VII

-- Je suis né à Bucharest, en 1874, commença-t-il avec lenteur, et,

comme vous le savez, je crois, perdis mon père peu de mois après ma

naissance. La première personne que je distinguai aux côtés de ma mère,

c'est un Allemand, mon oncle, le baron Heldenbruch. Mais comme je le

perdis à l'âge de douze ans, je n'ai gardé de lui qu'un assez indistinct

souvenir. C'était, paraît-il, un financier remarquable. Il m'enseigna sa

langue, et le calcul par de si habiles détours que j'y pris aussitôt un

amusement extraordinaire. Il avait fait de moi ce qu'il appelait

complaisamment son caissier, c'est-à-dire qu'il me confiait une fortune

de menue monnaie et que partout où je l'accompagnais j'étais chargé de

la dépense. Quoi que ce fût qu'il achetât (et il achetait beaucoup) il

prétendait que je susse faire l'addition, le temps de sortir argent ou

billet de ma poche. Parfois il m'embarrassait de monnaies étrangères et

c'étaient des questions de change; puis d'escompte, d'intérêt, de prêt;

enfin même de spéculation. A ce métier je devins promptement assez

habile à faire des multiplications, et même des divisions de plusieurs

chiffres, sans papier... Rassurez-vous (car il voyait les sourcils de

Julius se froncer), cela ne m'a donné le goût ni de l'argent, ni du

calcul. Ainsi je ne tiens jamais de comptes, si cela vous amuse de le

savoir. A vrai dire, cette première éducation est demeurée toute

pratique et positive, et n'a touché en moi aucun ressort... Puis

Heldenbruck s'entendait merveilleusement à l'hygiène de l'enfance; il

persuada ma mère de me laisser vivre tête et pieds nus, par quelque

temps qu'il fît, au grand air le plus souvent possible; il me plongeait

lui-même dans l'eau froide, hiver comme été; j'y prenais grand

plaisir... Mais vous n'avez que faire de ces détails.

-- Si, si!

-- Puis ses affaires l'appelèrent en Amérique. Je ne l'ai plus revu.

"A Bucharest, les salons de ma mère s'ouvraient à la société la plus

brillante, et, autant que j'en puis juger de souvenir, la plus mêlée;

mais dans l'intimité fréquentaient surtout, alors, mon oncle le prince

Wladimir Bielkowski et Ardengo Baldi que je ne sais pourquoi je

n'appelai jamais mon oncle. Les intérêts de la Russie (j'allais dire de

la Pologne) et de l'Italie les retinrent à Bucharest trois ou quatre

ans. Chacun des deux m'apprit sa langue; c'est-à-dire l'italien et le

polonais, car pour le russe, si je le lis et le comprends sans trop de

peine, je ne l'ai jamais parlé couramment. A cause de la société que

recevait ma mère, et où j'étais choyé, il ne se passait point de jour

que je n'eusse l'occasion d'exercer ainsi quatre ou cinq langues, qu'à

l'âge de treize ans déjà je parlais sans accent aucun, à peu près

indifféremment; mais le français pourtant de préférence, parce que

c'était la langue de mon père et que ma mère avait tenu à ce que je

l'apprisse d'abord.

"Bielkowski s'occupait beaucoup de moi, comme tous ceux qui voulaient

plaire à ma mère; c'est à moi qu'il semblait que l'on fît la cour; mais

ce qu'il en faisait, lui, c'était, je crois, sans calcul, car il cédait

toujours à sa pente, qu'il avait prompte et de plus d'un côté. Il

s'occupait de moi, même en dehors de ce qu'en connaissait ma mère: et je

ne laissais pas d'être flatté de l'attachement particulier qu'il me

montrait. Cet homme bizarre transforma du jour au lendemain notre

existence un peu rassise en une sorte de fête éperdue. Non, il ne suffit

pas de dire qu'il s'abandonnait à sa pente: il s'y précipitait, s'y

ruait; il apportait à son plaisir une espèce de frénésie.

"Il nous emmena trois étés dans une villa, ou plutôt un château, sur le

versant hongrois des Karpathes, près d'Eperjès, où nous allions

fréquemment en voiture. Mais plus souvent encore nous montions à cheval;

et rien n'amusait plus ma mère que de parcourir à l'aventure la campagne

et la forêt des environs, qui sont fort belles. Le poney que m'avait

donné Wladimir fut pendant plus d'un an ce que j'aimai le plus au monde.

"Au second été, Ardengo Baldi vint nous rejoindre; c'est alors qu'il

m'apprit les échecs. Rompu par Heldenbruck aux calculs de tête, je pris

assez vite l'habitude de jouer sans regarder l'échiquier.

"Baldi faisait avec Bielkowski bon ménage. Le soir, dans une tour

solitaire, noyés dans le silence du parc et de la forêt, tous quatre

nous prolongions assez tard les veillées à battre et rebattre les

cartes; car, bien que je ne fusse encore qu'un enfant -- j'avais treize

ans -- Baldi m'avait, par horreur du "mort", appris le whist et à

tricher.

"Jongleur, escamoteur, prestidigitateur, acrobate; les premiers temps

que celui-vint chez nous, mon imagination sortait à peine du long jeûne

à quoi l'avait soumise Heldenbruck; j'étais affamé de merveilles,

crédule et de tendre curiosité. Plus tard Baldi m'instruisit de ses

tours; mais de pénétrer leur secret ne put effacer la première

impression du mystère lorsque, le premier soir, je le vis tout

tranquillement allumer à l'ongle de son petit doigt sa cigarette, puis,

comme il venait de perdre au jeu, extraire de mon oreille et de mon nez

autant de roubles qu'il fallut, ce qui me terrifia littéralement, mais

amusa beaucoup la galerie, car il disait, toujours de ce même air

tranquille: "Heureusement que cet enfant est une mine inépuisable!"

"Les soirs qu'il se trouvait seul avec ma mère et moi, il inventait

toujours quelque jeu nouveau, quelque surprise ou quelque farce; il

singeait tous nos familiers, grimaçait, se départait de toute

ressemblance avec lui-même, imitait toutes les voix, les cris d'animaux,

les bruits d'instruments, tirait de lui des sons bizarres, chantait en

s'accompagnant sur la guzla, dansait, cabriolait, marchait sur les

mains, bondissait par-dessus tables ou chaises, et, déchaussé, jonglait

avec les pieds, à la manière japonaise, faisant pirouetter le paravent

ou le guéridon du salon sur la pointe de son orteil; il jonglait avec

les mains mieux encore; d'un papier chiffonné, déchiré, faisait éclore

maints papillons blancs que je pourchassais de mon souffle et qu'il

maintenait suspendus en l'air au-dessus des battements d'un éventail.

Ainsi les objets près de lui perdaient poids et réalité, présence même,

ou bien prenaient une signification nouvelle, inattendue, baroque,

distante de toute utilité: "Il y a bien peu de choses avec quoi il ne

soit pas amusant de jongler", disait-il. Avec cela si drôle que je

pâmais de rire et que ma mère s'écriait: "Arrêtez-vous, Baldi! Cadio ne

pourra plus dormir." Et le fait est que mes nerfs étaient solides pour

résister à de pareilles excitations.

"J'ai beaucoup profité de cet enseignement; à Baldi même, sur plus d'un

tour, au bout de quelques mois, j'aurais rendu des points, et même...

-- Je vois, mon enfant, que vous avez reçu une éducation très soignée,

interrompit à ce moment Julius.

Lafcadio se mit à rire, extrêmement amusé par l'air consterné du

romancier.

-- Oh! rien de tout cela ne pénétra bien avant; n'ayez crainte! Mais il

était temps, n'est-ce pas, que l'oncle Faby arrivât. C'est lui qui vint

près de ma mère lorsque Bielkowski et Baldi furent appelés à de nouveaux

postes.

-- Faby? c'est lui dont j'ai vu l'écriture sur la première page de votre

carnet?

-- Oui. Fabian Taylor, lord Gravensdale. Il nous emmena, ma mère et

moi, dans une villa qu'il avait louée près de Duino, sur l'Adriatique,

où je me suis beaucoup fortifié. La côte en cet endroit formait une

presqu'île rocheuse que la propriété occupait toute. Là, sous les pins,

parmi les roches, au fond des criques, ou dans la mer nageant et

pagayant, je vivais en sauvage tout le jour. C'est de cette époque que

date la photographie que vous avez vue; que j'ai brûlée aussi.

-- Il me semble, dit Julius, que, pour la circonstance, vous auriez bien

pu vous présenter plus décemment.

-- Précisément, je ne le pouvais pas, reprit en riant Lafcadio; sous

prétexte de me bronzer, Faby gardait sous clef tous mes costumes, mon

linge même...

-- Et Madame votre mère, que disait-elle?

-- Elle s'en amusait beaucoup; elle disait que si nos invités se

scandalisaient, ils n'avaient qu'à partir; mais cela n'empêchait de

rester aucun de ceux que nous recevions.

-- Pendant tout ce temps-là, votre instruction, mon pauvre enfant!...

-- Oui, j'apprenais si facilement que ma mère jusqu'alors l'avait un peu

négligée; j'avais seize ans bientôt; ma mère sembla s'en apercevoir

brusquement et, après un merveilleux voyage en Algérie que je fis avec

l'oncle Faby (ce fut là, je crois, le meilleur temps de ma vie), je fus

envoyé à Paris et confié à une espèce de geôlier imperméable, qui

s'occupa de mes études.

-- Après cette excessive liberté, je comprends en effet que ce temps de

contrainte ait pu vous paraître un peu dur.

-- Je ne l'aurais jamais supporté, sans Protos. Il vivait à la même

pension que moi; pour apprendre le français, disait-on; mais il le

parlait à merveille, et je n'ai jamais compris ce qu'il faisait là; non

plus que ce que j'y faisais moi-même. Je languissais; je n'avais pas

précisément de l'amitié pour Protos, mais je me tournais vers lui comme

s'il avait dû m'apporter la délivrance. Passablement plus âgé que moi,

il paraissait encore plus que son âge, sans plus rien d'enfantin dans la

démarche ni dans les goûts. Ses traits étaient extraordinairement

expressifs, quand il voulait, et pouvaient exprimer n'importe quoi;

mais, au repos, il prenait l'air d'un imbécile. Un jour que je l'en

plaisantais, il me répondit que, dans ce monde, il importait de n'avoir

pas trop l'air de ce qu'on était.

"Il ne se tenait point pour satisfait tant qu'il ne paraissait que

modeste; il tenait à passer pour sot. Il s'amusait à dire que ce qui

perd les hommes c'est de préférer la parade à l'exercice et de ne pas

savoir cacher leurs dons; mais il ne disait cela qu'à moi seul. Il

vivait à l'écart des autres; et même de moi, le seul de la pension qu'il

ne méprisât point. Dès que je l'amenais à parler, il devenait d'une

éloquence extraordinaire; mais, taciturne le plus souvent, il semblait

ruminer alors de noirs projets, que j'aurais voulu connaître. Quand je

lui demandais: qu'est-ce que vous faites ici? (aucun de nous ne le

tutoyait) il répondait: je prends mon élan. Il prétendait que, dans la

vie, l'on se tire des pas les plus difficiles en sachant se dire à

propos: qu'à cela ne tienne! C'est ce que je me suis dit au point de

m'évader.

"Parti avec dix-huit francs, j'ai gagné Baden à petites journées,

mangeant je ne sais quoi, couchant n'importe où... J'étais un peu défait

quand j'arriverai; mais, somme toute, content de moi, car j'avais encore

trois francs dans ma poche; il est vrai qu'en route, j'en avais récolté

cinq ou six. Je trouvai là-bas ma mère avec mon oncle de Gesvres, qui

s'amusa beaucoup de ma fugue, et résolut de me ramener à Paris; il ne se

consolait pas, disait-il, que Paris m'eût laissé mauvais souvenir. Et le

fait est que, lorsque j'y revins avec lui, Paris m'apparut sous un jour

un peu meilleur.

"Le marquis de Gesvres aimait frénétiquement la dépense; c'était un

besoin continu, une fringale; on eût dit qu'il me savait gré de l'aider

à la satisfaire et de doubler du mien son appétit. Tout au contraire de

Faby, lui m'apprit le goût du costume; je crois que je le portais assez

bien; avec lui j'étais à bonne école; son élégance était parfaitement

naturelle, comme une seconde sincérité. Je m'entendis très bien avec

lui. Ensemble nous passions des matinées chez les chemisiers, les

bottiers, les tailleurs; il prêtait une attention particulière aux

chaussures, par quoi se reconnaissent les gens, disait-il, aussi

sûrement et plus secrètement que le reste du vêtement et que par les

traits du visage... Il m'apprit à dépenser sans tenir de comptes et sans

m'inquiéter par avance si j'aurais de quoi suffire à ma fantaisie, à mon

désir ou à ma faim. Il émettait en principe qu'il faut toujours

satisfaire celle-ci la dernière, car (je me souviens de ses paroles)

désir ou fantaisie, disait-il, sont de sollicitation fugitive, tandis

que la faim toujours se retrouve et n'est que plus impérieuse pour avoir

attendu plus longtemps. Il m'apprit enfin à ne pas jouir d'une chose

davantage, selon qu'elle coûtait plus cher, ni moins si, par chance,

elle n'avait coûté rien du tout.

"J'en étais là quand je perdis ma mère. Un télégramme me rappela

brusquement à Bucharest; je ne la pus revoir que morte: j'appris là-bas

que, depuis le départ du marquis, elle avait beaucoup de dettes que sa

fortune suffisait tout juste à payer, de sorte que je n'avais à espérer

pas un copeck, pas un pfennig, pas un groschen. Aussitôt après la

cérémonie funèbre, je regagnai Paris où je pensais retrouver l'oncle de

Gesvres; mais il était parti brusquement pour la Russie, sans laisser

d'adresse.

"Je n'ai point à vous dire toutes les réflexions que je fis. Parbleu,

j'avais certaines habiletés dans mon sac, moyennant quoi l'on se tire

toujours d'affaire; mais plus j'en aurais eu besoin, plus il me

répugnait d'y recourir. Heureusement, certaine nuit que je battais le

trottoir, un peu perplexe, j'y retrouvai cette Carola Venitequa que vous

avez vue, l'ex-maîtresse à Protos, qui m'hospitalisa décemment. A

quelques jours de là je fus averti qu'une maigre pension, assez

mystérieusement, me serait versée tous les premiers du mois chez un

notaire; j'ai l'horreur des éclaircissements et touchai sans chercher

plus avant. Puis vous êtes venu... Vous savez à présent à peu près tout

ce qu'il me plaisait de vous dire.

-- Il est heureux, dit solennellement Julius, il est heureux, Lafcadio,

qu'il vous revienne aujourd'hui quelque argent: sans métier, sans

instruction, condamné à vivre d'expédients... tel que je vous connais à

présent, vous étiez prêt à tout.

-- Prêt à rien, au contraire, reprit Lafcadio en regardant Julius

gravement. Malgré tout ce que je vous ai dit, je vois que vous me

connaissiez mal encore. Rien ne m'empêche autant que le besoin; je n'ai

jamais recherché que ce qui ne peut pas me servir.

-- Les paradoxes, par exemple. Et vous croyez cela nourrissant?

-- Cela dépend des estomacs. Il vous plaît d'appeler paradoxes ce qui

rebute au vôtre... Pour moi je me laisserais mourir de faim devant ce

ragoût de logique dont j'ai vu que vous alimentez vos personnages.

-- Permettez...

-- Du moins le héros de votre dernier livre. Est-ce vrai que vous y

avez peint votre père? Le souci de le maintenir, partout, toujours,

conséquent avec vous et avec soi-même, fidèle à ses devoirs, à ses

principes, c'est-à-dire à vos théories... vous jugez ce que, moi

précisément, j'en puis dire!... Monsieur de Baraglioul, acceptez ceci

qui est vrai: je suis un être d'inconséquence. Et voyez combien je viens

de parler! moi, qui hier encore, me considérais comme le plus

silencieux, le plus fermé, le plus retrait des êtres. Mais il était bon

que nous fissions promptement connaissance; et qu'il n'y ait plus lieu

d'y revenir. Demain, ce soir, je rentrerai dans mon secret.

Le romancier, que ces propos désarçonnaient, fit effort pour se remettre

en selle:

-- Persuadez-vous d'abord qu'il n'y a pas d'inconséquence, non plus en

psychologie qu'en physique, commença-t-il. Vous êtes un être en

formation et...

Des coups frappés à la porte l'interrompirent. Mais, comme personne ne

se montrait, ce fut Julius qui sortit. Par la porte qu'il laissait

ouverte, un bruit de voix confus parvenait jusqu'à Lafcadio. Puis il y

eut un grand silence. Lafcadio, après dix minutes d'attente, déjà se

disposait à partir, quand un domestique en livrée vint à lui:

-- Monsieur le comte fait dire à Monsieur le secrétaire qu'il ne le

retient plus. Monsieur le comte a reçu à l'instant de mauvaises

nouvelles de Monsieur son père et s'excuse de ne pouvoir prendre congé

de Monsieur.

Au ton dont tout cela était dit, Lafcadio se douta bien qu'on venait

d'annoncer que le vieux comte était mort. Il maîtrisa son émotion.

-- Allons! se disait-il en regagnant l'impasse Claude-Bernard, le moment

est venu. _It is time to launch the ship_. D'où que vienne le vent

désormais, celui qui soufflera sera le bon. Puisque je ne puis être tout

près du vieux, apprêtons-nous à nous éloigner de lui davantage.

En passant devant la loge il remit au portier de l'hôtel la petite boîte

qu'il portait sur lui depuis la veille.

-- Vous remettrez ce paquet à Mlle Venitequa, ce soir, quand elle

rentrera, dit-il. Et veuillez préparer ma note.

Une heure après, sa malle faite, il envoyait chercher un fiacre. Il

partit sans donner d'adresse. Celle de son notaire suffisait.

Les Caves du Vatican · 第 22 / 51 题