et presque sans intervalle, au-dessous, d'une écriture un peu enfantine,
sage, droite et régulière:
_Duino. Ce matin, 10 juillet 86, lord Fabian est venu nous rejoindre
ici. Il m'apporte une périssoire, une carabine et ce beau carnet._
Rien d'autre sur cette première page.
Sur la troisième page, à la date du 29 août, on lisait:
_Rendu 4 brasses à Faby_. -- Et le lendemain:
_Rendu 12 brasses..._
Julius comprit qu'il n'y avait là qu'un carnet d'entraînement. La liste
des jours, toutefois, s'interrompait bientôt, et, après une page
blanche, on lisait:
_20 septembre: Départ d'Alger pour l'Aurès._
Puis quelques indications de lieux et de dates: et, enfin, cette
dernière indication:
_5 octobre: Retour à El Kantara. 50 kilom. on horseback, sans arrêt._
Julius tourna quelques feuillets blancs; mais un peu plus loin le carnet
semblait reprendre à neuf. En manière de nouveau titre, au chef d'une
page était écrit en caractères plus grands et appliqués:
QUI INCOMINCIA IL LIBRO
DELLA NOVA ESIGENZA
E
DELLA SUPREMA VIRTU.
Puis au-dessous, en guise d'épigraphe:
_"Tanto quanto se ne taglia"_
BOCCACIO.
Devant l'expression d'idées morales l'intérêt de Julius s'éveillait
brusquement; c'était gibier pour lui. Mais dès la page suivante il fut
déçu: on retombait dans la comptabilité. Pourtant, c'était une
comptabilité d'un autre ordre. On lisait, sans plus d'indication de
dates ni de lieux:
_Pour avoir gagné Protos aux échecs = 1 punta.
Pour avoir laissé voir que je parlais italien = 3 punte.
Pour avoir répondu avant Protos = 1 p.
Pour avoir eu le dernier mot = 1 p.
Pour avoir pleuré en apprenant la mort de Faby = 4 p._
Julius, qui lisait hâtivement, prit "punta" pour une pièce de monnaie
étrangère et ne vit dans ces comptes qu'un puéril et mesquin marchandage
de mérites et de rétribution. Puis, de nouveau, les comptes cessent.
Julius tournait encore la page, lisait:
_Ce 4 avril, conversation avec Protos:
"Comprends-tu ce qu'il y a dans ces mots: PASSER OUTRE"?_
Là s'arrêtait l'écriture.
Julius haussa les épaules, serra les lèvres, hocha la tête et remit en
place le cahier. Il tira sa montre, se leva, s'approcha de la fenêtre,
regarda dehors; la pluie avait cessé. Il se dirigea vers le coin de la
chambre où, en entrant, il avait posé son parapluie; c'est à ce moment
qu'il vit, appuyé un peu en retrait dans l'embrasure de la porte, un
beau jeune homme blond qui l'observait en souriant.