déchéance.
Peut-être était-il complètement désâmé, vaguait-il le cerveau vide, les
prunelles mortes, comme un aveugle?
Et j'ai appris qu'en son exode, le malheureux s'était gîté dans un garni
borgne et diffamé de la rue Lepic, qu'il joue au souteneur, fréquente
les plus sales traînées du quartier et n'a pas de meilleurs amis que ce
gibier de correctionnelle, le gros Julot, la Mort-aux-Vaches, l'Anguille
de La Chapelle et Apollon le modèle. Il leur paie à boire, brinqueballe
avec eux dans les bals et les troquets, se délecte de leurs histoires,
de leur aventureuse existence.
Ils l'ont surnommé le Rouquin (et où le snobisme va-t-il se nicher), lui
marquent une certaine déférence, se disputent jalousement son amitié,
semblent tout flattés, tout heureux de traîner ainsi leurs savates avec
un monsieur de la Haute, un vrai, qui a fait danser des princesses et
courir des canassons à Longchamps, qui porte des bagues aux doigts, qui
dîna au bon temps avec le brave général et qui n'en est pas plus fier
pour cela.
Et l'on sera tout étonné un matin de lire dans les journaux que le baron
Pierre Domeyral, le clubman bien connu, dont le père fut secrétaire
d'Etat, presque ministre, a été arrêté dans une rafle et passera bientôt
aux assises, complice inconscient, inerte des gueux qu'il régalait et
traînait à la remorque de sa folie...
L'HERMAPHRODITE
--Pardieu, j'en ai ri comme les autres, s'exclama alors Navarette, j'en
ai ri avec cette inclémence profonde, cruelle, que nous avons tous, les
bien bâtis, les fêteurs, pour ceux que la nature marâtre a ratés, pour
ces infirmes ridicules, plus à plaindre cependant que les pauvres
monstres dont malgré soi, on se détourne.
J'étais des premiers à le blaguer au club, à trouver des mots faciles
qu'on enjolive et qu'on retient, à tourner en dérision cette figure
glabre, flasque, rosâtre, laide, à la fois de vieille femme et
d'eunuque levantin, où la bouche pendante semblait un chiffon de chair
inerte, où les petits yeux bridés luisaient de malice concentrée,
faisaient penser à des prunelles guetteuses et bougeuses de gorille. Je
le savais égoïste, fermé à toute affection, peu sûr, fantasque, tournant
comme une girouette à la moindre saute de vent, intéressé et n'aimant au
monde que le jeu et les vieux Saxe.
Nos rapports s'étaient invariablement bornés, d'ailleurs, au bonjour
distrait, à la poignée de main banale qu'on échange en se heurtant dans
un couloir de théâtre ou dans un salon de cercle, et je n'avais donc ni
à le défendre, ni à le soutenir en camarade et en ami. Cependant, je
vous le jure, je me reproche ces coups d'épingle, ces brocards, je me
les sens vraiment sur le coeur aujourd'hui, où l'on m'a révélé
l'envers, l'équivoque énigme de cette existence.
--Le secret de Polichinelle, fit Bob Shelley en jetant son cigare dans
la cheminée.
--Ah! bien oui, nous étions à cent lieues de la vérité en ne le
supposant qu'impropre au service! Ce malheureux Lantosque, ce garçon
bien né, intelligent, millionnaire, eût pu s'exhiber dans quelque
baraque foraine, était hermaphrodite, vous m'entendez bien,
hermaphrodite. Et sa vie entière ne fut qu'un long, qu'un incessant
supplice, qu'une torture physique et morale plus affolante peut-être que
celle que subit Tantale aux sinistres bords de l'Achéron. Il avait
presque tout de la femme, il en était la caricature ridicule avec sa
voix pincharde et aiguë, ses hanches, sa gorge dissimulée dans les plis
larges des vêtements, ses joues, son menton et sa lèvre supérieure sans
aucun poil et il devait figurer comme homme, refréner, étouffer ses
instincts, ses goûts, ses désirs, ses rêves, batailler contre soi-même
sans répit, ne jamais rien laisser surprendre ni de ce qu'il endurait,
ni de ce qu'il convoitait, ni de ce qui le minait jusqu'aux moelles.
Une fois, une seule fois, il fut sur le point de se trahir, de livrer
malgré lui, à bout de force, son douloureux secret. Il aimait éperdûment
un homme comme Chloé dut aimer Daphnis. Il ne parvenait plus à se
ressaisir, à apaiser les révoltes, les fièvres de sa chair conquise. Il
allait au gouffre comme pris de vertige. Une trouvait rien de plus beau,
de plus désirable, de plus charmant que cet ami rencontré sur sa route.
Il avait des élans, des surprises, des tendresses, des étonnements, des
curiosités, des jalousies, des ardeurs de vieille fille qui a peur de
mourir vierge, qui attend l'amour comme une délivrance, qui s'attache,
se voue à un amant avec tout son être et s'étiole, se dessèche, râle de
demeurer incomprise et dédaignée.
Et puisqu'ils ont disparu maintenant l'un et l'autre, l'aimé mort d'un
coup de sabre en pleine poitrine, à Milan, pour une histoire de danseuse
et mort certes sans s'être jamais douté qu'il avait inspiré une telle
passion, je puis bien vous dire son nom.
C'était le comte Sebenico, cet Italien qui taillait à banque ouverte
avec de si blanches, de si fines mains annelées de bagues presque à
chaque doigt, qui avait une voix de musique et ressemblait, avec ses
cheveux ondés, son fin profil, à quelque beau condottiere florentin.
Ce qu'à cause de cet Italien, Lantosque s'est rongé le coeur, ce qu'il
s'est débattu comme sous des mains de tortionnaire, ce qu'il a pleuré
de larmes, trituré de fiel, broyé de noir en ce coup de passion qui le
poussait, qui l'ardillait, qui le détraquait, en ces reculs, en ces
éclaircies de raison qui heureusement le retenaient à temps sur la
pente, l'empêchaient de dégringoler, on a pu le lire avant de les brûler
dans les notes où il s'épanchait, où il se confessait, où il se livrait.
O la honte effrayante de soi-même, la nostalgie, le mirage des baisers
qui consolent de leur misère les plus déshérités, qui apaisent la faim
et la soif, qui engourdissent la douleur, des baisers délicieux,
grisants dont l'on ignorera éternellement la joie et le baume; ô
l'effroi du déshonneur, d'être marqué au doigt tout à coup, ridiculisé,
chassé comme les immondes qui prostituent leur sexe, qui avilissent
l'amour en d'innommables rites; ô l'amertume persistante de voir que
l'aimé le harcelait lui aussi de ses faciles railleries, le malmenait,
ne lui témoignait même pas un peu, un tout petit peu d'amitié!
--Le pauvre diable! interrompit Jean d'Orthyse avec dans la voix on ne
savait quoi d'ému et d'attristé. Ce qu'à sa place je me serais fait
sauter le caisson!
--On dit toujours cela, mon cher, mais combien peu se résignent à
devancer l'Intruse qui vient toujours trop vite!
Lantosque avait au reste une santé superbe, prétendait n'avoir jamais
fait gagner un sou aux médecins. S'il eût consenti à se laisser soigner
quand, il y a deux mois, une attaque d'influenza le cloua dans son lit,
nous l'entendrions encore nous proposer de son fausset aigrelet un bon
petit poker d'avant-dîner.
Et cette fin a été aussi tragique, aussi mystérieuse, aussi hallucinante
que les contes d'outre-tombe sur lesquels plane l'Invisible.
Quoique hoquetant, toussant à en avoir la poitrine déchirée, quoique
hanté par la crainte de la mort, de ce grand mur de ténèbres où l'on
s'enfonce qui sait vers quel but nouveau, qui sait en quel abîme de
Néant et d'Oubli, il s'entêtait à ne pas vouloir être ausculté,
repoussait avec presque de la rage ce bon docteur Pertuzès qui le crut
devenu fou, se blottissait, se rencoignait sous les couvertures relevées
jusqu'à son menton, retrouvait des forces pour déchirer les ordonnances
et éconduire loin de son chevet tous ceux, parents ou amis, qui
tentaient de lui faire entendre raison, qui ne comprenaient rien à ces
accès de colère et de névrose. Il paraissait possédé par quelque démon
comme ces convulsionnaires qu'en grande pompe devaient exorciser les
évêques. Il faisait mal à voir.
Cela dura huit jours où la pneumonie put à l'aise ravager, pourrir,
achever ce corps jusque-là intact et robuste et il mourut en essayant de
prononcer une dernière phrase que nul ne comprit, en ébauchant un geste
anxieux qui désignait on ne put savoir lequel des meubles qui
emplissaient la chambre.
Le plus proche parent qui lui restait était un cousin-germain, le
marquis de Territet, un Bourguignon sceptique que ce remue-ménage avait
dérangé dans ses habitudes et qui n'eut qu'une pensée, tout bâcler au
plus tôt, les formalités, les obsèques et le reste.
Sans réfléchir à la bizarrerie suggestive de cette agonie, sans
rechercher s'il n'y avait pas au fond d'une armoire quelque testament où
Lantosque avait formulé ses dernières volontés, il voulut épargner au
corps le contact de mains mercenaires et lui faire soi-même la dernière
toilette. Et vous jugez de sa stupeur quand, ayant rejeté les draps, il
vit d'abord que Lantosque était vêtu des pieds à l'encolure d'une façon
de maillot qui accusait plus qu'il ne la dissimulait, la féminité des
formes.
Alors, effaré, pressentant qu'il avait dû violer quelque ordre suprême,
comprenant tout, il courut au secrétaire de son cousin, l'ouvrit, en
fouilla successivement chaque tiroir, découvrit bientôt une enveloppe
scellée de cinq cachets solennels et qui lui était adressée. Il les
brisa et lut à peu près ceci sur une feuille de papier bordée de noir:
«Ceci est mon unique volonté. Je laisse tous mes biens à mon cousin
Roland de Territet, à cette seule charge qu'il s'occupe entièrement de
mes obsèques, qu'il me fasse devant lui rouler et envelopper dans les
draps du lit où je mourrai, et mettre ainsi au cercueil sans aucun autre
apprêt. Je demande à être crêmé au Père-Lachaise et à ne subir ni
examen, ni autopsie _quoi qu'il m'advienne_».
--Et comment le marquis a-t-il pu trahir ce secret? demanda Bob Shelley.
--Le marquis est marié à une Parisienne charmante, et un homme amoureux
a-t-il jamais rien pu cacher à sa femme?
LE SINGE
C'est une mélancolisante et douloureuse histoire de coeur brisé par
d'inclémentes mains de séductrice et je veux la raconter telle qu'elle
m'apparut en le déroulement d'un album japonais, parmi des paysages de
rêve, des éclosions d'étranges fleurs et ces alignées de lettres
inconnues qui semblent des signes magiques et aussi de noirs myriapodes.
Je ne sais ni les noms sonores des personnages qui l'emplissent de leurs
gestes raides d'idoles, de l'éclat de leurs robes brodées, de leurs
contorsions hallucinantes, de leurs sourires câlins et de leurs regards
haineux, ni la date lointaine où se passèrent ces choses et je ne m'en
souviens aujourd'hui que parce qu'elle m'émut jusqu'au fond de l'être,
symbolique légende où revivent l'éternelle lutte de l'Homme et de la
Femme, le lent martyre qu'est l'Amour, conte puéril comme il en faut à
ces oiseaux en cage, ces petites poupées libertines qui bâillent sur
leurs nattes de jonc, qui sourient aux passants derrière leurs barreaux
et dont l'haleine fleure le thé, ou roman passionnel que quelqu'un
vécut.
La voici, image par image.
* * * * *
Le peintre la vit pour la première fois cette folle djeko--dont les
lèvres fardées mordillent une fleur, dont les yeux longs, pareils à des
amandes, s'alanguissent, cèlent comme de mystérieuses et alliciantes
promesses, dont le torse souple se cambre dans les transparences de la
soie, dont les cheveux dressés en tiare, piqués d'épingles d'or,
semblent quelque nuit d'orage--un de ces soirs de fête où des musiques
discordantes sonnent aux quatre coins de la ville, où les arbres
s'étoilent de lanternes, dardent en les ténèbres comme des regards
pensifs, où le long des fleuves jaunes, aux abords des innombrables
ponts, glissent sans bruit de longues barques sur lesquelles, illuminées
par le brasier qui flambe en une grille de fer, qui crible l'eau
d'étincelles, s'érigent les femmes folles de leur corps, les vendeuses
de volupté et d'oubli.
Elle l'éblouit comme l'éclatant soleil d'août.
Il l'aima sans songer qu'il n'avait ni les belles armures, ni les
colliers d'émeraudes, ni les maisons somptueuses des Samouraïs, qu'il
était né au fond d'une grange, qu'il ne pouvait, en sa fière pauvreté
d'artiste vagabond aux poches où les pièces d'or ne s'attardent que
comme à regret, prétendre à la posséder, à l'emporter, à s'en repaître
éperdûment et dût-il lui donner toute sa vie.
Et par un de ces caprices de tourmenteuse, qui traversent des fois leurs
cerveaux de mésange, la djeko exauça ses suppliantes oraisons, lui
ouvrit sa porte, le grisa de ses baisers, l'englua en de dévoratrices
étreintes, s'en amusa comme de quelque jouet.
Ils demeurèrent enfermés ensemble durant des jours et des jours et en
les accalmies de stupre, il peignait de divins kakimonos, miroirs
extasiés de cette beauté qui l'emparadisait, de ces attitudes qui la
faisaient songer au ciel, de cette chair en fleur où il eût voulu se
fondre, s'annihiler, sombrer à jamais comme en un gouffre rose.
Et quand elle fut rassasiée de tout cet amour, que ces joueries ne la
délectèrent plus, la djeko, sans se soucier ni des larmes, ni des
clameurs, ni des malédictions du malheureux peintre, le fit jeter dans
la rue par ses serviteurs comme quelque bouquet fané...
* * * * *
Alors, on le vit rôder par les carrefours et les quartiers lointains, le
long des grèves sangloteuses et des jardins embaumés, comme un chien qui
a perdu son maître.
De tant pleurer la nuit et le jour, ses paupières étaient comme marquées
de profondes brûlures; de tant errer par les chemins et les rues, ses
pieds étaient couverts de plaies sanglantes.
Et parce qu'avec sa robe en lambeaux, sa face ridée, blafarde,
poussiéreuse, son regard fixe, ses bras qui sabraient l'air de menaces
extravagantes, sa bouche qui proférait des mots inachevés, il avait
l'apparence de quelque fou évadé de sa geôle, les enfants le
poursuivaient, le huaient, le lapidaient de cailloux aigus.
Enfin, il parut s'apaiser, reprit ses pinceaux. Mais lui qui avait été
jusque-là le révélateur des lignes ensorceleuses, des enchantements de
la chair, des reflets qui traînent sur une épaule ou sur une nuque, des
lèvres épanouies et souriantes, devint le peintre ironique, acharné,
cruel de la laideur, des déchéances, des crevasses, des écroulements de
graisse, des coquetteries posthumes, des précoces vieillissements, des
artifices qui essaient de donner le change, qui ne dissimulent pas la
griffure implacable du temps.
Il éveilla des épouvantes, des rancunes et des rires.
Il montra comme avec une prescience prophétique ce que deviennent les
plus belles et les plus désirables, ce que dure le plus doux regard, le
plus clair sourire, le plus rayonnant corps de femme, saccagea ses
anciennes idoles avec comme une fureur sacrilège.
Et bientôt, dégoûté même de la laideur humaine, avide en sa démence de
peindre des réalités de plus en plus abjectes, de plus en plus
dérisoires, de plus en plus repoussantes, il dit adieu au monde, à ses
joies, à ses tristesses, à ses misères, s'en alla tel qu'un pèlerin vers
les forêts profondes qui enténèbrent les flancs du Fousi-Yama, que
hantent des milliers et des milliers de singes...
* * * * *
Et toutes ces bêtes aux grimaces de pître, aux agilités étranges, aux
ruses subtiles, aux farouches colères, ces reflets déformés, ridicules,
velus, hilarants de l'homme et de la femme, qui peu à peu s'étaient
accoutumés à sa présence, ne s'enfuyaient plus en bonds désordonnés
d'arbre en arbre dès qu'il s'approchait d'eux, qu'il leur parlait, le
contemplaient, l'imitaient avec des mines anxieuses, des bredouillements
de sons inintelligibles, des hochements de tête, le frôlaient, lui
faisaient des signes, venaient manger dans sa main, le ravirent.
Il peignit leurs poses, leurs enlacements, leurs batailles, leurs
gourmandises, leurs sommeils. Et ayant épuisé sa provision de papier et
de couleurs, lassé de tout, envahi par cette torpeur qui tombait des
feuillages, du ciel, par cette paix des solitudes où il s'ensevelissait,
il revint à l'animalité des premiers êtres, perdit le souvenir du passé,
des choses apprises, de sa langue natale, sentit ses forces se décupler,
ses instincts s'éclaircir et s'affiner, ne songea plus qu'à boire, à
manger et à dormir, vagua au milieu des branches, finit par être avec
ses longs cheveux, sa figure hirsute, hâlée, ses membres musclés, une
sorte de monstrueux macaque.
Cependant, la djeko, prise de nostalgie et de remords, sentant qu'elle
touchait au déclin de sa beauté et voulant que ce coucher de soleil fût
empli d'amour, de cet amour qu'elle n'avait goûté vraiment qu'une fois
aux lèvres enfiévrées de son peintre, parcourait la campagne, les
villages, les couvents, les ravins et les monts, en quête du disparu,
eût sacrifié ses bijoux, sa maison, ses richesses pour le retrouver,
pour en obtenir son pardon.
Et un jour où suivie au loin par son cortège et ses porteurs de litière,
l'amoureuse traversait une clairière, le peintre se dressa tout à coup,
les bras étendus, les paupières écarquillées, la face grimaçante en
face d'elle, bondit, rampa à ses genoux, l'enserra de vertigineuses
gambades, glapit des lambeaux de syllabes aiguës, stridentes, et,
enhardi par son effroi, s'accrocha à sa belle robe brodée, à sa ceinture
éclatante, les tira, les déchiqueta, les lui arracha jusqu'à ce qu'elle
en sortît comme d'une gangue, toute nue, éblouissante sous les douces
clartés que tamisaient les branches en fleurs.
Puis il se roula dans les hautes herbes, heureux, conviant par de grands
cris les autres singes à ce spectacle, leur montrant de ses mains
raidies, tremblantes, cette statue blanche et rose comme rivée à la
terre par d'invisibles liens. Il ne la reconnaissait pas et elle l'avait
reconnu. Les singes la caressaient de leurs mains froides, se pendaient
à ses cheveux dénoués, la reniflaient, la mordillaient, s'exaspéraient
de son inertie, chevauchaient sur ses épaules, l'aguichaient et la djeko
ne pouvait détacher ses yeux pleins de larmes des prunelles farouches du
monstre, agonisait de désespérance et de terreur...
...Et lorsque les porteurs de litière accoururent, ils se heurtèrent à
une énorme bête velue qui se vautrait sur l'agonisante djeko, et de ses
fortes mains noueuses s'amusait, sans savoir pourquoi, à lui aplatir, à
lui déformer le visage, à la rendre laide, hideuse,--à la pétrir à son
image.
LA VRAIE & L'AUTRE
--En effet, reprit Chasseval en se chauffant le dos au feu, qui aurait
pu manger le morceau, se douter parmi ces bonnes pâtes de ménagers, de
gros boutiquiers, de vignerons, que cette jolie petite Parisienne, aux
larges yeux candides, doux, bleutés de Sainte-Vierge, aux souriantes
lèvres, aux cheveux dorés comme des fleurs de cassie, aux toilettes
simples, était la maîtresse de leur candidat.
Elle le doublait avec tant de complaisance. Elle l'accompagnait dans
les fermes les plus perdues. Elle assistait aux moindres réunions dans
les cafetons de village, ayant un mot aimable pour chacun, subtile,
enveloppante, adroite, ne reculant pas devant un verre de vin cuit, une
farandole ou une poignée de main. Elle paraissait si amoureuse d'Etienne
Rulhière, si confiante en lui, si attachée à sa fortune, si fière d'être
de moitié dans sa vie, de lui appartenir, le couvait avec des regards si
imprégnés de joie et d'espoir, l'écoutait avec un si profond
recueillement que ceux qui auraient hésité, se laissaient peu à peu
dévier, empoigner, persuader, promettaient leurs votes à ce jeune
médecin dont ils n'avaient jamais entendu parler jusque-là dans le pays.
Ç'avait été pour Jane Dardenne une véritable école buissonnière que
cette tournée électorale, une exquise et imprévue équipée de vacances,
et, comédienne dans l'âme, elle jouait son rôle au sérieux, se mettait,
comme on dit au théâtre, dans la peau du personnage, s'amusait plus
qu'elle ne s'était jamais amusée en les plus aventureuses parties.
Puis il se mêlait à cela le plaisir d'être prise pour une femme du
monde, de se sentir adulée, respectée, enviée, de s'évader du cadre
accoutumé, le rêve que ce voyage de quelques semaines aurait une suite,
que son amant ne se séparerait pas d'elle au retour, lui sacrifierait
enfin celle qu'il n'aimait plus, l'épouse qu'il délaissait et appelait
ironiquement sa Cendrillon.
Et le soir, les masques tombés, les musiques finies, quand dans une
chambre d'hôtel ou un appartement meublé de vieilles choses, ils se
retrouvaient face à face, elle s'ingéniait à le cajoler, à le flatter, à
l'éperonner de désirs, le ceinturait de ses bras frémissants, lui
murmurait entre les baisers ces phrases qui enorgueillissent un homme,
qui chauffent le coeur, qui donnent des forces comme une lampée
brûlante d'alcool.
Ils firent à eux deux vraiment la conquête de l'arrondissement,
gagnèrent la partie haut la main et Etienne Rulhière, malgré sa
jeunesse, son peu de notoriété fut élu député avec cinq mille voix de
majorité. Il y eut encore des fêtes, des banquets que présida Jane et où
on l'acclama en d'enthousiastes toasts, des feux d'artifice où elle dut
allumer la première fusée, des bals où elle émerveilla tous ces braves
gens par sa bonne grâce. Et au départ, sur le quai de la gare, trois
petites filles vêtues de mousseline blanche comme de premières
communiantes vinrent lui lire un beau compliment en vers et lui offrir
des bouquets, tandis que les fanfares jouaient la _Marseillaise_, que
les femmes agitaient leurs mouchoirs et les hommes leurs chapeaux. Le
torse penché hors de la portière, adorable en sa jaquette et sa robe de
voyage, le sourire aux lèvres mais les yeux humides comme il sied en les
adieux pathétiques, la comédienne alors, d'un geste brusque et enfantin,
envoya du bout des doigts à la foule un baiser, s'écria:
--Au revoir, mes amis, au revoir, je ne vous oublierai pas!
* * * * *
Le député, en un besoin d'expansion lui aussi, avait engagé ses
principaux électeurs à profiter des trains de plaisir pour venir le
relancer à Paris. Ils ne manquèrent au rendez-vous ni les uns ni les
autres et quoi qu'il en eût, Rulhière dut les inviter à dîner chez lui.
Auparavant, pour éviter des gaffes possibles, il fit la leçon à sa
femme, lui donna un avant-goût de ses convives. Un peu bruyants, un peu
hâbleurs, un peu frustes et qui l'étonneraient sans doute par leurs
manières, leur accent, mais d'une influence respectable et des hommes si
excellents qu'ils méritaient un bon accueil. La précaution fut utile car
en entrant dans le salon vêtus de redingotes neuves, épanouis d'aise,
pommadés comme pour une noce, ils pensèrent tomber de leur haut devant
la nouvelle madame Rulhière que leur présentait le député et qui
semblait là tout à fait chez elle.
Ils en demeurèrent d'abord vaguement gênés, inquiets, désorientés, ne
sachant que dire, cherchant leurs mots, boutonnant et déboutonnant leurs
gants, répondant de travers aux questions aimables que la jeune femme
leur posait d'une voix haute et grave, se creusèrent le cerveau pour
découvrir la clef de cette énigme. Le capitaine Mouredus contemplait le
feu avec des yeux fixes de somnambule. L'épicier Marius Barbaste se
grattait les paumes d'un geste machinal. Les trois autres, l'usinier
Casemajel, le notaire Roquetton et le cafetier Dastugue criblaient
Rulhière de regards anxieux.
Ce fut le notaire qui se ressaisit le premier. Il se leva de son
fauteuil en éclatant de rire, bourra le député d'un coup de coude dans
les côtes:
--Je comprends tout, je comprends, s'exclama-t-il, vous avez pensé qu'on
ne vient pas à Paris pour s'ennuyer, hein? Madame est charmante; tous
mes compliments, monsieur le député!»
Il clignait de l'oeil, faisait des signes derrière son dos à ses amis,
et le capitaine claironna à son tour:
--Faut-il que nous soyons cruches, péchère; c'est décidément ce bougre
de Roquetton qui est le plus malin de tous... Ah! monsieur Rulhière,
sans mentir, vous êtes la crème des bons garçons!
Et il ajouta, le sang aux joues, la poitrine bombée, l'accent sonore:
--Sûr, ma petite dame, on les fait gentilles, dans votre pays!
Madame Rulhière ne savait plus que dire, s'était approchée de son mari
en un besoin d'être protégée, avait envie de s'enfuir dans sa chambre
sous n'importe quel prétexte, de se dérober à cette intolérable corvée.
Elle tint bon cependant durant tout le dîner, un repas hilarant,
invraisemblable, de table d'hôte où tels que des commis-voyageurs, les
coudes sur la table, le gilet déboutonné, lâchés, presque gris, les cinq
électeurs dégoisèrent de brutales histoires, des polissonneries
graveleuses, des jurons de corps-de-garde. Mais comme on servait au
fumoir les liqueurs et le café, elle prit congé de ses convives d'un ton
impatient, énervé, gagna sa chambre en une fuite rapide de prisonnière
qui s'échappe et tremble d'être reprise.
Les électeurs en restèrent bouche bée et Mouredus, ayant allumé un
cigare, s'exclama:
--Ecoutez, monsieur Rulhière, c'est gentil de nous avoir invités dans
votre petit bousin; c'est de la délicatesse, j'ose le dire, mais je veux
vous parler avec la franchise du troupier, tant que vous, je ne ferai
pas des traits à ma légitime pour cette bégueule de margot!