V.

Lafcadio ramenait de Naples la dépouille de Fleurissoire. Un fourgon

mortuaire la contenait, qu'on avait accroché en queue du train, mais

dans lequel Lafcadio n'avait pas cru indispensable de monter lui-même.

Toutefois, par décence, il s'était installé dans le compartiment non pas

absolument le plus proche, car le dernier wagon était un wagon de

seconde, du moins aussi près du corps que les "premières" le

permettaient. Parti le matin de Rome, il devait y rentrer le soir du

même jour. Il s'avouait mal volontiers le sentiment nouveau qui bientôt

envahit son âme, car il ne tenait rien en si grand-honte que l'ennui, ce

mal secret dont les beaux appétits insouciants de sa jeunesse, puis la

dure nécessité, l'avaient préservé jusqu'alors. Et quittant son

compartiment le coeur vide d'espoir et de joie, d'un bout à l'autre du

wagon-couloir, il rôdait, harcelé par une curiosité indécise et

cherchant douteusement il ne savait quoi de neuf et d'absurde à tenter.

Tout paraissait insuffisant à son désir. Il ne songeait plus à

s'embarquer, reconnaissait à contrecoeur que Bornéo ne l'attirait guère;

non plus le reste de l'Italie: même il se désintéressait des suites de

son aventure; elle lui paraissait aujourd'hui compromettante et

saugrenue. Il en voulait à Fleurissoire de ne s'être pas mieux défendu;

il protestait contre cette piteuse figure, eût voulu l'effacer de son

esprit.

Par contre il eût revu volontiers le gaillard qui s'était emparé de sa

valise; un fameux farceur celui-là!... Et, comme s'il l'eût dû

retrouver, à la station de Capoue, il se pencha à la portière, fouillant

des yeux le quai désert. Mais le reconnaîtrait-il seulement? Il ne

l'avait vu que de dos, distant déjà et s'éloignant dans la pénombre...

Il le suivait en imagination à travers la nuit, regagnant le lit du

Volturne, retrouvant le cadavre hideux, le détroussant et, par une sorte

de défi, découpant dans la coiffe du chapeau, de son chapeau à lui,

Lafcadio, ce morceau de cuir "de la forme et de la dimension d'une

feuille de laurier" comme disait élégamment le journal. Cette petite

pièce à conviction où l'adresse de son fournisseur, Lafcadio, après

tout, était fort reconnaissant à son dévaliseur de l'avoir soustraite à

la police. Sans doute, ce détrousseur de morts avait tout intérêt

lui-même à n'attirer point sur soi l'attention; et s'il prétendait

malgré tout se servir de sa découpure, ma foi! ça pourrait être assez

plaisant d'entrer en composition avec lui.

La nuit à présent était close. Un garçon de wagon-restaurant, circulant

d'un bout à l'autre du train, vint avertir les voyageurs de première et

de seconde classe que le dîner les attendait. Sans appétit, mais du

moins sauvé de son désoeuvrement pour une heure, Lafcadio s'achemina à

la suite de quelques autres, mais assez loin derrière eux. Le restaurant

était en tête du train. Les wagons au travers desquels Lafcadio passait

étaient vides; de-ci, de-là divers objets, sur les banquettes,

indiquaient et réservaient les places des dîneurs: châles, oreillers,

livres, journaux. Une serviette d'avocat accrocha son regard. Sûr d'être

le dernier, il s'arrêta devant le compartiment, puis entra. Cette

serviette au demeurant ne l'attirait guère; ce fut proprement par acquit

de conscience qu'il fouilla.

Sur un soufflet intérieur, en discrètes lettres d'or, la serviette

portait cette indication:

DEFOUQUEBLIZE

_Faculté de Droit de Bordeaux_

Elle contenait deux brochures sur le droit criminel et six numéros de la

_Gazette des Tribunaux._

-- Encore quelque bétail pour le congrès. Pouah! pensa Lafcadio qui

remit le tout à sa place, puis se hâta de rejoindre la petite file des

voyageurs qui se rendaient au restaurant.

Une frêle fillette et sa mère fermaient la marche, toutes deux en grand

deuil; les précédait immédiatement un monsieur en redingote, coiffé d'un

chapeau haut de forme, à cheveux longs et plats et à favoris

grisonnants; apparemment Monsieur Defouqueblize, le possesseur de la

serviette. On avançait lentement, en titubant aux cahots du train. Au

dernier coude du couloir, à l'instant que le professeur allait s'élancer

dans cette sorte d'accordéon qui relie un wagon à l'autre, une secousse

plus forte le chavira; pour recouvrer son équilibre il fit un brusque

mouvement, qui précipita son pince-nez, toute attache rompue, dans le

coin de l'étroit vestibule que forme le couloir devant la porte des

commodités. Tandis qu'il se courbait à la recherche de sa vue, la dame

et la fillette passèrent. Lafcadio, quelques instants, se divertit à

contempler les efforts du savant; piteusement désemparé, il lançait au

hasard d'inquiètes mains à fleur de sol; il nageait dans l'abstrait; on

eût dit la danse informe d'un plantigrade, ou que, de retour en enfance,

il jouât à "Savez-vous planter des choux?"

-- Allons! Lafcadio, un bon mouvement! Cède à ton coeur, qui n'est pas

corrompu. Viens en aide à l'infirme. Tends-lui ce verre indispensable;

il ne l'atteindra pas tout seul. Il y tourne le dos. Un peu plus, il va

l'écraser... A ce moment un nouveau cahot projeta le malheureux, tête

baissée contre la porte du closet; le haut-de-forme amortit le choc, en

se défonçant à demi et s'enfonçant sur les oreilles. M. Defouqueblize

fit un gémissement; se redressa; se découvrit. Lafcadio cependant,

estimant que la farce avait assez duré, ramassa le pince-nez, le déposa

dans le chapeau du quêteur, puis s'enfuit, éludant les remerciements.

Le repas était commencé. A côté de la porte vitrée, à droite du

passage, Lafcadio s'assit à une table de deux couverts; la place en face

de lui restait vide. A gauche du passage, à même hauteur que lui, la

veuve occupait, avec sa fille, une table de quatre couverts dont deux

restaient inoccupés.

--Quel ennui règne dans ces lieux! se disait Lafcadio, dont le regard

indifférent glissait au-dessus des convives sans trouver figure où se

poser. -- Tout ce bétail s'acquitte comme d'une corvée monotone de ce

divertissement qu'est la vie, à la bien prendre... Qu'ils sont donc mal

vêtus! Mais, nus, qu'ils seraient laids! Je meurs avant le dessert si je

ne commande pas du champagne.

Entra le professeur. Apparemment il venait de se laver les mains

qu'avait souillées du bout sa recherche; il examinait ses ongles. En

face de Lafcadio un garçon de restaurant le fit asseoir. Le sommelier

passait de table en table. Lafcadio, sans mot dire, indiqua sur la carte

un Montebello Grand-Crémant de vingt francs, tandis que M. Defouqueblize

demandait une bouteille d'eau de Saint-Galmier. A présent, tenant entre

deux doigts son pince-nez, il haletait dessus doucement, puis, du coin

de sa serviette, il en clarifiait les verres. Lafcadio l'observait,

s'étonnait de ses yeux de taupe clignotant sous d'épaisses paupières

rougies.

-- Heureusement il ne sait pas que c'est moi qui viens de lui rendre la

vue! S'il commence à me remercier, à l'instant je lui fausserai

compagnie.

Le sommelier revint avec la Saint-Galmier et le champagne, qu'il

déboucha d'abord et posa entre les deux convives. Cette bouteille ne fut

pas plus tôt sur la table, Defouqueblize s'en saisit, sans distinguer

quelle elle était, s'en versa un plein verre qu'il avala d'un trait...

Le sommelier déjà faisait un geste, que Lafcadio retint en riant.

-- Oh! qu'est-ce que je bois là? s'écria Defouqueblize avec une grimace

affreuse.

-- Le Montebello de Monsieur votre voisin, dit le sommelier dignement.

La voilà, votre eau de Saint-Galmier. Tenez.

Il posa la seconde bouteille.

-- Mais je suis désolé, Monsieur... J'y vois si mal... Absolument

confus, croyez bien...

-- Quel plaisir vous me feriez, Monsieur, interrompit Lafcadio, en ne

vous excusant pas; et même en acceptant un second verre, si ce

premier-là vous a plu.

-- Hélas! Monsieur, je vous avouerai que j'ai trouvé cela détestable; et

je ne comprends pas comment, dans ma distraction, j'ai pu en avaler un

plein verre; j'avais si soif... Dites-moi, Monsieur, je vous prie: c'est

extrêmement fort, ce vin-là?... parce que, je m'en vais vous dire... je

ne bois jamais que de l'eau... la moindre goutte d'alcool me porte

infailliblement à la tête... Mon Dieu! Mon Dieu! qu'est-ce que je vais

devenir?... Si je retournais tout de suite à mon compartiment?... Je

ferais sans doute bien de m'étendre.

Il fit geste de se lever.

-- Restez! restez donc, cher Monsieur, dit Lafcadio qui commençait à

s'amuser. Vous feriez bien de manger au contraire, sans vous inquiéter

de ce vin. Je vous ramènerai tout à l'heure si vous avez besoin qu'on

vous soutienne; mais n'ayez crainte: ce que vous en avez bu ne griserait

pas un enfant.

-- J'en accepte l'augure. Mais, vraiment, je ne sais comment vous...

Vous offrirai-je un peu d'eau de Saint-Galmier?

-- Je vous remercie beaucoup; mais permettez-moi de préférer mon

champagne.

-- Ah! vraiment, c'était du champagne! Et... vous allez boire tout

cela?

-- Pour vous rassurer.

-- Vous êtes trop aimable; mais, à votre place, je...

-- Si vous mangiez un peu, interrompit Lafcadio, mangeant lui-même, et

que Defouqueblize embêtait.

Son attention à présent se portait sur la veuve:

Certainement une Italienne. Veuve d'officier sans doute. Quelle

décence dans son geste! quelle tendresse dans son regard! Comme son

front est pur! Que ses mains sont intelligentes! Quelle élégance dans sa

mise, pourtant si simple... Lafcadio, quand tu n'entendras plus en ton

coeur les harmoniques d'un tel accord, puisse ton coeur avoir cessé de

battre! Sa fille lui ressemble; et de quelle noblesse déjà, un peu

sérieuse et même presque triste, se tempère l'excès de grâce de

l'enfant! Vers elle avec quelle sollicitude la mère se penche! Ah!

devant de tels êtres le démon céderait; pour de tels êtres, Lafcadio,

ton coeur se dévouerait sans doute...

A ce moment le garçon passa changer les assiettes. Lafcadio laissa

partir la sienne à demi pleine, car ce qu'il voyait à présent

l'emplissait soudain de stupeur: la veuve, la délicate veuve se courbait

en dehors, vers le passage, et, relevant lestement sa jupe, du mouvement

le plus naturel, découvrait un bas écarlate et le mollet le mieux formé.

Si inopinément cette note ardente éclatait dans cette grave symphonie...

rêvait-il? Cependant le garçon apportait un nouveau plat. Lafcadio

s'allait servir: ses yeux se reportèrent sur son assiette, et ce qu'il

vit alors l'acheva:

Là, devant lui, à découvert, au milieu de l'assiette tombé l'on ne sait

d'où, hideux et reconnaissable entre mille... n'en doute pas, Lafcadio:

c'est le bouton de Carola! Celui des deux boutons qui manquait à la

seconde manchette de Fleurissoire. Voici qui tourne au cauchemar... Mais

le garçon se penche avec le plat. D'un coup de main, Lafcadio nettoie

l'assiette, faisant glisser le vilain bijou sur la nappe; il replace

l'assiette par-dessus, se sert abondamment, emplit son verre de

champagne, qu'il vide aussitôt, puis remplit. Car maintenant si l'homme

à jeun a déjà des visions ivres... Non, ce n'était pas une

hallucination; il entend le bouton crisser sous l'assiette; il soulève

l'assiette, s'empare du bouton; le glisse à côté de sa montre dans le

gousset de son gilet; tâte encore, s'assure: le bouton est là, bien en

sûreté... Mais qui dira comment il est venu dans l'assiette? Qui l'y a

mis?... Lafcadio regarde Defouqueblize: le savant mange innocemment, le

nez bas. Lafcadio veut penser à autre chose: il regarde de nouveau la

veuve; mais dans son geste et dans sa mise tout est redevenu décent,

banal; il la trouve à présent moins jolie. Il tâche d'imaginer à neuf le

geste provocant, le bas rouge; il ne peut pas. Il tâche de revoir sur

son assiette le bouton; et s'il ne le sentait pas là, dans sa poche,

certes il douterait... Mais, au fait, pourquoi l'a-t-il pris, ce

bouton?... qui n'était pas à lui. Par ce geste instinctif, absurde, quel

aveu! quelle reconnaissance! Comme il se désigne à lui, quel qu'il soit,

et de la police peut-être, qui l'observe sans doute, le guette... Dans

ce piège grossier il a donné tout droit comme un sot. Il se sent blêmir.

Il se retourne brusquement: derrière la porte vitrée du passage,

personne... Mais quelqu'un tout à l'heure peut-être l'aura vu! Il se

force à manger encore; mais de dépit ses dents se serrent. Le

malheureux! ce n'est pas son crime affreux qu'il regrette, c'est ce

geste malencontreux. Qu'a donc à présent le professeur à lui sourire?...

Defouqueblize avait achevé de manger. Il s'essuya les lèvres, puis, les

deux coudes sur la table et chiffonnant nerveusement sa serviette,

commença de regarder Lafcadio; un bizarre rictus agitait ses lèvres; à

la fin, comme n'y tenant plus:

-- Oserais-je, Monsieur, vous en demander un petit peu?

Il avança son verre craintivement vers la bouteille presque vide.

Lafcadio, distrait de son inquiétude et tout heureux de la diversion,

lui versa les dernières gouttes:

-- Je serais embarrassé de vous en donner beaucoup... Mais voulez-vous

que j'en redemande?

-- Alors je crois qu'une demi-bouteille suffirait.

Defouqueblize, déjà sensiblement éméché, avait perdu le sentiment des

convenances. Lafcadio, que n'effrayait pas le vin sec et que la naïveté

de l'autre amusait, fit déboucher un second Montebello.

-- Non! non! ne m'en versez pas trop! disait Defouqueblize en levant son

vacillant verre que Lafcadio achevait de remplir. C'est curieux que cela

m'ait paru si mauvais d'abord. On se fait ainsi des monstres de bien des

choses, tant qu'on ne les connaît pas. Simplement je croyais boire de

l'eau de Saint-Galmier; alors je trouvais que, pour de l'eau de

Saint-Galmier, elle avait un drôle de goût, vous comprenez. C'est comme

si l'on vous versait de l'eau de Saint-Galmier quand vous croyez boire

du champagne, vous diriez, n'est-ce pas: pour du champagne, je trouve

qu'il a un drôle de goût!...

Il riait à ses propres paroles, puis se penchait par-dessus la table

vers Lafcadio qui riait aussi, et, à demi-voix:

-- Je ne sais pas ce que j'ai à rire comme ça; c'est certainement la

faute de votre vin. Je le soupçonne tout de même d'être un peu plus

chaud que vous ne dites. Eh! eh! eh! Mais vous me ramenez dans mon

wagon, c'est convenu, n'est-ce pas? Nous y serons seuls, et si je suis

indécent vous saurez pourquoi.

-- En voyage, hasarda Lafcadio, cela ne tire pas à conséquence.

-- Ah! Monsieur, reprit l'autre aussitôt, tout ce qu'on ferait dans

cette vie, si seulement on pouvait être bien certain que cela ne tire

pas à conséquence, comme vous dites si justement! Si seulement on était

assuré que cela n'engage à rien... Tenez; rien que ça, que je vous dis

là, maintenant, et qui n'est pourtant qu'une pensée bien naturelle,

croyez-vous que je l'oserais exprimer sans plus de détours, si seulement

nous étions à Bordeaux? Je dis Bordeaux, parce que c'est Bordeaux que

j'habite. J'y suis connu, respecté; bien que pas marié, j'y mène une

petite vie tranquille, j'y exerce une profession considérée: professeur

à la faculté de droit; oui: criminologie comparée, une chaire

nouvelle... Vous comprenez que, là, je n'ai pas la permission, ce qui

s'appelle: la permission de m'enivrer, fût-ce un jour par hasard. Ma vie

doit être respectable. Songez donc: un de mes élèves me rencontrerai

saoul dans la rue!... Respectable; et sans que ça ait l'air contraint;

c'est là le hic; il ne faut pas donner à penser: Monsieur Defouqueblize

(c'est mon nom) fait rudement bien de se retenir!... Il faut non

seulement ne rien faire d'insolite, mais encore persuader autrui qu'on

ne ferait rien d'insolite, même avec toute licence; qu'on a rien

d'insolite en soi, qui demanderait à sortir. Reste-t-il encore un peu de

vin? Quelques gouttes seulement, mon cher complice, quelques gouttes...

Une pareille occasion ne se retrouve pas deux fois dans la vie. Demain,

à Rome, à ce congrès qui nous rassemble, je retrouverai quantité de

collègues, graves, apprivoisés, retenus, aussi compassés que je le

redeviendrai moi-même dès que j'aurais recouvré ma livrée. Des gens de

la société, comme vous ou moi, se doivent de vivre contrefaits.

Le repas cependant s'achevait; un garçon passait, récoltant, avec le dû,

les pourboires.

A mesure que la salle se vidait, la voix de Defouqueblize devenait plus

sonore; par instants, ses éclats inquiétaient un peu Lafcadio. Il

continuait:

-- Et quand il n'y aurait pas la société pour nous contraindre, ce

groupe y suffirait de parents et d'amis auxquels nous ne savons pas

consentir à déplaire. Ils opposent à notre sincérité incivile une image

de nous, de laquelle nous ne sommes qu'à demi responsables, qui ne nous

ressemble que fort peu, mais qu'il est indécent, je vous dis, de

déborder. En ce moment, c'est un fait: j'échappe à ma figure, je m'évade

de moi... O vertigineuse aventure! ô périlleuse volupté!... Mais je vous

romps la tête?

-- Vous m'intéressez étrangement.

-- Je parle! je parle... Que voulez-vous! même ivre on reste

professeur; et le sujet me tient à coeur... Mais, si vous avez fini de

manger, peut-être voulez-vous bien m'offrir votre bras pour m'aider à

regagner mon compartiment tandis que je me soutiens encore. Je crains,

si je m'attarde un peu davantage, de n'être plus en état de me lever.

Defouqueblize, à ces mots, prit une sorte d'élan comme pour abandonner

sa chaise, mais retombant tout aussitôt et s'affalant à demi sur la

table desservie, le haut du corps jeté vers Lafcadio, il reprit d'une

voix adoucie et quasi confidentielle:

-- Voici ma thèse: Savez-vous ce qu'il faut pour faire de l'honnête

homme un gredin? Il suffit d'un dépaysement, d'un oubli! Oui, Monsieur,

un trou dans la mémoire, et la sincérité se fait jour!... La cessation

d'une continuité; une simple interruption de courant. Naturellement je

ne dis pas cela dans mes cours... Mais, entre nous, quel avantage pour

le bâtard! Songez donc: celui dont l'être même est le produit d'une

incartade, d'un crochet dans la droite ligne.

La voix du professeur de nouveau s'était haussée; il fixait à présent

sur Lafcadio des yeux bizarres, dont le regard tantôt vague et tantôt

perçant commençait à l'inquiéter. Lafcadio se demandait à présent si la

myopie de cet homme n'était pas feinte, et, presque, il reconnaissait ce

regard. A la fin, plus gêné qu'il n'eût voulu en convenir, il se leva

et, brusquement:

-- Allons! Prenez mon bras, Monsieur Defouqueblize, dit-il.

Levez-vous. Assez bavardé.

Defouqueblize, fort incommodément, quitta sa chaise. Tous deux

s'acheminèrent, en titubant le long du couloir, vers le compartiment où

la serviette du professeur était restée. Defouqueblize entra le premier;

Lafcadio l'installa, prit congé. Il n'avait pas plus tôt tourné le dos

pour repartir, que sur son épaule s'abattit une poigne puissante. Il fit

volte-face aussitôt, Defouqueblize d'un bond s'était dressé... mais

était-ce encore Defouqueblize -- qui, d'une voix à la fois moqueuse,

autoritaire et jubilante, s'écriait :

-- Faudrait voir à ne pas abandonner si vite un ami, monsieur Lafcadio

Lonnesaitpluski!... Alors quoi! c'est donc vrai! on avait voulu

s'évader?

Du funambulesque professeur éméché de tout à l'heure plus rien ne

subsistait dans le grand gaillard vert et dru, en qui Lafcadio

n'hésitait plus à reconnaître Protos. Un Protos grandi, élargi, magnifié

et qui s'annonçait redoutable.

-- Ah! c'est vous, Protos, dit-il simplement. J'aime mieux cela. Je

n'en finissais pas de vous reconnaître.

Car, pour terrible qu'elle fût, Lafcadio préférait une _réalité_ au

saugrenu cauchemar dans lequel il se débattait depuis une heure.

-- J'étais pas mal grimé, hein?... Pour vous, je m'étais mis en

frais... Mais, tout de même, c'est vous qui devriez porter des lunettes,

mon garçon; ça vous jouera de mauvais tours, si vous ne reconnaissez pas

mieux que ça les subtils.

Que de souvenirs mal endormis ce mot de _subtil_ faisait lever dans

l'esprit de Cadio! Un subtil, dans l'argot dont Protos et lui se

servaient du temps qu'ils étaient en pension ensemble, un subtil,

c'était un homme qui, pour quelque raison que ce fût, ne présentait pas

à tous ou en tous lieux même visage. Il y avait, d'après leur

classement, maintes catégories de subtils, plus ou moins élégants et

louables, à quoi répondait et s'opposait l'unique grande famille des

_crustacés_, dont les représentants, du haut en bas de l'échelle

sociale, se carraient.

Nos copains tenaient pour admis ces axiomes: 1° Les subtils se

reconnaissent entre eux. 2° Les crustacés ne reconnaissent pas les

subtils. -- Lafcadio se souvenait maintenant de tout cela; comme il

était de ces natures qui se prêtent à tous les jeux, il sourit. Protos

reprit:

-- Tout de même, l'autre jour, heureux que je me sois trouvé là,

hein?... Ça n'était peut-être pas tout à fait par hasard. J'aime à

surveiller les novices: c'est imaginatif, c'est entreprenant, c'est

coquet... Mais ça s'imagine un peu trop facilement pouvoir se passer de

conseils. Votre travail avait fameusement besoin de retouches, mon

garçon!... A-t-on idée de se coiffer d'un galurin pareil quand on se met

à la besogne? Avec l'adresse du fournisseur sur cette pièce à

conviction, on vous coffrait avant huit jours. Mais pour les vieux amis,

moi j'ai du coeur; et je le prouve. Savez-vous que je vous ai beaucoup

aimé, Cadio? J'ai toujours pensé qu'on ferait quelque chose de vous.

Beau comme vous étiez, on aurait fait marcher pour vous toutes les

femmes, et chanter, qu'à cela ne tienne, plus d'un homme par-dessus le

marché. Que j'ai été heureux d'avoir enfin de vos nouvelles et

d'apprendre que vous veniez en Italie! Ma parole! Il me tardait de

savoir ce que vous étiez devenu depuis le temps qu'on fréquentait chez

notre ancienne. Vous n'êtes pas mal encore, savez-vous! Ah! elle ne se

mouchait pas du pied, Carola!

L'irritation de Lafcadio devenait toujours plus manifeste, et son effort

pour le cacher; tout cela amusait grandement Protos, qui feignait de

n'en rien voir. Il avait tiré de la poche de son gilet une petite

rondelle de cuir et l'examinait.

-- J'ai proprement découpé ça? hein!

Lafcadio l'aurait étranglé; il serrait les poings et ses ongles entraient

dans sa chair. L'autre continuait, gouailleur:

-- Mince de service! Ça vaut bien les six billets de mille... que,

voulez-vous me dire pourquoi, vous n'avez pas empochés?

Lafcadio sursauta:

-- Me prenez-vous pour un voleur?

-- Ecoutez, mon petit, reprit tranquillement Protos, je n'aime pas

beaucoup les amateurs; mieux vaut que je vous le dise tout de suite

franchement. Et puis, avec moi, vous savez, il ne s'agit pas de faire le

fanfaron, ni l'imbécile. Vous montrez des dispositions, c'est entendu,

de brillantes dispositions, mais...

-- Cessez de persifler, interrompit Lafcadio qui ne retenait plus sa

colère. -- Où prétendez-vous en venir? J'ai fait un pas de clerc l'autre

jour; pensez-vous que j'aie besoin qu'on me l'apprenne? Oui, vous avez

une arme contre moi; je ne vais pas examiner s'il serait bien prudent

pour vous-même de vous en servir. Vous désirez que je rachète ce petit

bout de cuir. Allons, parlez! Cessez de rire et de me dévisager ainsi.

Vous voulez de l'argent. Combien?

Le ton était si décidé que Protos avait fait un petit retrait en

arrière; il se ressaisit aussitôt.

-- Tout beau! tout beau! dit-il. Que vous ai-je dit de malhonnête? On

discute entre amis, posément. Pas de quoi s'emballer. Ma parole, vous

avez rajeuni, Cadio.

Mais comme il lui caressait légèrement le bras, Lafcadio se dégagea dans

un sursaut.

-- Asseyons-nous, reprit Protos; nous serons mieux pour causer.

Il se cala dans un coin, à côté de la portière du couloir, et posa ses

pieds sur l'autre banquette.

Lafcadio pensa qu'il prétendait barrer l'issue. Sans doute Protos était

armé. Lui, présentement, ne portait aucune arme. Il réfléchit que dans

un corps à corps il aurait sûrement le dessous. Puis, s'il avait un

instant pu souhaiter de fuir, la curiosité déjà l'emportait, cette

curiosité passionnée contre quoi rien, même sa sécurité personnelle,

n'avait pu jamais prévaloir. Il s'assit.

-- De l'argent? Ah! fi donc! dit Protos. Il sortit un cigare d'un

étui, en offrit un à Lafcadio qui refusa. -- La fumée vous gêne

peut-être?... Eh bien, écoutez-moi. Il tira quelques bouffées de son

cigare, puis, très calme:

-- Non, non, Lafcadio, mon ami, non ce n'est pas de l'argent que

j'attends de vous; mais de l'obéissance. Vous ne paraissez pas, mon

garçon (excusez ma franchise), vous rendre un compte bien exact de votre

situation. Il vous faut hardiment vous dresser en face d'elle;

permettez-moi de vous y aider.

"Ainsi, de ces cadres sociaux qui nous enserrent, un adolescent a voulu

s'échapper; un adolescent sympathique; et même tout à fait comme je

l'aime: naïf et gracieusement primesautier; car il n'apportait à cela,

je présume, pas grand calcul... Je me souviens, Cadio, combien, dans le

temps, vous étiez ferré sur les chiffres, mais que, pour vos propres

dépenses, jamais vous ne consentiez à compter... Bref, le régime des

crustacés vous dégoûte; je laisse quelque autre s'en étonner... Mais ce

qui m'étonne, moi, c'est que, intelligent comme vous êtes, vous ayez

cru, Cadio, qu'on pouvait si simplement que ça sortir d'une société, et

sans tomber du même coup dans une autre; ou qu'une société pouvait se

passer de lois.

"Lawless", vous vous souvenez; nous avions lu cela quelque part: _Two

hawks in the air, two fisches swimming in the sea not more lawless than

we..._ Que c'est beau la littérature! Lafcadio! mon ami, apprenez la loi

des subtils.

-- Vous pourriez peut-être avancer.

-- Pourquoi se presser? Nous avons du temps devant nous. Je ne

descends qu'à Rome. Lafcadio, mon ami, il arrive qu'un crime échappe aux

gendarmes; je m'en vais vous expliquer pourquoi nous sommes plus malins

qu'eux: c'est que nous, nous jouons notre vie. Où la police échoue, nous

réussissons quelquefois. Parbleu; vous l'avez voulu, Lafcadio; la chose

est faite et vous ne pouvez plus échapper. Je préférerais que vous

m'obéissiez, parce que, voyez-vous, je serais vraiment désolé de devoir

livrer un vieil ami comme vous à la police; mais qu'y faire? Désormais

vous dépendez d'elle -- ou de nous.

-- Me livrer, c'est vous livrer vous-même...

-- J'espérais que nous parlions sérieusement. Comprenez donc ceci,

Lafcadio: la police coffre les insoumis; mais en Italie, volontiers elle

compose avec les subtils. "Compose", oui je crois que c'est le mot. Je

suis un peu de la police, mon garçon. J'ai l'oeil. J'aide au bon ordre.

Je n'agis pas: je fais agir.

"Allons! cessez de regimber, Cadio. Ma loi n'a rien d'affreux. Vous

vous faites des exagérations sur ces choses; si naïf, si spontané!

Pensez-vous que ce n'est pas déjà par obéissance, et parce que je le

voulais ainsi, que vous avez repris sur l'assiette, à dîner, le bouton

de Mademoiselle Venitequa? Ah! geste imprévoyant: geste idyllique! Mon

pauvre Lafcadio! Vous en êtes-vous assez voulu de ce petit geste, hein?

L'emmerdant, c'est que je n'ai pas été seul à le voir. Bah! ne vous

frappez pas; le garçon, la veuve et l'enfant sont de mèche. Charmants.

Il ne tient qu'à vous de vous en faire des amis. Lafcadio, mon ami,

soyez raisonnable; vous soumettez-vous?

Par excessif embarras peut-être, Lafcadio avait pris le parti de ne rien

dire. Il restait, le torse raidi, les lèvres serrées, les yeux fixés

droit devant lui. Protos reprit avec un haussement d'épaules:

-- Drôle de corps! Et, en réalité, si souple!... mais déjà vous auriez

acquiescé, peut-être, si j'avais d'abord dit ce que nous attendons de

vous. Lafcadio, mon ami, ôtez-moi d'un doute: Vous que j'avais quitté si

pauvre, ne pas ramasser six billets de mille que le hasard jette à vos

pieds, vous trouvez cela naturel?... Monsieur de Baraglioul père vint à

mourir, m'a dit mademoiselle Venitequa, le lendemain du jour où le comte

Julius, son digne fils, est venu vous faire visite; et le soir de ce

jour vous plaquiez mademoiselle Venitequa. Depuis, vos relations avec le

comte Julius sont devenues, ma foi, bien intimes; voudriez-vous

m'expliquer pourquoi?... Lafcadio, mon ami, dans le temps je vous avais

connus de nombreux oncles; votre pedigree, depuis lors, me parait s'être

un peu bien embaraglioullé!... Non! ne vous fâchez pas; je plaisante.

Mais que voulez-vous qu'on suppose?... à moins pourtant que vous ne

deviez directement à monsieur Julius votre présente fortune; ce qui

(permettez-moi de vous le dire?) séduisant comme vous l'êtes, Lafcadio,

me paraîtrait sensiblement plus scandaleux. D'une manière comme d'une

autre, et quoi que vous nous laissiez supposer, Lafcadio, mon ami,

l'affaire est claire et votre devoir est tracé: vous ferez chanter

Julius. Ne vous rebiffez pas, voyons! Le chantage est une saine

institution, nécessaire au maintien des moeurs. Eh! quoi! vous me

quittez?... Lafcadio s'était levé.

-- Ah! laissez-moi passer, enfin! cria-t-il, enjambant le corps de

Protos; en travers du compartiment, étalé de l'une à l'autre des deux

banquettes, celui-ci ne fit aucun geste pour le saisir. Lafcadio étonné

de ne se sentir point retenu, ouvrit la porte du couloir et, s'écartant:

-- Je ne me sauve pas, n'ayez crainte. Vous pouvez me garder à vue;

mais tout, plutôt que de vous écouter plus longtemps... Excusez-moi de

vous préférer la police. Allez l'avertir: je l'attends.

Les Caves du Vatican · 第 49 / 51 题