LAFCADIO DE BARAGLIOUL

-- Ce faquin ne me prend pas au sérieux, se dit-il en partant, piqué de

ne recevoir pas un salut plus profond du fournisseur. Puis, comme il

passait devant la glace d'une devanture: -- Il faut reconnaître que je

n'ai guère l'air Baraglioul! Nous tâcherons d'ici tantôt de nous faire

plus ressemblant.

Il n'était pas midi. Lafcadio, qu'une exaltation fantasque emplissait,

ne se sentait point d'appétit encore.

-- Marchons un peu, d'abord, ou je vais m'envoler, pensait-il. Et

gardons le milieu de la chaussée; si je m'approche d'eux, ces passants

vont s'apercevoir que je les dépasse énormément de la tête. Une

supériorité de plus à cacher. On n'a jamais fini de parfaire un

apprentissage.

Il entra dans un bureau de poste.

-- _Place Malesherbes_... ce sera pour tantôt! se dit-il en relevant

dans un annuaire l'adresse du comte Juste-Agénor.

-- Mais qui m'empêche ce matin de pousser une reconnaissance jusqu'à la

rue de Verneuil? (c'était l'adresse inscrite sur la carte de Julius).

Lafcadio connaissait ce quartier et l'aimait; quittant les rues trop

fréquentes, il fit détour par la tranquille rue Vaneau où sa plus jeune

joie pourrait respirer mieux à l'aise. Comme il tournait la rue de

Babylone il vit des gens courir: près de l'impasse Oudinot un

attroupement se formait devant une maison à deux étages d'où sortait une

assez maussade fumée. Il se força de ne point allonger le pas malgré

qu'il l'eût très élastique...

Lafcadio, mon ami, vous donnez dans un fait divers et ma plume vous

abandonne. N'attendez pas que je rapporte les propos interrompus d'une

foule, les cris...

Pénétrant, traversant cette tourbe comme une anguille, Lafcadio parvint

au premier rang. Là sanglotait une pauvresse agenouillée.

-- Mes enfants! mes petits enfants! disait-elle.

Une jeune fille la soutenait, dont la mise simplement élégante dénonçait

qu'elle n'était point sa parente; très pâle, et si belle qu'aussitôt

attiré par elle Lafcadio l'interrogea.

-- Non, Monsieur, je ne la connais pas. Tout ce que j'ai compris, c'est

que ses deux petits enfants sont dans cette chambre au second, où

bientôt vont atteindre les flammes; elles ont conquis l'escalier; on a

prévenu les pompiers, mais, le temps qu'ils viennent, la fumée aura

étouffé ces petits... Dites, Monsieur, ne serait-il pourtant pas

possible

d'atteindre au balcon par ce mur, et, voyez, en s'aidant de ce mince

tuyau de descente? C'est un chemin qu'ont déjà pris une fois des

voleurs, disent ceux-ci; mais ce que d'autres ont fait pour voler, aucun

ici, pour sauver des enfants, n'ose le faire. En vain j'ai promis cette

bourse. Ah! que ne suis-je un homme!...

Lafcadio n'en écouta pas plus long. Posant sa canne et son chapeau aux

pieds de la jeune fille, il s'élança. Pour agripper le sommet du mur il

n'eut recours à l'aide de personne; une traction le rétablit; à présent,

tout debout, il avançait sur cette crête, évitant les tessons qui la

hérissaient par endroits.

Mais l'ébahissement de la foule redoubla lorsque, saisissant le conduit

vertical, on le vit s'élever à la force des bras, prenant à peine appui,

de-ci, de-là, du bout des pieds aux pitons de support. Le voici qui

touche au balcon, dont il empoigne d'une main la grille; la foule admire

et ne tremble plus, car vraiment son aisance est parfaite. D'un coup

d'épaule, il fait voler en éclats les carreaux; il disparaît dans la

pièce... Moment d'attente et d'angoisse indicible... Puis on le voit

reparaître, tenant un marmot pleurant dans ses bras. D'un drap de lit

qu'il a déchiré et dont il a noué bout à bout les deux lés, il a fait

une sorte de corde; il attache l'enfant, le descend jusqu'aux bras de sa

mère éperdue. Le second a le même sort...

Quand Lafcadio descendit à son tour, la foule l'acclamait comme un

héros:

-- On me prend pour un clown, pensa-t-il, exaspéré de se sentir rougir,

et repoussant l'ovation avec une mauvaise grâce brutale. Pourtant,

lorsque la jeune fille, de laquelle il s'était de nouveau rapproché, lui

tendit confusément, avec sa canne et son chapeau, cette bourse qu'elle

avait promise, il la prit en souriant, et, l'ayant vidée des soixante

francs qu'elle contenait, tendit l'argent à la pauvre mère qui

maintenant étouffait ses fils de baisers.

-- Me permettez-vous de garder la bourse en souvenir de vous,

Mademoiselle?

C'était une petite bourse brodée, qu'il baisa. Tous deux se regardèrent

un instant. La jeune fille semblait émue, plus pâle encore et comme

désireuse de parler. Mais brusquement s'échappa Lafcadio, fendant la

foule à coups de canne, l'air si froncé qu'on s'arrêta presque aussitôt

de l'acclamer et de le suivre.

Il regagna le Luxembourg, puis, après un sommaire repas au _Gambrinus_

voisin de l'Odéon, remonta prestement dans sa chambre. Sous une latte du

plancher, il dissimulait ses ressources; trois pièces de vingt francs et

une de dix sortirent de la cachette. Il calcula:

Cartes de visite : six francs.

Une paire de gants : cinq francs.

Une cravate : cinq francs (et qu'est-ce que je trouverai de propre pour

ce prix-là?)

Une paire de chaussures : trente-cinq francs (je ne leur demanderai pas

long usage).

Reste dix-neuf francs pour le fortuit.

(Par horreur du devoir Lafcadio payait toujours comptant.)

Il alla vers une armoire et sortit un complet de souple cheviote sombre,

de coupe parfaite, point fatigué:

-- Le malheur c'est que j'ai grandi, depuis... se dit il en se

ressouvenant de la brillante époque, non lointaine, où le marquis de

Gesvres, son dernier oncle, l'emmenait tout fringant chez ses

fournisseurs.

La malséance d'un vêtement était pour Lafcadio choquante autant que pour

le calviniste un mensonge.

-- Au plus pressé d'abord. Mon oncle de Gesvres disait qu'on reconnaît

l'homme aux chaussures.

Et par égard pour les souliers qu'il allait essayer, il commença par

changer de chaussettes.

Les Caves du Vatican · 第 19 / 51 题