La comtesse Guy de Saint-Prix, soeur puînée de Julius, que la mort du
comte Juste-Agénor avait brusquement appelée à Paris, n'était pas depuis
longtemps de retour dans le coquet château de Pezac, à quatre kilomètres
de Pau, que depuis son veuvage elle ne quittait guère, et moins encore
depuis le mariage et l'établissement de ses enfants -- lorsqu'elle y
reçut une visite singulière.
Elle rentrait d'une de ces promenades matinales qu'elle avait accoutumé
de faire dans un léger dog-car conduit par elle-même; on vint l'avertir
qu'un capucin l'attendait depuis une heure dans le salon. L'inconnu se
recommandait du cardinal André, ainsi que l'attestait la carte de
celui-ci qu'on remit à la comtesse; la carte était sous enveloppe; on y
lisait, au-dessous du nom du cardinal, de sa fine et presque féminine
écriture, ces mots:
_Recommande à la toute spéciale attention de la comtesse de Saint-Prix,
l'abbé J.P. Salus, chanoine de Virmontal_.
C'était tout; et cela suffisait; la comtesse recevait volontiers les
gens d'Église; de plus, le cardinal André tenait l'âme de la comtesse en
sa main. Elle ne fit qu'un bond jusqu'au salon et s'excusa de s'être
fait attendre.
Le chanoine de Virmontal était bel homme; sur son noble visage éclatait
une mâle énergie qui jurait (si j'ose dire) étrangement avec l'hésitante
précaution de ses gestes et de sa voix, comme étonnaient ses cheveux
presque blancs, près de la carnation jeune et fraîche de son visage.
Malgré l'affabilité de la comtesse, la conversation s'engageait mal et
traînait en phrases de convenance sur le deuil récent de la comtesse, la
santé du cardinal André, le nouvel échec de Julius à l'Académie.
Cependant la voix de l'abbé se faisait de plus en plus lente et sourde,
et l'expression de son visage désolée. Il se levait enfin, mais au lieu
de prendre congé:
-- J'aurais voulu, Madame la comtesse, et de la part du cardinal, vous
entretenir d'un sujet grave. Mais la pièce est sonore; le nombre des
portes m'effraie; je crains qu'on nous puisse entendre.
La comtesse adorait confidences et simagrées; elle fit entrer le
chanoine dans un boudoir étroit auquel on n'accédait que par le salon,
ferma la porte:
-- Ici nous sommes à l'abri, dit-elle. Parlez sans crainte.
Mais au lieu de parler, l'abbé qui, en face de la comtesse avait pris
place sur un petit fauteuil bas, tira un foulard de sa poche et y
étouffa des sanglots convulsifs. Perplexe, la comtesse atteignit sur un
guéridon près d'elle un panier à ouvrage, chercha dans le panier un
flacon de sels, hésita à l'offrir à son hôte, et prit enfin le parti de
le respirer elle-même.
-- Excusez-moi, dit enfin l'abbé, sortant du foulard une face
congestionnée. Je vous sais trop bonne catholique, Madame la comtesse,
pour ne pas bientôt me comprendre et partager mon émotion.
La comtesse avait horreur des effusions; elle réfugia sa bienséance
derrière un face-à-main. L'abbé se ressaisit aussitôt, et rapprochant un
peu son fauteuil:
-- Il m'a fallu, Madame la comtesse, la solennelle assurance du cardinal
pour me décider à venir vous parler; oui, l'assurance qu'il m'a donnée
que votre foi n'était point de ces fois mondaines, simples revêtements
de l'indifférence...
-- Venons au fait, Monsieur l'abbé.
-- Le cardinal m'a donc assuré que je pouvais avoir en votre discrétion
une confiance parfaite; une discrétion de confesseur, si j'ose ainsi
dire...
-- Mais, Monsieur l'abbé, pardonnez-moi: s'il s'agit d'un secret dont le
cardinal soit averti, d'un secret d'une telle gravité, comment ne m'en
a-t-il pas parlé lui-même?
Le seul sourire de l'abbé eût déjà fait comprendre à la comtesse
l'incongruité de sa question.
-- Une lettre! Mais, Madame, à la poste, de nos jours, toutes les
lettres des cardinaux sont ouvertes.
-- Il pouvait vous confier cette lettre.
-- Oui, Madame; mais qui sait ce que peut devenir un papier? Nous
sommes tellement surveillés. Il y a plus: le cardinal préfère ignorer ce
que je m'apprête à vous dire, n'y être pour rien... Ah! Madame, au
dernier moment mon courage m'abandonne et je ne sais si...
-- Monsieur l'abbé, vous ne me connaissez pas, et je ne puis donc
m'offenser si votre confiance en moi n'est pas plus grande, dit tout
doucement la comtesse en détournant la tête et laissant retomber son
face-à-main. J'ai pour les secrets que l'on me confie le plus grand
respect. Dieu sait si j'ai jamais trahi le moindre. Mais jamais il ne
m'est arrivé de solliciter une confidence...
Elle fit un léger mouvement comme pour se lever, l'abbé étendit le bras
vers elle.
-- Vous m'excuserez, Madame, en daignant considérer que vous êtes la
première femme, la première, j'ai dit, qui ait été jugée digne, par ceux
qui m'ont confié l'effrayante mission de vous avertir, digne de recevoir
et de conserver par-devers elle ce secret. Et je m'effraie, je l'avoue,
à sentir cette révélation bien pesante, bien encombrante, pour
l'intelligence d'une femme.
-- On se fait de grandes illusions sur le peu de capacité de
l'intelligence des femmes, dit presque sèchement la comtesse; puis, les
mains un peu soulevées, elle cacha sa curiosité sous un air absent,
propre à accueillir une importante confidence de l'Église. L'abbé
rapprocha de nouveau son fauteuil.
Mais le secret que l'abbé Salus s'apprêtait à confier à la comtesse
m'apparaît encore aujourd'hui trop déconcertant, trop bizarre, pour que
j'ose le rapporter ici sans plus ample précaution:
Il y a le roman, et il y a l'histoire. D'avisés critiques ont considéré
le roman comme de l'histoire qui aurait pu être, l'histoire comme un
roman qui avait eu lieu. Il faut bien reconnaître, en effet, que l'art
du romancier souvent emporte la créance, comme l'événement parfois la
défie. Hélas! certains sceptiques esprits nient le fait dès qu'il
tranche sur l'ordinaire. Ce n'est pas pour eux que j'écris.
Que le représentant de Dieu sur terre ait pu être enlevé du Saint-Siège,
et, par l'opération du Quirinal, volé en quelque sorte à la chrétienté
entière - c'est un problème très épineux que je n'ai point la témérité
de soulever. Mais il est de fait _historique_ que, vers la fin de
l'année 1893, le bruit en courut; il est patent que nombre d'âmes
dévotes s'en émurent. Quelques journaux en parlèrent craintivement; on
les fit taire. Une brochure sur ce sujet parut à Saint-Malo (1); qu'on
fit saisir. C'est que s'ébruitât le récit d'une si abominable
forfaiture, que le parti catholique n'osait appuyer ou ne se résignait à
couvrir les collectes extraordinaires qu'on entreprit aussitôt à ce
sujet. Et sans doute nombre d'âmes pieuses se saignèrent (on estime à
près d'un demi-million les sommes recueillies ou dispersées à cette
occasion), mais il restait douteux si tous ceux qui recevaient les fonds
étaient de vrais dévots, ou parfois des escrocs peut-être. Toujours
est-il qu'il fallait pour mener à bien cette quête, à défaut de
religieuse conviction, une audace, une habileté, un tact, une éloquence,
une connaissance des êtres et des faits, une santé, que seuls pouvaient
se piquer d'avoir quelques gaillards tels que Protos, l'ancien copain de
Lafcadio. J'avertis honnêtement le lecteur: c'est lui qui se présente
aujourd'hui sous l'aspect et le nom emprunté du chanoine de Virmontal.
_(1) Compte rendu de la Délivrance de Sa Sainteté Léon XIII
emprisonné dans les cachots du Vatican (Saint Malo, imprimerie Y.
Billois, rue de l'Orme, 4), 1893._
La comtesse, résolue à n'ouvrir plus les lèvres, à ne plus changer
d'attitude, ni même d'expression avant complet épuisement du secret,
écoutait imperturbablement le faux prêtre dont peu à peu l'assurance
s'affermissait. Il s'était levé et marchait à grands pas. Pour meilleure
préparation, il reprenait l'affaire, sinon précisément à ses débuts (le
conflit entre la Loge et l'Église, essentiel, n'avait-il pas toujours
existé?), du moins remontait-il à certains faits où s'était déclarée
l'hostilité flagrante. Il avait d'abord invité la comtesse à se souvenir
des deux lettres adressées par le pape en décembre 92, l'une au peuple
italien, l'autre plus spécialement aux évêques, prémunissant les
catholiques contre les agissements des francs-maçons; puis, comme la
mémoire faisait défaut à la comtesse, il avait dû remonter en arrière,
rappeler l'érection de la statue de Giordano Bruno, décidée, présidée
par Crispi derrière qui jusqu'alors s'était dissimulée la Loge. Il avait
dit Crispi outré de ce que le pape eût repoussé ses avances, eût refusé
de négocier avec lui (et par: négocier, ne fallait-il pas entendre:
entrer en composition, se soumettre!). Il avait retracé cette journée
tragique: les camps prenant position; les francs-maçons enfin levant le
masque, et -- tandis que le corps diplomatique accrédité près du
Saint-Siège se rendait au Vatican, manifestant par cet acte, en même
temps que son mépris pour Crispi, sa vénération pour notre Saint-Père
ulcéré -- la Loge, enseignes déployées, sur la place _Campo dei Fiori_
où se dressait la provocante idole, acclamant l'illustre blasphémateur.
-- Au consistoire qui suivit bientôt après, le 30 juin 1889,
continua-t-il (toujours debout, il s'appuyait à présent sur le guéridon,
les deux bras en avant, penché vers la comtesse), Léon XIII laissa
s'élever son indignation véhémente. Sa protestation fut entendue de la
terre entière; et toute la chrétienté trembla en l'entendant parler de
quitter Rome! Quitter Rome, j'ai dit!... Tout ceci, Madame la comtesse,
vous le savez déjà, vous en avez souffert et vous en souvenez comme moi.
Il reprit sa marche:
-- Enfin Crispi fut déchu du pouvoir. L'Église allait-elle respirer?
En décembre 1892 le pape écrivait donc ces deux lettres. Madame...
Il se rassit, approcha brusquement son fauteuil du canapé et saisissant
le bras de la comtesse:
-- Un mois après le pape était emprisonné.
La comtesse s'obstinant à demeurer coite, le chanoine lâcha son bras,
reprit sur un ton plus posé:
-- Je ne cherchai pas, Madame, à vous apitoyer sur les souffrances d'un
captif; le coeur des femmes est toujours prompt à s'émouvoir au
spectacle des infortunes. Je m'adresse à votre intelligence, comtesse,
et vous invite à considérer le désarroi où, chrétiens, la disparition de
notre chef spirituel nous a plongés.
Un léger pli se marqua sur le front pâle de la comtesse.
-- Plus de pape est affreux, Madame. Mais, qu'à cela ne tienne: un faux
pape est plus affreux encore. Car pour dissimuler son crime, que dis-je?
pour inviter l'Église à se démanteler et à se livrer elle-même, la Loge
a installé sur le trône pontifical, en place de Léon XIII, je ne sais
quel suppôt du Quirinal, quel mannequin, à l'image de leur sainte
victime, quel imposteur, auquel, par crainte de nuire au vrai, il nous
faut feindre de nous soumettre, devant lequel, enfin, ô honte! au jubilé
s'est incliné la toute entière chrétienté.
A ces mots le mouchoir qu'il tordait dans ses mains se déchira.
-- Le premier acte du faux pape fut cette encyclique trop fameuse,
l'encyclique à la France, dont le coeur de tout Français digne de ce nom
saigne encore. Oui, oui, je sais, Madame, combien votre grand coeur de
comtesse a souffert d'entendre la Sainte Église renier la sainte cause
de la royauté; le Vatican, j'ai dit, applaudir à la République. Hélas!
rassurez-vous, Madame! vous vous étonniez à bon droit. Rassurez-vous,
Madame la comtesse mais songez à ce que le Saint-Père captif a souffert,
entendant ce suppôt imposteur le proclamer républicain!
Puis, se rejetant en arrière, avec un rire sanglotant:
-- Et qu'avez-vous pensé, comtesse de Saint-Prix, et qu'avez-vous pensé,
comme corollaire à cette cruelle encyclique, de l'audience accordée par
notre Saint-Père au rédacteur du _Petit Journal_? Du _Petit Journal_,
Madame la comtesse, ah! fi donc! Léon XIII au _Petit Journal_! Vous
sentez bien que c'est impossible. Votre noble coeur vous a déjà crié que
c'est faux!
-- Mais, s'écria la comtesse, n'y pouvant plus tenir, c'est ce qu'il
faut crier à toute la terre.
-- Non, Madame! c'est ce qu'il faut taire! continua l'abbé, formidable;
c'est ce qu'il faut taire d'abord; c'est ce que nous devons taire pour
agir.
Puis s'excusant, d'une voix subitement éplorée:
-- Vous voyez que je vous parle comme à un homme.
-- Vous avez raison, Monsieur l'abbé. Agir, disiez-vous. Vite:
qu'avez-vous résolu?
-- Ah! je savais trouver chez vous cette noble impatience virile, digne
du sang des Baraglioul. Mais rien n'est davantage à craindre, en
l'occurrence, hélas! qu'un zèle intempestif. De ces abominables
forfaits, si quelques élus aujourd'hui sont avertis, il nous est
indispensable, Madame, de compter sur leur discrétion parfaite, sur leur
pleine et entière soumission à l'indication qui leur sera donnée en
temps opportun. Agir sans nous, c'est agir contre nous. Et, en plus de
la désapprobation ecclésiastique qui pourra entraîner... qu'à cela ne
tienne: l'excommunication, toute initiative individuelle se heurtera aux
démentis catégoriques et formels de notre parti. Il s'agit ici, Madame,
d'une croisade; oui, mais d'une croisade cachée. Excusez-moi d'insister
sur ce point, mais je suis chargé tout spécialement de vous en avertir
par le cardinal, qui veut tout ignorer de cette histoire et qui ne
comprendra même pas ce dont il est question si on lui en parle. Le
cardinal ne veut pas m'avoir vu; et de même, plus tard, si les
événements nous remettent en rapport, qu'il soit bien convenu que, vous
et moi, nous ne nous sommes jamais parlé. Notre Saint-Père saura bientôt
reconnaître ses vrais serviteurs.
Un peu déçue la comtesse argua timidement:
-- Mais alors?
-- On agit, Madame la comtesse; on agit, n'ayez crainte. Et je suis
même autorisé à vous révéler une partie de notre plan de campagne.
Il se carra dans son fauteuil, bien en face de la comtesse; celle-ci,
maintenant, avait levé ses mains à son visage, et restait, le buste en
avant, les coudes aux genoux, le menton dans les paumes.
Il commença de raconter que le pape n'était pas enfermé dans le Vatican,
mais vraisemblablement dans le Château Saint-Ange, qui, comme le savait
certainement la comtesse, communiquait avec le Vatican par un corridor
souterrain; qu'il ne serait sans doute point trop malaisé de l'enlever
de cette geôle, n'était la crainte quasi superstitieuse que chacun des
serviteurs gardait en face de la franc-maçonnerie, bien que de coeur
avec l'Église. Et c'était là-dessus que comptait la Loge; l'exemple du
Saint-Père séquestré maintenait les âmes dans la terreur. Aucun des
serviteurs ne consentait à prêter son concours qu'après qu'on l'avait
mis à même de s'en aller au loin vivre à l'abri des persécuteurs.
D'importantes sommes avaient été consenties à cet usage par des
personnes dévotes et de discrétion reconnue. Il ne restait plus à lever
qu'un seul obstacle, mais qui réclamait plus que tous les autres réunis.
Car cet obstacle était un prince, geôlier en chef de Léon XIII.
-- Vous souvient-il, Madame la comtesse, de quel mystère reste
enveloppée la double mort de l'archiduc Rodolphe, prince héritier
d'Autriche-Hongrie, et de sa jeune épouse, trouvée râlante à ses côtés
-- Maria Wettsyera, la nièce de la princesse Grazioli, qu'il venait
d'épouser?... Suicide, a-t-on dit! Le pistolet n'était là que pour
donner le change à l'opinion publique: la vérité c'est qu'ils étaient
tous deux empoisonnés. Éperdument amoureux, hélas! de Maria Wettsyera,
un cousin du grand-duc son mari, grand-duc lui-même, n'avait point
supporté de la voir à un autre... Après cet abominable forfait,
Jean-Salvator de Lorraine, fils de Marie-Antoinette, grande-duchesse de
Toscane, quittait la cour de son parent, l'empereur François-Joseph. Se
sachant découvert à Vienne, il allait se dénoncer au pape, l'implorer,
le fléchir. Il obtient le pardon. Mais sous prétexte de pénitence,
Monaco -- le cardinal Monaco La Valette -- l'enferma dans le Château
Saint-Ange où il gémit depuis trois ans.
Le chanoine avait débité tout cela d'une voix à peu près égale; il prit
un temps, puis, avec un petit appel du pied:
-- C'est lui que Monaco a établi geôlier en chef de Léon XIII.
-- Eh quoi! le cardinal! s'écria la comtesse; un cardinal peut-il donc
être franc-maçon?
-- Hélas! dit le chanoine pensivement, la Loge a fortement entamé
l'Église. Vous pensez bien, Madame la comtesse, que si l'Église avait
mieux su se défendre elle-même, rien de tout cela ne serait arrivé. La
Loge n'a pu se saisir de la personne de Notre Saint-Père qu'avec la
connivence de quelques compagnons très haut placés.
-- Mais c'est affreux!
-- Que vous dire de plus, Madame la comtesse? Jean-Salvador croyait
être prisonnier de l'Église, quand il l'était des francs-maçons. Il ne
consent à travailler aujourd'hui à l'élargissement de notre Saint-Père
que si on lui permet du même coup de s'enfuir lui-même; et il ne peut
s'enfuir que très loin, dans un pays d'où l'extradition n'est pas
possible. Il exige deux cent mille francs.
A ces mots Valentine de Saint-Prix, qui depuis quelques instants
reculait et laissait retomber ses bras, rejetant la tête en arrière,
poussa un faible gémissement et perdit connaissance. Le chanoine
s'élança:
-- Rassurez-vous, Madame la comtesse -- il lui tapait dans les mains: --
Qu'à cela ne tienne! -- il lui portait le flacon de sels aux narines: --
Sur ces deux cent mille francs, nous en avons déjà cent quarante - et
comme la comtesse ouvrait un oeil: -- La duchesse de Lectoure n'en a
consenti que cinquante; il en reste soixante à verser.
-- Vous les aurez, murmura presque indistinctement la comtesse.
-- Comtesse, l'Église ne doutait pas de vous.
Il se leva, très grave, presque solennel, prit un temps, puis:
-- Comtesse de Saint-Prix, dit-il, j'ai dans votre généreuse parole la
confiance la plus entière; mais songez aux difficultés sans nom qui vont
accompagner, gêner, empêcher peut-être la remise de cette somme; somme,
j'ai dit, que vous-même devrez oublier de m'avoir donnée, que moi-même
je dois être prêt à nier d'avoir touchée, pour laquelle il ne me sera
même point permis de vous faire tenir un reçu... Je ne puis guère
prudemment la recevoir que de la main à la main, de votre main à la
mienne. Nous sommes surveillés. Ma présence au château peut être
commentée. Sommes-nous jamais sûrs du domestique? Songez à l'élection du
comte de Baraglioul; il ne faut point que je revienne ici.
Et comme après ces mots il restait là, planté sur le parquet sans plus
bouger ni parler, la comtesse comprit:
-- Mais, Monsieur l'abbé, vous pensez bien pourtant que je n'ai pas sur
moi cette somme énorme. Et même...
L'abbé s'impatientait légèrement; elle n'osa donc pas ajouter qu'il lui
faudrait sans doute quelque temps pour la réunir (car elle espérait bien
n'avoir pas à débourser toute seule). Elle murmurait:
-- Comment faire?...
Puis comme le sourcil du chanoine menaçait de plus en plus:
-- J'ai bien là-haut quelques bijoux...
-- Ah! fi, Madame! les bijoux sont des souvenirs. Me voyez-vous faisant
métier de brocanteur? Et pensez-vous que je veuille donner l'éveil en
cherchant le meilleur prix? Je risquerais de compromettre du même coup
et vous-même et notre entreprise.
Sa voix grave, insensiblement se faisait âpre et violente. Celle de la
comtesse tremblait légèrement.
-- Attendez un instant, Monsieur le chanoine: je vais voir ce que j'ai
dans mes tiroirs.
... Elle redescendit bientôt. Sa main crispée froissait des billets
bleus.
-- Heureusement, je viens de toucher des fermages. Je puis vous
remettre déjà six mille cinq cents francs.
Le chanoine eut un haussement d'épaules.
-- Qu'est-ce que vous voulez que je fasse avec ça?
Et avec un mépris attristé, d'un geste noble, il écartait de lui la
comtesse:
-- Non, Madame, non; je ne prendrai pas ces billets. Je ne les prendrai
qu'avec les autres. Les gens intègres exigent l'intégralité. Quand
pourrez-vous me remettre toute la somme?
-- Combien de temps me laissez-vous? ... Huit jours...? demanda la
comtesse qui songeait à collecter.
-- Comtesse de Saint-Prix, l'Église se serait-elle méprise? Huit jours!
Je ne dirai qu'un mot :