II.

Malgré certaine curiosité professionnelle et la flatteuse illusion que

rien d'humain ne lui devait demeurer étranger, Julius était peu descendu

jusqu'à présent hors des coutumes de sa classe et n'avait guère eu de

rapports qu'avec des gens de son milieu. L'occasion, plutôt que le goût,

lui manquait. Sur le point de sortir pour cette visite, Julius se rendit

compte qu'il n'avait point non plus tout à fait le costume qu'il y

fallait. Son pardessus, son plastron, son chapeau cronstadt même,

présentaient je ne sais quoi de décent, de restreint et de distingué...

Mais peut-être, après tout, valait-il mieux que sa mise n'invitât pas à

trop brusque familiarité le jeune homme. C'est par les propos,

pensait-il, qu'il sied de s'amener à confiance. Et, tout en se dirigeant

vers l'impasse Claude-Bernard, Julius imaginait avec quelles

précautions, sous quel prétexte, s'introduire et pousser son

inquisition.

Que pouvait bien avoir affaire avec ce Lafcadio le comte Juste-Agénor de

Baraglioul? La question bourdonnait autour de Julius, importune. Ce

n'est pas maintenant qu'il venait d'achever d'écrire la vie de son père,

qu'il allait se permettre des questions à son sujet. Il n'en voulait

savoir que ce que son père voudrait lui dire. Ces dernières années le

comte était devenu taciturne, mais il n'avait jamais été cachottier. Une

averse surprit Julius tandis qu'il traversait le Luxembourg.

Impasse Claude-Bernard, devant la porte du douze, un fiacre stationnait

où Julius, en passant, put distinguer, sous un trop grand chapeau, une

dame à toilette un peu tapageuse.

Son coeur battit tandis qu'il jetait le nom de Lafcadio Wluiki au

portier de la maison meublée; il semblait au romancier qu'il s'enfonçât

dans l'aventure; mais, tandis qu'il montait l'escalier, la médiocrité du

lieu, l'insignifiance du décor le rebutèrent; sa curiosité qui ne

trouvait où s'alimenter fléchissait et cédait à la répugnance.

Au quatrième étage le couloir sans tapis, qui ne recevait de jour que

par la cage de l'escalier, à quelques pas du palier faisait coude; de

droite et de gauche, des portes closes y donnaient; celle du fond,

entrouverte, laissait passer un mince rai de jour. Julius frappa; en

vain; timidement poussa la porte un peu plus; personne dans la chambre.

Julius redescendit.

-- S'il n'est pas là, il ne tardera pas à entrer, avait dit le portier.

La pluie tombait à flots. Dans le vestibule, en face de l'escalier,

ouvrait un salon d'attente où Julius allait pénétrer; l'odeur poisseuse,

l'aspect désespéré du lieu le reculèrent jusqu'à penser qu'il eût aussi

bien pu pousser la porte, là-haut, et de pied ferme attendre le jeune

homme dans la chambre. Julius remonta.

Comme il tournait à nouveau le corridor, une femme sortit de la chambre

voisine de celle du fond. Julius donna contre elle et s'excusa.

-- Vous désirez?

-- Monsieur Wluiki, c'est bien ici?

-- Il est sorti.

-- Ah! fit Julius, sur un ton de contrariété si vive que la femme lui

demanda:

-- C'est pressé, ce que vous aviez à lui dire?

Julius, uniquement armé pour affronter l'inconnu Lafcadio, restait

décontenancé; pourtant l'occasion était belle; cette femme, peut-être,

en savait long sur le jeune homme; s'il savait la faire parler...

-- C'est un renseignement que je voulais lui demander.

-- De la part de qui?

"Me croirait-elle de la police?" pensa Julius.

-- Je suis le comte Julius de Baraglioul, dit-il d'une voix un peu

solennelle, en soulevant légèrement son chapeau.

-- Oh! Monsieur le comte... Je vous demande bien pardon de ne pas vous

avoir... Dans ce couloir il fait si sombre! Donnez-vous la peine

d'entrer. (Elle poussa la porte du fond). Lafcadio ne doit pas tarder

à... Il a seulement été jusque chez le... Oh! permettez!...

Et, comme Julius allait entrer, elle s'élança d'abord dans la pièce,

vers un pantalon de femme, indiscrètement étalé sur une chaise, que ne

parvenant pas à dissimuler, elle s'efforça du moins de réduire.

-- C'est dans un tel désordre, ici...

-- Laissez! laissez! Je suis habitué, disait complaisamment Julius.

Carola Venitequa était une jeune femme assez forte, ou mieux: un peu

grasse, mais bien faite et saine d'aspect, de traits communs mais non

vulgaires et passablement engageants, au regard animal et doux, à la voix

bêlante. Comme elle était prête à sortir, un petit feutre mou la

coiffait; sur son corsage en forme de blouse, qu'un noeud marin coupait

par le milieu, elle portait un col d'homme et des poignets blancs.

-- Il y a longtemps que vous connaissez M. Wluiki?

-- Je pourrais peut-être lui faire votre commission? reprenait-elle sans

répondre.

-- Voilà... J'aurais voulu savoir s'il est très occupé pour le moment!

-- Ça dépend des jours.

-- Parce que, s'il avait eu un peu de temps de libre, je pensais lui

demander de... s'occuper pour moi d'un petit travail.

-- Dans quel genre?

-- Eh bien! précisément, voilà... J'aurais voulu d'abord connaître un

peu le genre de ses occupations.

La question était sans astuce, mais l'apparence de Carola n'invitait

guère aux subtilités. Cependant le comte de Baraglioul avait recouvré

son assurance; il était assis à présent sur la chaise qu'avait

débarrassée Carola, et celle-ci, près de lui, accotée contre la table,

déjà commençait de parler, lorsqu'un grand bruit se fit dans le

corridor: la porte s'ouvrit avec fracas et cette femme parut, que Julius

avait aperçue dans la voiture.

-- J'en était sûre, dit-elle; quand je l'ai vu monter...

Et Carola, tout aussitôt, s'écartant un peu de Julius:

-- Mais pas du tout, ma chère... nous causions. Mon amie Bertha

Grand-Marnier; Monsieur le comte... pardon! voilà que j'ai oublié votre

nom!

-- Peu importe, fit Julius, un peu contraint, en serrant la main gantée

que Bertha lui tendait.

-- Présente-moi aussi, dit Carola...

-- Écoute, ma petite: voilà une heure qu'on nous attend, reprit l'autre,

après avoir présenté son amie. Si tu veux causer avec Monsieur,

emmène-le: j'ai une voiture.

-- Mais ce n'est pas moi qu'il venait voir.

-- Alors viens! Vous dînerez ce soir avec nous?...

-- Je regrette beaucoup.

-- Excusez-moi, Monsieur, dit Carola rougissante, et pressée à présent

d'emmener son amie. Lafcadio va rentrer d'un moment à l'autre.

Les deux femmes en sortant avaient laissé la porte ouverte; sans tapis,

le couloir était sonore; le coude qu'il faisait empêchait qu'on ne vît

venir; mais on entendait approcher.

-- Après tout, mieux que la femme encore, la chambre me renseignera,

j'espère, se dit Julius. Tranquillement il commença d'examiner.

Presque rien dans cette banale chambre meublée ne se prêtait hélas! à sa

curiosité mal experte:

Pas de bibliothèque, pas de cadres aux murs. Sur la cheminée, la _Moll

Flanders_ de Daniel Defoe, en anglais, dans une vile édition coupée

seulement aux deux tiers, et les _Novelle_ d'Anton-Francesco Grazzini,

dit le Lasca, en italien. Ces deux livres intriguèrent Julius. A côté

d'eux, derrière un flacon d'alcool de menthe, une photographie ne

l'inquiéta pas moins: sur une plage de sable, une femme, non plus très

jeune, mais étrangement belle, penchée au bras d'un homme de type

anglais très accusé, élégant et svelte, en costume de sport; à leurs

pieds, assis sur une périssoire renversée, un robuste enfant d'une

quinzaine d'années, aux épais cheveux clairs en désordre, l'air

effronté, rieur, et complètement nu.

Julius prit la photographie et l'approcha du jour pour lire, au coin de

droite, quelques mots pâlis: _Duino; juillet 1886,_ -- qui ne lui

apprirent pas grand-chose, bien qu'il se souvînt que Duino est une

petite bourgade sur le littoral autrichien de l'Adriatique. Hochant la

tête de haut en bas et les lèvres pincées, il reposa la photographie.

Dans l'âtre froid de la cheminée se réfugiaient une boîte de farine

d'avoine, un sac de lentilles et un sac de riz; dressé contre le mur, un

peu plus loin, un échiquier. Rien ne laissait entrevoir à Julius le

genre d'études ou d'occupation auxquelles ce jeune homme employait ses

journées.

Lafcadio venait apparemment de déjeuner; sur une table, dans une petite

casserole, au-dessus d'un réchaud à essence, trempait encore ce petit

oeuf creux, en métal perforé, dont se servent pour préparer leur thé les

touristes soucieux du moindre bagage; et des miettes autour d'une tasse

salie. Julius s'approcha de la table; la table avait un tiroir et le

tiroir avait sa clef...

Je ne voudrais pas qu'on se méprît sur le caractère de Julius, à ce qui

va suivre: Julius n'était rien moins qu'indiscret; il respectait, de la

vie de chacun, ce revêtement qu'il plaît à chacun de lui donner; il

tenait en grand respect les décences. Mais, devant l'ordre de son père,

il devait plier son humeur. Il attendit encore un instant, prêtant

l'oreille, puis, n'entendant rien venir -- contre son gré, contre ses

principes, mais avec le sentiment délicat du devoir, -- il amena le

tiroir de la table dont la clef n'était pas tournée.

Un carnet relié en cuir de Russie se trouvait là; que prit Julius et

qu'il ouvrit. Il lut sur la première page ces mots, de la même écriture

que ceux de la photographie:

_A Cadio, pour qu'il inscrive ses comptes,

A mon loyal compagnon, son vieux oncle.

Les Caves du Vatican · 第 15 / 51 题