IV.

En passant sous l'Odéon, le roman de Julius, exposé, frappa ses regards;

c'était un livre à couverture jaune, dont l'aspect seul eût fait bâiller

Lafcadio tout autre jour. Il tâta son gousset et jeta un écu de cent

sous sur le comptoir.

-- Quel beau feu pour ce soir! pensa-t-il, en emportant livre et

monnaie.

A la bibliothèque, un "dictionnaire des contemporains" retraçait en peu

de mots la carrière amorphe de Julius, donnait les titres de ses

ouvrages, les louait en termes convenus, propres à rebuter tout désir.

Pouah! fit Lafcadio... Il allait refermer le dictionnaire, quand trois

mots de l'article précédent entrevus le firent sursauter. Quelques

lignes au-dessus de:

_Julius de Baraglioul (Vmte)_, dans la biographie de _Juste-Agénor_,

Lafcadio lisait: _"Ministre à Bucharest en 1873."_

Qu'avaient ces simples mots à faire ainsi battre son coeur?

Lafcadio, à qui sa mère avait donné cinq oncles, n'avait jamais connu

son père; il acceptait de le tenir pour mort et s'était toujours abstenu

de questionner à son sujet. Quant aux oncles (chacun de nationalité

différente, et trois d'entre eux dans la diplomatie), il s'était assez

vite avisé qu'ils n'avaient avec lui d'autre parenté que celle qu'il

plaisait à la belle Wanda de leur prêter. Or Lafcadio venait de prendre

dix-neuf ans. Il était né à Bucharest en 1874, précisément à la fin de

la seconde année où le comte de Baraglioul y avait été retenu pas ses

fonctions.

Mis en éveil par cette visite mystérieuse de Julius, comment n'aurait-il

pas vu là plus qu'une fortuite coïncidence? Il fit un grand effort pour

lire l'article _Juste-Agénor; mais les lignes tourbillonnaient devant

ses yeux; tout au moins comprit-il que le comte de Baraglioul, père de

Julius, était un homme considérable.

Une joie insolente éclata dans son coeur, y menant un tel tapage qu'il

pensa qu'on allait l'entendre au-dehors. Mais non! ce vêtement de chair

était décidément solide, imperméable. Il considéra sournoisement ses

voisins, habitués de la salle de lecture, tous absorbés dans leur

travail stupide... Il calculait: "né en 1821, le comte aurait

soixante-douze ans. _Ma chi sa se vive ancore?..." Il remit en place le

dictionnaire et sortit.

L'azur se dégageait de quelques nuages légers que bousculait une brise

assez vive. _"Importa di domesticare questo nuovo proposito"_, se dit

Lafcadio, qui prisait par-dessus tout la libre disposition de soi-même;

et, désespérant de mettre au pas cette turbulente pensée, il résolut de

la bannir pour un moment de sa cervelle. Il tira de sa poche le roman de

Julius et fit un grand effort pour s'y distraire; mais le livre était

sans détour ni mystère, et rien n'était moins propre à lui permettre de

s'échapper.

-- C'est pourtant chez l'auteur de _cela_ que demain je m'en vais jouer

au secrétaire! se répétait-il malgré lui.

Il acheta le journal à un kiosque, et entra dans le Luxembourg. Les

bancs étaient trempés; il ouvrit le livre, s'assit dessus et déploya le

journal pour lire les faits divers. Tout de suite comme s'il avait su

devoir les trouver là, ses yeux tombèrent sur ces lignes:

_La santé du comte Juste-Agénor de Baraglioul, qui, comme l'on sait,

avait donné de graves inquiétudes ces derniers jours, semble devoir se

remettre; son état reste néanmoins encore précaire et ne lui permet de

recevoir que quelques intimes._

Lafcadio bondit de dessus le banc; en un instant sa résolution fut

prise. Oubliant le livre, il s'élança vers une papeterie de la rue

Médicis où il se souvenait d'avoir vu, à la devanture, promettre des

_cartes de visite à la minute, à 3 francs le cent_. Il souriait en

marchant; la hardiesse de son projet subit l'amusait, car il était en

mal d'aventure.

-- Combien de temps pour me livrer un cent de cartes? demanda-t-il au

marchand.

-- Vous les aurez avant la nuit.

-- Je paie double si vous les livrez dès 2 heures.

Le marchand feignit de consulter son livre de commandes.

-- Pour vous obliger... oui, vous pourrez passer les prendre à 2 heures.

A quel nom?

Alors, sur la feuille que lui tendit l'homme, sans trembler, sans

rougir, mais le coeur un peu sursautant, il signa

Les Caves du Vatican · 第 18 / 51 题