Malgré certaine curiosité professionnelle et la flatteuse illusion que
rien d'humain ne lui devait demeurer étranger, Julius était peu descendu
jusqu'à présent hors des coutumes de sa classe et n'avait guère eu de
rapports qu'avec des gens de son milieu. L'occasion, plutôt que le goût,
lui manquait. Sur le point de sortir pour cette visite, Julius se rendit
compte qu'il n'avait point non plus tout à fait le costume qu'il y
fallait. Son pardessus, son plastron, son chapeau cronstadt même,
présentaient je ne sais quoi de décent, de restreint et de distingué...
Mais peut-être, après tout, valait-il mieux que sa mise n'invitât pas à
trop brusque familiarité le jeune homme. C'est par les propos,
pensait-il, qu'il sied de s'amener à confiance. Et, tout en se dirigeant
vers l'impasse Claude-Bernard, Julius imaginait avec quelles
précautions, sous quel prétexte, s'introduire et pousser son
inquisition.
Que pouvait bien avoir affaire avec ce Lafcadio le comte Juste-Agénor de
Baraglioul? La question bourdonnait autour de Julius, importune. Ce
n'est pas maintenant qu'il venait d'achever d'écrire la vie de son père,
qu'il allait se permettre des questions à son sujet. Il n'en voulait
savoir que ce que son père voudrait lui dire. Ces dernières années le
comte était devenu taciturne, mais il n'avait jamais été cachottier. Une
averse surprit Julius tandis qu'il traversait le Luxembourg.
Impasse Claude-Bernard, devant la porte du douze, un fiacre stationnait
où Julius, en passant, put distinguer, sous un trop grand chapeau, une
dame à toilette un peu tapageuse.
Son coeur battit tandis qu'il jetait le nom de Lafcadio Wluiki au
portier de la maison meublée; il semblait au romancier qu'il s'enfonçât
dans l'aventure; mais, tandis qu'il montait l'escalier, la médiocrité du
lieu, l'insignifiance du décor le rebutèrent; sa curiosité qui ne
trouvait où s'alimenter fléchissait et cédait à la répugnance.
Au quatrième étage le couloir sans tapis, qui ne recevait de jour que
par la cage de l'escalier, à quelques pas du palier faisait coude; de
droite et de gauche, des portes closes y donnaient; celle du fond,
entrouverte, laissait passer un mince rai de jour. Julius frappa; en
vain; timidement poussa la porte un peu plus; personne dans la chambre.
Julius redescendit.
-- S'il n'est pas là, il ne tardera pas à entrer, avait dit le portier.
La pluie tombait à flots. Dans le vestibule, en face de l'escalier,
ouvrait un salon d'attente où Julius allait pénétrer; l'odeur poisseuse,
l'aspect désespéré du lieu le reculèrent jusqu'à penser qu'il eût aussi
bien pu pousser la porte, là-haut, et de pied ferme attendre le jeune
homme dans la chambre. Julius remonta.
Comme il tournait à nouveau le corridor, une femme sortit de la chambre
voisine de celle du fond. Julius donna contre elle et s'excusa.
-- Vous désirez?
-- Monsieur Wluiki, c'est bien ici?
-- Il est sorti.
-- Ah! fit Julius, sur un ton de contrariété si vive que la femme lui
demanda:
-- C'est pressé, ce que vous aviez à lui dire?
Julius, uniquement armé pour affronter l'inconnu Lafcadio, restait
décontenancé; pourtant l'occasion était belle; cette femme, peut-être,
en savait long sur le jeune homme; s'il savait la faire parler...
-- C'est un renseignement que je voulais lui demander.
-- De la part de qui?
"Me croirait-elle de la police?" pensa Julius.
-- Je suis le comte Julius de Baraglioul, dit-il d'une voix un peu
solennelle, en soulevant légèrement son chapeau.
-- Oh! Monsieur le comte... Je vous demande bien pardon de ne pas vous
avoir... Dans ce couloir il fait si sombre! Donnez-vous la peine
d'entrer. (Elle poussa la porte du fond). Lafcadio ne doit pas tarder
à... Il a seulement été jusque chez le... Oh! permettez!...
Et, comme Julius allait entrer, elle s'élança d'abord dans la pièce,
vers un pantalon de femme, indiscrètement étalé sur une chaise, que ne
parvenant pas à dissimuler, elle s'efforça du moins de réduire.
-- C'est dans un tel désordre, ici...
-- Laissez! laissez! Je suis habitué, disait complaisamment Julius.
Carola Venitequa était une jeune femme assez forte, ou mieux: un peu
grasse, mais bien faite et saine d'aspect, de traits communs mais non
vulgaires et passablement engageants, au regard animal et doux, à la voix
bêlante. Comme elle était prête à sortir, un petit feutre mou la
coiffait; sur son corsage en forme de blouse, qu'un noeud marin coupait
par le milieu, elle portait un col d'homme et des poignets blancs.
-- Il y a longtemps que vous connaissez M. Wluiki?
-- Je pourrais peut-être lui faire votre commission? reprenait-elle sans
répondre.
-- Voilà... J'aurais voulu savoir s'il est très occupé pour le moment!
-- Ça dépend des jours.
-- Parce que, s'il avait eu un peu de temps de libre, je pensais lui
demander de... s'occuper pour moi d'un petit travail.
-- Dans quel genre?
-- Eh bien! précisément, voilà... J'aurais voulu d'abord connaître un
peu le genre de ses occupations.
La question était sans astuce, mais l'apparence de Carola n'invitait
guère aux subtilités. Cependant le comte de Baraglioul avait recouvré
son assurance; il était assis à présent sur la chaise qu'avait
débarrassée Carola, et celle-ci, près de lui, accotée contre la table,
déjà commençait de parler, lorsqu'un grand bruit se fit dans le
corridor: la porte s'ouvrit avec fracas et cette femme parut, que Julius
avait aperçue dans la voiture.
-- J'en était sûre, dit-elle; quand je l'ai vu monter...
Et Carola, tout aussitôt, s'écartant un peu de Julius:
-- Mais pas du tout, ma chère... nous causions. Mon amie Bertha
Grand-Marnier; Monsieur le comte... pardon! voilà que j'ai oublié votre
nom!
-- Peu importe, fit Julius, un peu contraint, en serrant la main gantée
que Bertha lui tendait.
-- Présente-moi aussi, dit Carola...
-- Écoute, ma petite: voilà une heure qu'on nous attend, reprit l'autre,
après avoir présenté son amie. Si tu veux causer avec Monsieur,
emmène-le: j'ai une voiture.
-- Mais ce n'est pas moi qu'il venait voir.
-- Alors viens! Vous dînerez ce soir avec nous?...
-- Je regrette beaucoup.
-- Excusez-moi, Monsieur, dit Carola rougissante, et pressée à présent
d'emmener son amie. Lafcadio va rentrer d'un moment à l'autre.
Les deux femmes en sortant avaient laissé la porte ouverte; sans tapis,
le couloir était sonore; le coude qu'il faisait empêchait qu'on ne vît
venir; mais on entendait approcher.
-- Après tout, mieux que la femme encore, la chambre me renseignera,
j'espère, se dit Julius. Tranquillement il commença d'examiner.
Presque rien dans cette banale chambre meublée ne se prêtait hélas! à sa
curiosité mal experte:
Pas de bibliothèque, pas de cadres aux murs. Sur la cheminée, la _Moll
Flanders_ de Daniel Defoe, en anglais, dans une vile édition coupée
seulement aux deux tiers, et les _Novelle_ d'Anton-Francesco Grazzini,
dit le Lasca, en italien. Ces deux livres intriguèrent Julius. A côté
d'eux, derrière un flacon d'alcool de menthe, une photographie ne
l'inquiéta pas moins: sur une plage de sable, une femme, non plus très
jeune, mais étrangement belle, penchée au bras d'un homme de type
anglais très accusé, élégant et svelte, en costume de sport; à leurs
pieds, assis sur une périssoire renversée, un robuste enfant d'une
quinzaine d'années, aux épais cheveux clairs en désordre, l'air
effronté, rieur, et complètement nu.
Julius prit la photographie et l'approcha du jour pour lire, au coin de
droite, quelques mots pâlis: _Duino; juillet 1886,_ -- qui ne lui
apprirent pas grand-chose, bien qu'il se souvînt que Duino est une
petite bourgade sur le littoral autrichien de l'Adriatique. Hochant la
tête de haut en bas et les lèvres pincées, il reposa la photographie.
Dans l'âtre froid de la cheminée se réfugiaient une boîte de farine
d'avoine, un sac de lentilles et un sac de riz; dressé contre le mur, un
peu plus loin, un échiquier. Rien ne laissait entrevoir à Julius le
genre d'études ou d'occupation auxquelles ce jeune homme employait ses
journées.
Lafcadio venait apparemment de déjeuner; sur une table, dans une petite
casserole, au-dessus d'un réchaud à essence, trempait encore ce petit
oeuf creux, en métal perforé, dont se servent pour préparer leur thé les
touristes soucieux du moindre bagage; et des miettes autour d'une tasse
salie. Julius s'approcha de la table; la table avait un tiroir et le
tiroir avait sa clef...
Je ne voudrais pas qu'on se méprît sur le caractère de Julius, à ce qui
va suivre: Julius n'était rien moins qu'indiscret; il respectait, de la
vie de chacun, ce revêtement qu'il plaît à chacun de lui donner; il
tenait en grand respect les décences. Mais, devant l'ordre de son père,
il devait plier son humeur. Il attendit encore un instant, prêtant
l'oreille, puis, n'entendant rien venir -- contre son gré, contre ses
principes, mais avec le sentiment délicat du devoir, -- il amena le
tiroir de la table dont la clef n'était pas tournée.
Un carnet relié en cuir de Russie se trouvait là; que prit Julius et
qu'il ouvrit. Il lut sur la première page ces mots, de la même écriture
que ceux de la photographie:
_A Cadio, pour qu'il inscrive ses comptes,
A mon loyal compagnon, son vieux oncle.